Eddie CONSTANTINE (1917 / 1993)

… un Américain à Paris

Eddie Constantine

On me demande souvent pourquoi j’aime Eddie Constantine.

Car on entoure généralement son souvenir de tout un tas de clichés : un peu poussiéreux… carrément démodé… Quand j'ai visionné pour la première fois certains de ses films, je suis tombé dans le même travers.

Et puis, j'ai vu «Cause toujours mon lapin». Dans une scène, son personnage, de retour dans son atelier de ventriloque, regarde ses marionnettes traînant sur la table. Il pose sur ces pantins désarticulés un regard d'enfant dégageant une si forte poésie que j'en fus profondément ému. Depuis, pour moi, Eddie Constantine, c’est avant tout, ce regard.

C’est sans doute Michel Deville, imaginant le personnage de Lucky Jo, qui a su le mieux définir la véritable nature d’Eddie Constantine, "un homme doué d’une grande sensibilité, plein de bonne volonté, de gentillesse et qui se bat contre le sort".

Cédric Le Bailly

Article paru dans le magazine Paris Match du 18-8-1978

Carte blanche à Eddie Constantine…

Eddie ConstantineEddie Constantine

Moi, j'ai deux cahiers. Avec leurs grosses couvertures bleues, avec leurs spirales tordues et leurs pages qui se détachent, on les croirait tombés du cartable d'un cancre. Pourtant, ils sont plus précieux que les "Deux Testaments", plus fidèles que les "Deux Amours" de Joséphine.Où que j'aille dans le monde, il y a toujours un coin de valise pour mes deux cahiers.

L'histoire de ma vie se raconte en deux mots, comme ces publicités pour maigrir ou grandir: il y a "avant" et "après". Avant, j'étais ce type, ce brave et pauvre type qui battait sa semelle anonyme devant les portes de Radio-City. Celui qui n'embarquait jamais sur les grandes caravelles en partance pour le rêve: Fox, Metro, Universal. Avant, j'étais choriste ou figurant et je restais à quai, j'avais une femme, un gosse et des dettes chez l'épicier. Après, c'est autre chose.Je suis devenu une star. Entre les deux, il reste sûrement un peu de place pour le conte de fées. Que disent les cahiers?

"Dans la cohorte des admirateurs qui se pressent aux portes de sa loge, Piaf l'aperçoit et soudain c'est le coup de foudre. La petite femme en noir s'éprend de ce dur au coeur tendre et décide de lutter pour l'imposer au public. Malgré les réserves de Raymond Rouleau, qui lui trouvait un talent… limité, elle lui fit faire ses débuts sur la scène de l'ABC, dans une opérette de Marcel Achard…"

Ils ne se marièrent pas et eurent beaucoup d'ennuis. Ça, c'est moi qui l'ajoute. Mais je n'ai pas oublié le titre de l'opérette, «La P't, te Lily».

La fille qui m'a offert les câhiers s'appelait comme ça aussi. Elle m'aimait beaucoup. C'était - comment dit-on? - une fan. Pendant des années, avec une patience de moine, la P'tite Lily a découpé dans les revues, les photos.les papiers, toutes les interviews consacrés à Eddie Constantine pour les coller sur les pages quadrillées de ces deux cahiers. Les articles “de fond”, les entrefilets, les programmes de gala, rien n'y manque. Un vrai travail de dingue !

Elle me les a donnés plus tard, exactement le jour où je suis devenu un assassin. Oui, j'ai tué quelqu'un et c'était un meurtre prémédité. Et j'avais un complice. Son nom vous dira quelque chose : Jean-Luc Godard.

L'arme du crime était un film. Avec «Alphaville» et son héros incroyablement débile, on a détruit en une heure trente ce que mes producteurs, agents, publicistes, avaient mis des années à construire, L'image. Celle qui fait rêver les débutants, celle dont les stars ne savent plus comment se dépêtrer. La belle image à quatre-vingts briques par film… Joyeux massacre.

Donc, Lily m'a offert les cahiers. Mais qui était ce type dont les photos gonflaient les couvertures et qui portait mon nom ?

Je l'ai découvert, au fil des pages, fièrement coiffé d'une casquette d'amiral, d'un feutre de G:man, entourant d'un bras musclé un Chaplin déjà vieillissant, blaguant avec Cocteau, dansant avec Gréco. J'ai appris que son monument préféré était la tour de Babel(?), sa boisson favorite le whisky, qu'il cachait un coeur tendre sous ses airs de dur et que, malgré les apparences, il n'était pas dangereux.

Sa chienne s'appelle Caroline, parfois il lui apprend le piano. Sa femme et ses filles sont les “pépées” qu'il préfère. Il baptise son fils Lemmy parce qu'il est superstitieux ou plein de gratitude. Il possède une ferme de plusieurs centaines de millions et vend les oeufs de sa basse-cour, “pour s'amuser”. Il est heureux, épanoui, et jamais à court de projets.

C'est vrai, j'ai fait ces choses, connu ces gens, mais jamais, je le jure, ce type n'a été moi. C'est au mensonge des cahiers que Godard et moi avions réglé son compte. Au mensonge appelé indistinctement Constantine ou Caution. J'ai respiré à ce moment. La vedette était morte, vive le comédien.

J'oubliais “l'effet Wilson”.Vous connaissez William Wilson… Ce personnage de Poe qui se détruit lui-même en assassinant son double maléfique. Comme lui, ce vieux Lemmy m'a entraîné dans sa descente aux enfers.

Oui, oui, j'ai visité l'enfer. L'enfer, c'est tourner avec Fassbinder des choses géniales que personne ne verra jamais. C'est surveiller du coin de l'oeil un téléphone qui va toujours sonner dans la minute qui suit. Regarder s'en aller en lambeaux la fortune qu'un bon génie t'avait sortie toute faite, toute rutilante de la lampe. Vendre tes chevaux, tes voitures, tes costumes.

C'est t'accrocher à deux cahiers qui racontent le bonheur que tu as flingué, qui était de toute façon le bonheur d'un autre. C'est tomber au fond de la bouteille parce que l'autre abusait du whisky.

Et on remonte. Il faut changer de case, comme aux échecs quand on n'est pas tout à fait mat. Changer de pays…

… J'étais un cadavre quand Je suis parti pour Hollywood, mes deux cahiers sous le bras, pareils à deux bouées dégonflées.

Là-bas, c'était le désert. Ils étaient tous morts ou tous partis. Les Grands… Il ne restait plus que leurs fantômes.

Alors, dans ce sanctuaire vide, j'ai fait quelque chose. Une chose bizarre pour un assassin, pour un cadavre. Je me suis assis et j'ai donné la vie. Sur une vieille Underwood louée, j'ai tout ressuscité, chevaux, voitures, costards. Ils ont appelé ça un best-seller.

Et devine: le succès est revenu. Les interviews, les photos, et avec elles l'homme des cahiers. On ne peut pas me voir autrement. Tant pis. Maintenant, ça n'a plus d'importance.

Maintenant, j'ai écrit ce second livre, “L'homme-tonnerre”. Encore une fois, ce vieux Lemmy est remonté de ses enfers: il me donne un coup de main pour le vendre.

Après, je repars pour ma planète de fantômes. Je m'en retourne fabriquer des mondes aussi factices et aussi vrais que tous ceux que j'ai connus.

Et ça n'a pas fini de rigoler, moi et mes deux cahiers.

Eddie Constantine
Ed.7.2.1 : 16-12-2015