Nadia GRAY (1919? 1923? / 1994)

… l'aventurière du cinéma

Nadia Gray

D'origine roumaine, née de parents russes, princesse par (més)alliance, et enfin actrice, Nadia Gray fut ce qu'il est convenu d'appeler une femme du monde.

Je veux dire du monde entier, tant elle sut, par monts et par vaux, et même au delà des mers, internationaliser sa carrière et sa vie de femme.

Au cinéma, nous la vîmes dans des productions anglaises, françaises, italiennes, allemandes, yougoslaves… et même américaines.

Si elle ne sut pas se construire une immortalité au panthéon des stars éternelles, son universalité vaut pour le moins que l'on s'intéresse à cette femme de caractère, qui balança mari et (fausses ?) médailles pour satisfaire son besoin de jouer la comédie.

Christian Grenier

Confidences recueillies par Paule Corday-Marguy dans la revue Mon Film du 21-8-1957,

La beauté tragique, visage mince, teint mat, cheveux bruns, des dix-huit ans de Nadia Gray a fait place à un éclatant épanouissement. Beauté parfaite et cependant fougueuse, comme ses cheveux maintenant blonds, et vibrante comme la vie qui la comble et qu'elle aime.

Nadia Gray,… vedette Européenne

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Le prince de mes 16 ans

- Seule ? questionnai-je en entrant dans le petit appartement meublé, provisoire, que la charmante actrice habite dans le XVI° arrondissement.
J'ai été mariée au prince Cantacuzène .J'avais seize ans, et lui trente. J'ai été mariée huit ans.
Compte-t-il encore pour vous ?
- On n'oublie jamais qui l'on a aimé à seize ans.
- Le revoyez-vous ? En amie, simplement ?
Nadia Gray a un vague haussement d'épaules.
- Il a quitté la Roumanie et habite l'Espagne.
- Vous êtes Roumaine, si je ne m'abuse ?
- En réalité, je suis Russe, de père et mère Russes, et j'aime me considérer comme Russe. Je suis née en Roumanie et je suis arrivée en France il y a dix ans, le 14 juillet. Je parle six langues.

- Voulez-vous me rappeler vos principaux films ?
- En France: «Monseigneur», avec Bernard Blier; «La vierge du Rhin», avec Jean Gabin; «Les femmes s'en balancent» et «Folies-Bergère», avec Eddie Constantine; «Sénéchal le magnifique» avec Fernandel; et enfin, «La Parisienne». En Italie, j'ai tourné: «Le carroussel fantastique», «Cent ans d'amour», «La maison du souvenir». En Angleterre et en Allemagne: «Secret d'état», «La nuit sans étoiles», «La vallée des aigles», «Musique dans le sang». En Norvège et en Suède, j'ai également participé à des réalisations anglaises. Depuis «Le petit café", je n'ai plus fait de théâtre et je le désire intensément.
- Vos projets ?
- Me reposer quelques semaines avant de tourner en Italie…

Le séjour à Rome

- Vous souvient-il de vos fiançailles avec Maurice Teynac ?
- Oui ! notre amour dura ce que la paille dure quand elle flambe. On a renoncé et on a très bien fait.
- Vous êtes fixée définitivement dans le seizième ?
- Cet appartement était à ma mère. Je l'ai perdue, malheureusement. J'étais fille unique et je suis désormais seule ici. J'ai encore quelques parents en Roumanie. Mon logement le plus confortable est à Rome, loué à l'année; je l'ai meublé avec soin, par moi-même, avec un merveilleux jardin, où je puis me reposer à l'ombre des palmiers, où je plante et surveille mes fleurs. J'ai réuni là des meubles italiens anciens et je transporterai vraisemblablement tout cela en France.
- Vous cherchez encore un autre appartement ?
- Celui-ci étant meublé, il faut que je puisse loger tout ce que j'ai en Italie.
- Dans quel quartier, le nouveau ?
- L'île Saint-Louis me tente, précise-t-elle. Ou alors, Neuilly. Je préférerais une villa entourée d'un jardin.
- Vous aimez la nature ?
- Et la vie, dans toutes ses manifestations.

Elle insiste, en disant passionnément : "J'adore la vie !"
- On s'en aperçoit mieux que lorsque vous aviez dix-huit ans, remarquai-je.
- C'est normal. A cette époque, je ne savais pas très bien comment mon destin s'orienterait. Je me sentais instable. Je n'avais pas beaucoup de relations et peu d'amis. Maintenant je sais que mon métier m'a adoptée, je suis décontractée, confiante, sûre de moi tout en me méfiant de mes faiblesses. La sécurité matérielle que j'ai trouvée par mon travail me donne l'espoir d'être valable. J'espère ne jamais me perdre.
- Ces fleurs, ces buissons de roses, cette corbeille d'hortensias vous ont été envoyés par un admirateur ?

Nadia Gray fait oui de la tête, et sa bouche se noue sur une moue très satisfaite. Soudain, elle explose, avec un dynamisme très agréable…
- Je suis très coquette. J'aime tout ce qui est beau, mais par-dessus tout l'eau, la mer, les fleurs, les plantes, les promenades dans les champs. J'aime les concerts, les textes bien écrits, les illustrations rares… et rester chez moi.Me voyez-vous épousant un sportif ou un homme toujours dehors ?
Mal ! A Rome, j'ai plaisir à regarder mes tapis sous certains rayons de soleil, mes consoles vénitiennes avec certaines lumières, mes vases de Chine et les arrangements floraux. J'ai des tables en marbre et des rideaux somptueux, brodés à la main, fins et longs ; tout y est clair, lumineux, patiné, argenté par le temps qui garde le souvenir des travailleurs d'art.

Elle soupire, m'offre une cigarette, va chercher un vrai whisky qu'elle sert elle-même et, se tournant vers les fleurs admirables dont on l'a comblée :
- Oui, c'est un admirateur très fidèle qui m'a adressé ces splendeurs… Très fidèle !
- Je le crois volontiers… Êtes-vous gourmande ?
- Je le suis ! J'aime toutes les cuisines du monde, et surtout la française et la chinoise. Je remercie Dieu de m'avoir donné une santé qui me permet de savourer toutes ces bonnes choses.
- Jamais de régime ?
- De temps à autre, je me retire à la campagne et je m'impose, dans une humeur noire, dix jours de demi-diète. Le onzième jour, je me précipite sur tout ce qui me plaît et… adieu ma ligne !… Tant pis pour elle et tant mieux pour moi. J'ai la tension basse et j'ai besoin de champagne. J'en bois beaucoup. Cependant…

Encore un petit sourire moqueur sur les lèvres de Nadia Gray.
- Qu'alliez vous dire ?
- Que je ne renie point la vodka. Mon grand-père était un Russe comme les auteurs de l'ancienne Russie les décrivent, grand, très blond, une longue moustache barrant ses joues. Il portait des bottes et visitait ses immenses terres. Il disait : "Pour faire avorter un rhume, il n'y a que la vodka. Remède souverain, ma fille !"
- Avez-vous le désir d'aller en Russie ?
- J'en forme vivement le souhait. Je connais bien des pays et les studios étrangers, ainsi que la manière de travailler dans les principales capitales.
Est-ce chez nous que l'on se fatigue le plus ? A Londres et à Berlin, le travail en studio est dur; il commence très tôt et finit tard. Les studios sont loin. Les Allemands travaillent même le samedi. C'est éreintant.
- Et en Italie ?
- Alors, c'est fantastique de fantaisie.
- Et en Angleterre ?
- Très discipliné. Si vous arrivez en retard, on ne vous fait aucun reproche, mais vous sentez à un certain silence collectif que tout le monde vous blâme, que vous êtes la seule à vous permettre cette audace… Et vous n'avez plus envie de recommencer ! Par contre, en Italie, il n'y a pas d'heure. On vient vous chercher n'importe quand.
- Avec vous, l'interview est un plaisir. Cela me change des actrices-ou acteurs-à qui il faut arracher les mots et les images…
- Je vais écrire une Psychologie comparée de l'Amour, ayant vécu dans quatre pays où les hommes font la cour de diverses manières, dit Nadia Gray.

Et je la laisse à ses roses…

Paule Marguy
Ed.7.2.1 : 9-12-2015