Eddie CONSTANTINE (1917 / 1993)

… un Américain à Paris

Eddie Constantine

On me demande souvent pourquoi j’aime Eddie Constantine.

Car on entoure généralement son souvenir de tout un tas de clichés : un peu poussiéreux… carrément démodé… Quand j'ai visionné pour la première fois certains de ses films, je suis tombé dans le même travers.

Et puis, j'ai vu «Cause toujours mon lapin». Dans une scène, son personnage, de retour dans son atelier de ventriloque, regarde ses marionnettes traînant sur la table. Il pose sur ces pantins désarticulés un regard d'enfant dégageant une si forte poésie que j'en fus profondément ému. Depuis, pour moi, Eddie Constantine, c’est avant tout, ce regard.

C’est sans doute Michel Deville, imaginant le personnage de Lucky Jo, qui a su le mieux définir la véritable nature d’Eddie Constantine, "un homme doué d’une grande sensibilité, plein de bonne volonté, de gentillesse et qui se bat contre le sort".

Cédric Le Bailly

Un enfant de la balle…

Eddie Constantine… La Mecque du Cinéma

Ce 29 octobre 1917, sous le soleil de Los Angeles, un petit homme ouvre les yeux et découvre le sourire de Bella et Maurice, ses parents. Pour eux, arrivés tous deux de Russie treize ans plus tôt, ce petit bonhomme représente le plus merveilleux cadeau. Ils l’appelleront Edward Constantine. Plus tard, certains biographes l'affubleront à tort du nom, plus slave, de Constantinewski !

Au cours des années qui suivront, la famille s’enorgueillira d’un autre garçon, Shubert, et de deux filles, Faye et Evelyn.

Même s'il s’use les doigts toute la journée à tailler de fausses pierres précieuses qu’il revend à bon marché, Maurice, artisan bijoutier, n'exerce pas un travail très lucratif. Mais le sourire d'Edward est plus précieux que toutes les pierres qu'il use, fussent-elles vraies. Et le père se plaît à dire: "Nous sommes peut-être des zéros mais sûrement pas des médiocres".

Dans la maison, on chante, on danse, on s’amuse pour mieux conjurer le sort qui semble s’acharner sur la famille. S’il n’y a pas toujours à manger pour six, chacun y va de sa bonne humeur. Eddie, comme on surnomme affectueusement Edward, fait ses premiers pas dans cette ambiance joyeuse, pleine d’espoirs et de rêves. L’école ne passionne pas l'enfant outre mesure. Il aime davantage, lorsque le budget familial le permet, aller voir les comédies musicales. Un soir, il remarque une énorme bague qui brille au doigt d'un acteur. En sortant, la tête remplie de couleurs et de notes de musique, il se dit que lui aussi, s’il monte sur scène, portera un jour une bague comme celle qu’il vient de voir.

Lorsque les ressources ne sont plus suffisantes, la famille fait ses paquets et s’en va sur les routes, traversant d’Est en Ouest les Etats-Unis, espérant à chaque traversée trouver la fortune au bout du chemin. Tout ce petit monde prend le car pour six longues journées et cinq nuits, en chantant tout au long du trajet. Regardant à travers la fenêtre les chevaux majestueux qui galopent dans la prairie, le petit Eddie rêve que, plus tard, lui aussi enfourchera de beaux pur-sang, cheveux au vent, "au loin dans les plaines…"

Les Choristes…

Eddie Constantinechoriste à Broadway

Le cinéma va bientôt faire son entrée dans la vie de la famille Constantine. Le budget de leurs films ne leur permettant pas d’investir dans de vrais bijoux, les producteurs font appel au savoir-faire de Maurice pour confectionner des parures qui doivent faire illusion. Cette manne financière apporte un peu d’oxygène au budget familial, et surtout de la nourriture à mettre sur la table. Et la petite troupe peut encore chanter. Eddie écoute son père répéter sans cesse ses gammes, cet homme pour qui la carrière de chanteur d’opéra n’aura jamais éclaté au grand jour. Eddie aussi voudrait bien chanter mais avec cette voix qui ne veut pas muer… Qu’importe, il écoute les précieux conseils paternels: "il faut travailler, travailler, travailler".

Afin d’aider les siens, Eddie accepte mille et un petits boulots, de vendeur de journaux, à assistant-garagiste, en passant par commis dans une épicerie, un travail qui lui permet de ramener de temps à autre quelques fruits et légumes.

Il n’est pas rare que Maurice invite un chanteur d’opéra à passer une soirée avec la famille. Ce soir-là, à marquer d’une pierre blanche dans la vie d’Eddie, c’est le tour d'Igor Gorin. À la fin du repas, le célèbre baryton se met à chanter. Maurice en profite pour l'accompagner… Puis vient le tour d’Eddie, dont la voix a enfin mué: c’est une révélation ! Gorin propose à Maurice d’emmener le petit avec lui à Vienne, afin qu’il étudie le chant. Le papa, qui n’a jamais eu la chance de faire carrière, se plaît à rêver que son fils montera un jour sur une scène d’opéra devant des foules éblouies. Pour Eddie, c’est la première traversée de l’Atlantique. A seize ans, il prend la vie comme elle vient…

Ses premiers pas dans Vienne, sont pourtant difficiles: il souffre du mal du pays. Mais bien vite il se fait des amis. Les cours de chant et de piano se succèdent à un rythme soutenu. Il lui faut travailler très dur pour parvenir à placer comme il le faut sa voix de basse profonde. Son professeur de chant, Victor Fuchs, le prend sous son aile, le faisant monter pour la première fois sur scène. Tétanisé par le trac, Eddie se met soudain à cabotiner comme un beau diable pour jouer «Méphisto» avec des effets de manche et de cape. Autant dire qu’il fut bien vite remplacé. Pourtant cette représentation n’aura pas été tout à fait inutile: l'adolescent prend conscience qu’une carrière de chanteur d’opéra ne se construit pas en un jour.

Et puis, heureusement il y a Mimi, jeune et belle… L’amour, même à cet âge, ça fait passer le temps. Et Vienne devient, au bras de Mimi, une bien jolie ville. Après «Méphisto», Eddie joue encore dans «La flûte enchantée». Deux années vont s'écouler avant son retour aux Etats-Unis, deux années riches d’expériences…

Les Mousquetaires…

Eddie ConstantineLe Radio City Music Hall de New York

A Providence, Eddie retrouve sa famille prise toujours entre son quotidien de pauvreté et les rêves dorés qui l'habitent. Le jeune homme a maintenant 18 ans. Il veut vivre sa vie et travailler. Sa carrière de chanteur d’opéra lui paraît tellement loin; il ne retournera pas à Vienne. Le voilà donc travaillant dans un garage… Pas très reluisant !

Son professeur, Victor Fuchs, ayant fui les persécutions contre les juifs (car nous sommes déjà en 1935), lui propose de l'employer comme secrétaire et baby-sitter de son fils: pas très folichon non plus !

Avec quelques amis, il forme un groupe de chanteurs, les Mousquetaires, une activité qui lui procure du plaisir à défaut de lui donner à manger. Les engagements sont en effet plutôt rares. Dormant sous le ciel étoilé de Central Park, il découvre les nuits fraîches de New-York. "Justement, regarde… Là… Non, sur la gauche… Cette petite étoile qui semble briller un peu plus que les autres… La mienne peut être…" On n’a pas toujours besoin de la voir pour y croire !

Un jour, on ne sait pas trop pourquoi, les engagements tombent sur le bureau de l’impresario des Mousquetaires. C’est à bride abattue que nos “Gascons yankees” traversent les États-Unis, se produisant dans de petites salles. Mais Les mousquetaires finissent par se séparer, et Eddie retourne chez lui, à Los Angeles, la Mecque du cinéma…

Il propose ses services au studios. La réponse, à défaut d’être positive, est claire: "Votre visage ne répond pas aux canons de l’esthétique cinématographique moderne". Toutefois, le public étant friand de comédies musicales, les producteurs cherchent des choristes. Et voilà donc Eddie endossant un nouveau costume. De figuration en figuration, il finit par faire de belles rencontres, comme Douglas Fairbanks JrDouglas Fairbanks Jr. Il se lie d’amitié avec Joan CrawfordJoan Crawford à qui il donne des cours de chant, ou encore John GarfieldJohn Garfield, qu’il double dans diverses scènes de bagarres.

En 1939, lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate en Europe, l’Amérique, se croyant intouchable, cherche l'évasion dans le rêve. Les radios proposent de vrais spectacles musicaux, et qui dit “musique” dit “chanteur”, et qui dit “chanteur” dit “choriste”. Eddie se lance dans l’aventure au Radio City Music Hall de New York…

Our love…

Eddie ConstantineEddie Constantine et Hélène Musil

Le jeune homme commence à vivre de sa passion du chant, et c’est bien l’essentiel. Cette activité lui donne l’occasion de croiser la star montante, Frank SinatraFrank Sinatra. Au hasard des couloirs du Radio City, il aperçoit, une jeune femme blonde. Lui, d’un naturel si timide, sent son cœur battre la mesure du succès du moment, «Our love». Elle est danseuse, elle est d’origine tchèque, elle rit, elle est belle, elle s’appelle Helinka Musilova, (Hélène)… Et il l’aime.

Mais la jeune femme doit suivre sa troupe; elle part pour Montréal. Eddie, à nouveau seul, sait qu’Hélène est la femme de sa vie. New York… Montréal… Il ne tient plus en place, il “court” la rejoindre. Sous les flocons de neige, il lui demande de devenir sa femme. Quelques heures plus tard, la main dans la main, les jeunes mariés arpentent les rues de Montréal (1941). Tandis qu’Hélène poursuit sa tournée au Canada, Eddie reprend le chemin du Radio City Music Hall de New York. Et lorsque le couple se reforme, il emménage dans un très joli appartement qui accueille bientôt une nouvelle colocataire: le 9 Septembre 1943, Tanya voit le jour. Les yeux remplis d’émotion, Eddie prend le bébé dans ses bras: Sa fille…

En 1941, Les Américains se lancent à leur tour dans la guerre. Les soldats rapatriés et les familles meurtries se réfugient dans la frénésie de spectacles musicaux qui germent partout aux Etats-Unis. Bien sûr, Eddie veut offrir à sa petite famille une existence meilleure que celle qu’il a connue dans sa jeunesse; il se donne à fond dans son travail. Mais avec cet acharnement, il perd l’essentiel : le plaisir de faire quelque chose qu’il aime, et ce déchaînement d’activités le tient loin de la maison. Hélène, quant à elle, doit partir pour l’Angleterre où de nouveaux contrats l’entraînent. Elle quitte New York, avec Tanya.

Ni une ni deux, Eddie laisse tomber son travail au Radio City. Et les Constantine se regroupent en Angleterre. A cette époque, les nouveaux Ballets Russes enchantent le public Britannique. De Londres à Paris, il n’y a qu’un bras de mer. Eddie et Tanya découvrent la France en autocar, suivant la troupe du ballet. Le père rencontre des gens et un pays où il se plaît.

La tournée d’Hélène les emmène ensuite en Amérique du Sud. Tandis que son épouse virevolte sur ses pointes, Eddie décroche quelques contrats et obtient quelques succès. Mais les engagements de la jeune danseuse ramènent le trio en France…

Ed.7.2.1 : 16-12-2015