SABU (1924 / 1963)

Sabu des éléphants…

Sabu

Ils t'ont sorti de ton Inde natale, séparé de tes animaux coutumiers, trempé dans la Nouvelle Ville Lumière pour t'offrir une courte notoritété à laquelle tu n'étais pas préparé.

Lorsque ton aura s'estompa, ils n'eurent plus besoin de toi. Sans doute ont-ils omis de te ramener sur tes terres. Mais peut-être ne le souhaitais-tu déjà plus…

Dis-nous, Sabu, elle était où, la véritable jungle ?

Christian Grenier

Sabu aux Indes…

Sabu«Toomaï des Eléphants» (1937)

Sabu Dastagir est né à Karapu, Mysore, contrée du sud de l'Inde. Pour tous les dictionnaires, ce fut le 27-1-1924 que l'enfant vit le jour. Mais il est permis de douter de la fiabilité des informations concernant l'état civil des enfants de modeste condition, dans l'Inde des années trente…

Fils d'un ancien cornac (“conducteur” d'éléphants), le jeune garçon s'apprête à prendre la relève de son géniteur. A ce titre, il participe au dressage d'Irawatha, un éléphant de l'écurie du Maharadjah de Mysore, et rien ne semble devoir le détourner de cette vocation.

Mais, à l'autre bout du monde, un septième art, né avec le siècle, vient d'atteindre l'âge adulte. Après la découverte de la parole, il part à la conquête du monde. C'est ainsi qu'en 1937, une équipe de cinéastes, emmené par le réalisateur Robert FlahertyRobert Flaherty, débarque aux Indes dans le but d'adapter un célèbre roman de Rudyard Kipling, «Toomaï des Eléphants».

Le réalisateur et son équipe sélectionnent plusieurs jeunes garçons afin de tenir le rôle principal. Lorsque vient le tour de Sabu de faire preuve de ses talents, les techniciens sont médusés: alors qu'ils s'attendaient à voir l'enfant, comme ses concurrents, grimper sur le dos du pachyderme (en position assise, bien entendu!), l'animal attrape Sabu avec sa trompe et le pose délicatement entre ses deux oreilles! Vous l'avez deviné, Sabu est engagé pour «Elephant Boy» (1937)…

Le producteur Alexander KordaAlexander Korda impose son frère Zoltan KordaZoltan Korda dans l'équipe de tournage. Flaherty se retire et les Korda décident de terminer le film dans les studios londoniens. Sabu est du voyage. Il ne reviendra plus jamais à Mysore, ou rien ne le retenait… sauf peut-être Irawatha, l'éléphant savant (c'est beau, mais c'est triste !).

Sabu à Londres…

Sabu«Drums/Alerte aux Indes» (1938)

Les frères Korda, étonnés des facultés d'adaptation de Sabu à la civilisation occidentale, décident d'exploiter le filon. Dès 1938, on retrouve le jeune cornac dans un nouveau film d'aventures coloniales, «Drums/Alerte aux Indes», mis en scène par Zoltan Korda. Le film, aux batailles impressionnantes filmées en technicolor, remporte le prix de la Biennale de Venise 1938.

Après avoir refusé de prêter leur poulain aux Américains qui s'apprêtent à réaliser «Gunga-Din» (avec Cary Grant, Victor McLaglen et Douglas Fairbanks Jr), Alexandre Korda projette de réaliser «Le voleur de Bagdad». Douglas Fairbanks père, non revanchard, autorise l'adaptation, qui sera arrangée afin que Sabu reprenne le rôle. Le tournage se déroule sur deux années, au cours desquelles l'enfant grandit, obligeant à la reprise de plusieurs scènes.

La guerre européenne rendant incertaine la réalisation de son film suivant, Korda décide de tourner à Hollywood «Le livre de la Jungle», également adapté d'une oeuvre de Kipling. A l'aise dans le rôle de Mowgli, qui semblait écrit pour lui, Sabu, devenu adolescent, entame ainsi sa carrière "américaine". Il décide alors de rester à Hollywood, rompant les attaches avec les Korda (selon d'autres sources, la séparation serait de leur initiative…).

Sabu à Hollywood…

Engagé par la Universal Pictures, compagnie célèbre pour ses films d'aventures exotiques, Sabu est associé à la principale vedette féminine du genre sous contrat avec la compagnie, Maria Montez, pour une série de quatre bandes, «Arabian Nights/Les mille et une nuits» (1942), «La sauvagesse blanche» (1943), «Cobra Woman/Le signe du cobra» (1944), «Tanger» (1943 sorti en 1946). Pour les trois premiers, le duo se voit associé un autre spécialiste du genre, Jon Hall, découvert lors de sa participation au film de John Ford, «Hurricane» (1937).

Entre temps (6-7-1943), l'acteur s'est engagé dans l'US Air Force, où il a servi comme mitrailleur à bord d'un bombardier. La nationalité américaine lui est accordée en janvier 1944.

De retour à Hollywood, Sabu est oublié par la Universal Pictures. Il répond alors à une proposition de Michael PowellMichael Powell, déjà co-directeur du «Voleur de Bagdad», et apparaît enfin dans «Le narcisse noir» (1947). L'acteur ne tient qu'un rôle de second plan, face à la merveilleuse Deborah KerrDeborah Kerr, religieuse en butte aux tentations sataniques.

Tandis qu'il tourne «Kanaïma, End of the River/Au bout du fleuve» (1947) au Brésil, Sabu est accusé par une jeune femme d'être le père de son enfant. Malgré un premier jugement favorable, il doit verser une pension alimentaire à la plaignante. La même année, il épouse Marilyn Cooper, la "Princesse Tara" de son nouveau film, «Song of India/La révolte des fauves» (1948).

Il lui faut attendre trois ans pour réapparaître à l'écran, dans un film inédit en France, «Savage Drums» (1951).

Sabu en Italie…

Sabu«Le trésor du Bengale» (1954)

Oublié par les producteurs, de retour en Europe, Sabu est engagé par le cirque Harringay pour présenter, le temps d'une saison, un numéro de dressage d'éléphants.

En 1951, le voici appelé par le producteur Vittorio De SicaVittorio De Sica et le scénariste Cesare ZavattiniCesare Zavattini, qui projettent de mettre en scène «Bonjour éléphant». En 1953, il fait une seconde appartion dans le cinéma italien, aux côtés du jeune Georges PoujoulyGeorges Poujouly, fraîchement échappé des «Jeux interdits» de René Clément (1952). Le film, qui s'intitule «Le trésor du Bengale» n'en n'était pas un !

Déçu par cette petite carrière européenne, Sabu rentre aux U.S.A. où il seconde son frère Shaik Dastagir dans la gérance d'un petit commerce de meubles.

Sabu en Allemagne…

Sabu découvre la véritable nature de la société de consommation, lorsque le produit humain qu'il est devenu ne rapporte plus l'argent espéré par les hommes d'affaires.

Il tient pour une dernière fois la vedette dans un film mineur, «Jungle Hell» (1956), également inconnu chez nous. Tout comme le film suivant, «Jaguar» de George Blair (1956). Quant à «Sabu and the Magic Ring» (1957), il ne s'agit que de la réunion de deux téléfilms issus du «Sabu-TV show» qu'il anime depuis quelques temps.

En 1958, son domicile est détruit par un incendie. L'un de ses amis, arrêté, prétend que Sabu lui a demandé d'organiser "l'accident" afin de toucher la prime d'assurance…

En proie à de terribles difficultés financières, Sabu reçoit une proposition d'Allemagne et obtient un rôle dans «Herrin der Welt/Les mystères d'Angkor», trouvant ainsi l'occasion de cotoyer, sous la direction du vétéran William Dieterle, Martha Hyer, Gino Cervi, Micheline Presle et... Lino Ventura ! Les miracles de la co-production…

Sabu s'en va…

SabuSabu

En 1960, Shaik est abattu par un de ses ex-employés qui tente de le cambrioler. Sabu reprend alors le commerce de son frère.

En 1963, Phil Karlson le rappelle pour tenir un rôle secondaire, face à Robert Mitchum, dans «Rampage/Massacre pour un fauve». Mais le jeune enfant est devenu un homme trop lourd pour sa petite taille. Il n'y aura pas de troisième souffle, malgré une dernière apparition dans une production de Walt Disney, interprétée par Vera Miles, «A Tiger Walks/Les pas du tigre» (1963).

Le 3 décembre 1963, le petit enfant de la jungle, terrassé par une crise cardiaque, s'envole pour le cimetière des éléphants, où il attend désormais Irawatha.

(Note: Nos recherches en vue de déterminer la date d'un éventuel décès de l'animal sont demeurées vaines. Mais on sait qu'avec les éléphants, il ne faut pas se montrer trop pressé…)

Documents…

Sources : Pour l'essentiel, ce dossier est le résumé d'un article de Pierre Gires , «Sabu, fils de la jungle», paru dans L'Ecran Fantastique n° 3 de février 1978. Pour le reste, comme d'habitude, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Christian Grenier (mai 2005)
Ed.7.2.1 : 13-12-2015