PIERAL (1923 / 2003)

… le plus grand nain du cinéma français…

… le plus grand nain du cinéma français… Piéral

Piéral ne fut ni le seul, ni le premier nain du cinéma. Tout le monde se souvient au moins de Harry et Daisy Earles dans «La monstrueuse parade» de Tod Browning (1932).

Les noms de Michael Dunn (1934/1973), rendu célèbre par sa participation à la série télévisée américaine «Les mystères de l'ouest», ou Hervé Villechaize (1943/1993), qui donna beaucoup de fil à retordre à James Bond dans «L'homme au pistolet d'or» avant de se suicider, sont encore dans toutes les mémoires. En France, avant Piéral, nous eûmes également Delphin (1882/1938) au destin tout aussi funeste, tant ce genre de différence n'est jamais facile à vivre.

Mais là n'est pas ce qui nous intéresse chez Piéral, mais plutôt de comprendre comment, avec un tel handicap physique, un homme armé de volonté peut néanmoins devenir une vedette de l'écran et réussir sa vie d'homme et de comédien …

Christian Grenier

"Les nains aussi ont commencé petit"

PiéralPiéral enfant

D’origines solognote et auvergnate, Pierre Germain Bernard Aleyrangues est né le 22 novembre 1923, à Levallois-Perret. Sa mère, Marcelle, a dû fuir le domicile familial pour pouvoir faire sa vie avec son bien aimé, Henri (un fils de restaurateur), et, reniée, n’a plus jamais eu l’occasion de revoir son père, chemisier en gros de petite fortune. Les jeunes fugueurs se marient donc clandestinement en 1922.

Marcelle mesure 1,63 m et Henri 1,58. Rien ne laisse présager le coup du destin qui va les frapper, car leur premier enfant, Pierre, ne dépassera jamais 1,23m à l’âge adulte. Pour des raisons incertaines – Marcelle a pris la gérance d’une boutique de lingerie, mais il est également possible que le couple "savait déjà" - l’enfant passera ses premières années dans une famille d’accueil, à Gy, près d’Auxerre.

A 2 ans, il n’a ni cheveux, ni dents, et ne marche toujours pas : "Il est un peu anémique" se rassure-t-on. Mais, à 3 ans, il devient évident que "le petit a un problème". L'achondroplasie, une forme de nanisme disproportionné, est une “maladie” ni héréditaire ni transmissible : elle vous tombe dessus sans crier gare et demeure incurable. Les médecins le savent mais préfèrent se taire, laissant subsister un espoir qui ne se concrétisera jamais.

Le 16 janvier 1928, la cigogne lui apporte un “petit” frère, Jean (qui atteindra 1,80m !). Bien que leurs parents se prétendent athées, les deux enfants sont baptisés le même jour (3-6-1928). Quelques mois plus tard, constatant que son aîné est devenu plus grand que lui et marche avec beaucoup plus d’assurance, le petit Pierre commence à prendre conscience de sa différence.

Et puis vient l'âge de l'école. Les enfants, on le sait, ont cette cruauté de l'innocence qu'entretiennent les intolérances ancestrales. Pierre est bien vite confronté aux agressions verbales et physiques de ses petits camarades. Il apprendra à se défendre et à se venger avec plus ou moins de loyauté, et gardera en lui même une éternelle aigreur envers ses contemporains “moyens”.

En 1930, pour son septième anniversaire, Pierre peut assister, à la Comédie Française, à une représentation de «Cyrano de Bergerac» dont le nez proéminent cache celui de Denis d'InesDenis d'Ines. Il déclare sans prendre conscience de l'impossibilité de voir son souhait se réaliser : "Je serai acteur !" Qu'on ne s'étonne pas de cette "prophétie ": tous les futurs comédiens ont plus ou moins prononcé une phrase de ce genre !

L'aventure est au coin de la rue…

Piéral«L'éternel retour» (1943),
avec Jean d'Yd et Yvonne de Bray

L'enfant grandit. Il découvre le plaisir de se déguiser en revêtant les robes de sa maman. En août 1939, il ressent les premiers émois d'une sexualité naissante, aussi bien révélés par une jolie fille que par un beau garçon. En attendant, il se découvre une passion pour le tricot qui ne l'abandonnera jamais !

Et la guerre arriva, avec son lot de difficultés, surtout économiques pour un papa lancé dans les affaires. En 1941, Pierre suit les cours d'une école de joaillerie, peu certain de sa vocation. Le voici un homme à présent, même si le plaisir des femmes ne le satisfait pas complètement.

A ses heures perdues ou volées il erre dans les rues. Le hasard le choisit, en la personne de Roger Caccia, le premier partenaire de Gilles Margaritis : "Voulez-vous faire du théâtre ?". Bien entendu, on ne lui propose pas le rôle de Don Juan car c'est davantage sa “monstruosité” que l'on recherche. Une fois vaincue les hésitations paternelles, Pierre est engagé pour jouer pendant deux mois les bouffons du roi au Théâtre de l'Avenue («Fariboles», 1941). Mais l'aventure ne semble pas devoir faire chanter ses lendemains. Consolation en ces temps difficiles, il enchaîne au Cirque d'Hiver des frères Bouglione dans une adaptation de «Blanche Neige et les sept nains» pour laquelle il n'obtient pas davantage le rôle titre ! Le contact de ses six collègues choisis pour les mêmes raisons s'avère délicat, les aigreurs et autres amertumes des marginaux de la vie n'ayant pas les mêmes qualités qu'un morceau de beurre dans un plat d'épinards. Heureusement, Il y a là un beau trapéziste de teutonne origine…

L'appel du destin…

"Allo ? Ici, les studios de Saint-Maurice, régie du film de Monsieur Carné ...". Faut-il penser que les grands cinéastes vont au cirque ? Toujours est-il que Monsieur Carné est en mal de nain pour son prochain film, «Les visiteurs du soir» (1942). Celui-là jouera le rôle d'un cyclope mal proportionné. Et voilà comment un individu "a-normal", appelé à ce titre à vivre exclu de tous les plaisirs d'une vie facile et agréable, va connaître, sans l'avoir cherché, le destin d'une vedette de cinéma. A l'écran, on peut deviner notre petit homme, caché sous une cagoule, sautant hardiement des épaules du grand Alain CunyAlain Cuny.

Piéral – il fallait bien trouver un nom d'artiste pour le générique – va-t-il savoir affronter la réalité, le tournage rapidement achevé ? Croit-il que la chance, telle l'employé des postes, sonnera une nouvelle fois ? Oui, car il est déjà cabot et sûr de lui. Il a d'ailleurs raison, car une secrétaire de Jean Cocteau se présente à la porte du domicile familial. Faut-il penser que les grands poètes vont au cirque ? Le grand maître recherche un horrible nain pour tenir un rôle important dans une adaptation moderne de «Tristan et Yseult». «L'éternel retour» (Jean Delannoy, 1943) lui permet de devenir le partenaire, puis l'ami de Jean Marais, Madeleine SologneMadeleine Sologne et Yvonne de BrayYvonne de Bray, tout en lui faisant véritablement découvrir les métiers d'acteur et de comédien.

L'esprit s'amuse, le corps aussi…

Piéral«Lucrèce Borgia» (1953)

Tout au long des deux années suivantes qui conduiront Paris à sa libération, Piéral partage régulièrement l'intimité matinale de Jean CocteauJean Cocteau. Sa prestation dans «L'éternel retour» lui a valu des éloges inespérés et la promesse du maître de lui réserver un rôle dans la prochaîne pièce qu'il est en train d'écrire. Pour se préparer, il se confie aux bons soins de Solange SicardSolange Sicard, comédienne et professeur d'art dramatique. Parallèlement, il fait son entrée dans les cercles mondains et sous les crinolines publiques de quelques bourgeoises frivoles pour lesquelles les temps n'ont rien de difficile. Il faut bien s'amuser un peu !

Henri Mahé, peintre des maisons closes et cinéaste inventeur du procédé Simplifilm – utilisations de transparences sur des décors miniatures – l'engage pour ce qui sera son unique réalisation, «Blondine» (1943), avec Georges Marchal et Nicole Maurey. A cette occasion, l'acteur croisera sur le plateau l'écrivain Louis Ferdinand Céline, grand ami du réalisateur. C'est toujours dans la rue qu'il rencontre celui dont il restera proche jusqu'à sa disparition, le peintre Jean Boullet (1921/1965), qui maniait la provocation avec autant de dextérité que ses pinceaux !

L'oisiveté professionnelle – on n'a pas besoin de nain tous les jours au théâtre ou au cinéma – le pousse à aborder le tour de chant, activité qui restera tout de même secondaire. Passée l'allégresse de la Libération, qui lui ouvre les portes de quelques bacchanales partagées, le voici en quête d'un rôle à sa taille, ce que lui offre le Théâtre Edouard VII pour une centaine de représentations du «Songe d'une nuit d'été» de Shakespeare. Au cinéma, entre Raimu et Fernandel, il apparaît en diablotin parmi «Les gueux au paradis» (1945). Mais il connaît sa plus grosse déception en apprenant que Cocteau, qui a enfin terminé «L'aigle à deux têtes», a transformé son personnage de nabot en nègre de façon à complaire à la grande vedette féminine sans laquelle les commanditaires se défileraient. Un intermède sur les planches du Théâtre des Mathurins dans «Le capitaine Smith», entre Dany Robin et Georges Marchal, ne parvient pas à le consoler.

«Voyage surprise» des frères Prévert (1946) lui permet avec ravissement de satisfaire son attirance pour le travestissement : il y apparaît en grande duchesse Stromboli, entre dentelles et fanfreluches. Il prolongera cette activité réparatrice dans différentes revues du Carrousel, un cabaret parisien, avant de la reprendre au milieu des années '70 à "L'Ange Bleu".

Silence ! On tourne…

S'il n'eut pas autant d'occasions que Noël RoquevertNoël Roquevert ou Jean TissierJean Tissier d'apparaître à l'écran, Piéral promena encore sa petite silhouette dandinante dans quelques titres célèbres où il reconduisit souvent son personnage de bouffon maléfique ou méchant : «La couronne noire» (1951) avec Maria Félix, Vittorio Gassman et Rossano Brazzi, sur une idée de Jean Cocteau, «Lucrèce Borgia» (1953), «Notre-Dame de Paris» (1956), «Le Capitan» (1960), «La princesse de Clèves» (1961)…

Plus discret dans «Lola Montes» (Max Ophüls, 1955), il emprunta finalement le train conduit par Luis Buñuel, «Cet obscur objet du désir» (1977), pour écouter l'histoire des amours compliquées du voyageur Fernando Rey. Il dut en sourire, car il en avait connu bien d'autres !

"Mon Dieu quel homme, quel petit homme"…

PiéralPiéral

Il nous l'aura suffisamment raconté pour qu'il ne soit pas nécessaire de fouiller dans ses armoires, la vie sentimentale de Piéral fut particulièrement agitée. En 1947, il est l'objet de la convoitise d'une Lady britannique deux fois plus âgée que lui et qui a ses entrées à la cour d'Angleterre. "Angela", une fois sa curiosité satisfaite, l'expédiera pour d'autres aventures au terme d'une liaison passionnée dont il gardera éternellement le doux souvenir. Peu regardant sur les détails, il entame alors une relation avec un psychiatre aux délassements que lui même qualifiera de pervers, "Jacques", le second grand amour de sa vie. Pour le reste, comme Sade, il se complaît dans la découverte des monstruosités intellectuelles de ses compagnons de débauche, Vénus comme Apollon, dont il dira qu'elles le soulagent de la cruauté de son handicap physique.

Au mitan des années cinquante, prenant conscience que sa vie dissolue contribue à son usure prématurée, il décide de se ranger et met un terme à tous ses excès. Curieusement, il en met un également au récit de sa vie qu'il fit dans un livre pourtant publié en 1976, comme si ce qui avait suivi ne présentait aucun intérêt, ni pour lui, ni pour les autres.

Tel se décrit Piéral : libre-penseur (certains diront amoral, vaste débat philosophique), jouisseur, insolent, coléreux, vindicatif. Ouvert aux autres, dont il traque avec délices les petits et les gros travers, il refusera néanmoins jusqu'au bout d'adhérer aux associations de “personnes de petites tailles” : "Je suis assez grand pour m'occuper de mes affaires moi-même !".

Il a traversé un monde qui n'est pas celui dans lequel le commun des mortels s'agite tous les jours, jetant sur ses contemporains un regard plutôt amer. Il ne nous est pas permis de juger un tel homme car nous n'avons pas reçu de la vie ce coup bas qu'elle lui a porté à la naissance. C'est la face cachée de son existence qu'il met en avant dans ses mémoires : honnêteté intellectuelle ou besoin de vider la poubelle du temps ?

Entre théâtre, cinéma, cabaret et télévision, il aura pourtant été actif jusqu'à la fin du XXème siècle, avant de disparaître sous les coups insidieux d'un cancer généralisé, le 22 juillet 2003.

Documents…

Sources : «Vu d'en bas», autobiographie de Piéral (Robert Laffont, 1976), plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Piéral…

Citation :

"Je ne m'interroge guère sur l'origine des mes goûts, quels qu'ils soient. Je m'efforce fort égoïstement et sans complexe de les satisfaire."

Piéral
Christian Grenier (septembre 2014)
Note du webmaître

Dans ces mémoires, Piéral ne cite pas le nom de cette personne qui refusa de jouer avec un nain : pour une fois, il reste sur sa réserve. Je ne le ferai donc pas davantage, d'autant plus qu'il est très facile à trouver !

Ed.7.2.1 : 3-12-2015