Junie ASTOR (1911 / 1967)

Article de Paule Marguy, paru dans le N° 125 de la revue "Mon Film" (12-1-1949)

Aimer est un bien quand on ne dépasse pas les limites ingénues de ce bien, quand on sait demeurer les deux pieds sur la terre ou ne se servir de ses ailes que pour en couvrir le corps du partenaire détendu dans le sommeil d'amour , quand on exerce cet art légèrement au lieu d'en faire un drame à la Marguerite Gauthier.

Cette dernière ne se permit-elle pas de perdre son temps dans un sentiment grandissime pour un Armand, qui ne sut que se permettre d'être jaloux du vieillard qui payait ses dettes ?

Il est vrai qu'elle a gagné l'immortalité au profit de cet amant dont une femme de lettres en renom, Mme Marcelle Maurette, nous a révélé le coeur borné par les piètres murs des préjugés bourgeois.

Junie Astor ne dramatise pas le bien d'aimer…

Junie AstorJunie Astor
Travail et sécurité

Rappelons quelques-uns des films qui ont encadré Junie Astor: «Club de femmes», «Les bas-fonds», «L'Éternel retour» ; une quantité appréciable de films policiers dont les deux derniers : «Piège d hommes» et «L'Échafaud peut attendre».

Elle vient d'être la partenaire d'allure féerique de Fernand Gravey dans «Du Guesclin», dont le réalisateur, Bernard de Latour, aujourd'hui marié à une charmante femme, fut pendant six ans son compagnon fidèle.

Elle est directrice d'un nouveau cinéma qui porte son nom : L'Astor. A la saison prochaine, nous la reverrons sur la scène de l'un de nos théâtres.

Les activités de Junie Astor sont nombreuses : quand elle cesse de conduire sa voiture, elle va faire de la marche au Bois et promener ses chiens. Elle joue au tennis, aux cartes (tous les jeux qui peuvent exister). Elle a appris la danse et s'entraîne en vue des besoins de certains films. Elle aime lire au coin de sa cheminée, devant un beau et bon feu. Elle goûte, avec raison, les joies d'un intérieur, qui est vraiment le cadre d'une femme de goût, dans un appartement accroupi au pied de la tour Eiffel, sur l'esplanade du Champ de Mars.

Amours et opinions

Junie Astor a donc tout ce qu'il faut pour aimer la vie, dont elle savoure tous les délices sans y laisser trop d'elle-même, et ce serait dommage, car elle est élégante, jolie, Marseillaise, à qui les cheveux blonds vont à ravir. La légèreté vaporeuse de ses sentiments la garde aimable.
- Un grand amour ? Nous-dit-elle. Ça ne dure pas, ça ne dure jamais toute la vie.
- Bien sûr, la faim des métamorphoses nous guette et veille.
- Pour mon compte, je m'embarque toujours...… pour toujours, ajoute l'actrice en souriant. Puis, l'habitude use mes sentiments qui se transforment en amitié. N'est-ce pas ridicule, quand on s'est aimé, de se croiser sans se dire bonjour ?
- C'est grotesque.
- Au contraire, on est lié par de si jolis souvenirs.
- Aucun homme ne vous a jamais fixée ?
- Aucun. Ceux qui m'ont retenue un temps ont été invariablement des hommes plus âgés que moi de quinze ou vingt ans.
- Vraiment ?
- J'ai besoin de quelqu'un qui ait de l'expérience… qui sache s'y prendre… Une situation stable, ce qui est très important , qu'il soit, surtout, bien élevé.
- Écrivez-vous à l'homme que vous aimez ?
- Non. Puisque je vis avec lui.
- Vous êtes dans le vrai. Quand on rêve trop son amour, on ne sait plus le vivre.
- Seulement, plus vite on le vit, plus vite le dénouement se produit.
- Et… quand ça se casse ?
- Ça se fait très gentiment.
- Vous aimez que l'on vous gâte ?
- Je pense bien… Un petit cadeau vaut mieux qu'une longue lettre. J'ai un tempérament très sur la terre. J'aime bien manger, boire un peu, surtout du champagne bien frappé, de qualité. Je n'ai jamais souffert d'un grand amour.
- Vous ne savez pas ce que vous y perdez. Un grand amour, malgré ses tortures, c'est la radiation qui nous embellit. On dépasse la terre, on est pris pour fou ou pour folle, mais quand deux âmes se sont atteintes, la terre devient si peu de chose. Sinon un peu de notre cendre…
- J'ai été dupée une fois. La première fois que je me suis aperçue que j'étais trompée, j'étais très jeune. je n'en revenais pas. Ce n'était pas possible qu'on ait pu me faire ça. Souffrance du coeur, amour-propre blessé… tout y passa… En réalité, ce n'est pas si grave. Rien n'est jamais définitif. Ce serait tentant, un grand amour, mais je n'aurai jamais le courage de le vivre.
- Vous êtes très loin du divin…
- Je me trouve très bien dans l'humain.
- Je me rappelle une valse…
- Laquelle ?… Je l'ai dansée, peut-être ? demande Junie Astor en versant des apéritifs dans des verres élégants, avec des gestes élégants, ces gestes qui font honneur à notre état de femmes.
- Celle-ci… et je lui chante les paroles :

"Laisse-moi me griser d'un dernier baiser
Qui dans mon âme puisse s'éterniser.
Le souvenir soit à mon cœur d'amant
Cruel, mais tendre et charmant…
Ne peut-on, s'il le faut, se quitter d'accord
Alors que chacun croyait aimer encor.
Mieux vaut partir avant
Des mots trop décevants.
Un joli souvenir est toujours vivant."

Paule Marguy
Ed.8.1.1 : 7-12-2015