Raymond BUSSIERES (1907 / 1982)

… “Bubu” la malice, titi parisien

Raymond Bussières

Véritable “titi” parisien, bien qu'il ne soit pas né dans la capitale, Raymond Bussières appartint à cette catégorie de comédiens qui firent l'unanimité, autant sur le jugement de son talent que par la chaleur de ses rapports humains. Sans doute aidé par le fait qu'il ne tint jamais de rôle de méchant (même bandit, il est sympathique !), il traversa quatre décennies, rayonnant de droiture et débordant d'espièglerie.

Ami du héros et copain des membres du public, il promena de film en film son personnage de prolétaire de gauche, suivant un code d'honneur dont nul ne semblait pouvoir le détourner.

Sa compagne Annette Poivre étant de la même cuvée, nous bûmes de ce tonneau avec délectation !

Christian Grenier

Les jeunes années…

Raymond BussièresRaymond Bussières

Raymond Bussières est né le 3-11-1907, à Ivry-la-Bataille, petite commune de l'Eure. Son père, instituteur corrézien, est fortement engagé dans les mouvements socialistes de la fin du XIX° siècle, ce qui lui vaudra quelques ennuis. Plus calmement, sa mère tient un bureau de tabac dans la cité.

Décidé à devenir médecin, le petit Raymond poursuit ses études au collège de Dreux, où il obtient son baccalauréat. Mais la famille n'est pas riche et le jeune homme devient dessinateur topographe à la Préfecture de la Seine.

Dès 1931, il s'intéresse au théâtre en amateur. Poursuivant le combat politique de son père, il intègre le "Groupe Octobre" (1932/1936), dans lequel il côtoie des hommes comme Jacques PrévertJacques Prévert, Pierre Prévert, Paul GrimaultPaul Grimault, Maurice BaquetMaurice Baquet ou encore Jean-Louis BarraultJean-Louis Barrault (hé oui!) : "… Nous aimons l'action directe. Un jour, j'apprends qu'il y a une grève chez Citroën. Je téléphone à Jacques vers 2 heures. Tout le monde part travailler, sauf les chômeurs. On se retrouve tous à 6 heures à la Maison des Syndicats. Jacques nous donne les textes que la secrétaire a tapé en plusieurs exemplaires et à 8 heures et demie - 9 heures, nous jouions le sketch devant les ouvriers de chez Citroën…".

Tant pis pour l'administration civile…

Raymond BussièresRaymond de «Casque d'or» (1952)

Dès 1933, Raymond Bussières fait de la figuration cinématographique : «Ciboulette» de Claude Autant-Lara (1933),…, «Le récif de corail» de Maurice Gleize (1939.

C'est à Louis Daquin qu'il doit de faire ses vrais débuts devant la caméra. Ce dernier cherche un “titi parisien” pour tenir un rôle important dans le film qu'il s'apprête à tourner, «Nous les gosses». Et voici “Bubu” à l'affiche, aux côtés de la délicieuse Louise Carletti (1941).

Menant parallèlement une carrière théâtrale, il fait la connaissance sur les planches de la comédienne Annette Poivre, avec qui il interprète une pièce de Fernand Crommelynck, «Une femme qui a le cœur trop petit». En 1941, il devait être bien assez grand pour lui puisque les deux jeunes gens ne tardent pas à se marier. “Raymond la Science” (surnom que lui donnait sa maman) adopte même la fille d'Annette qui fit quelque temps une carrière de comédienne sous le nom de… Sophie SelSophie Sel (!).

En attendant, l'affaire est lancée pour Raymond Bussières qui peut couper les ponts avec l'administration civile. Jean Boyer lui offre un petit rôle dans aux côtés du jeune chanteur Charles Trenet dans «Romance de Paris». Claude Autant-Lara est plus généreux avec «Le mariage de Chiffon». Mais c'est surtout son apparition dans «L' assassin habite au 21» qui lui vaut sa première scène “éternelle”: juché au sommet d'un réverbère, il chante au nez des agents de ville "J'emmerde les gendarmes ;…" dans le seul but de se faire coffrer… Un petit relent d'anarchisme qui n'a pas dû déplaire à papa !!!

Sans surprise, l'acteur est du voyage poétique des frères Prévert dans «Adieu Léonard» (1943) et traverse «Les portes de la nuit» de Marcel Carné (1946) en compagnie d'Yves Montand. C'est encore en titi parisien libre qu'il tente le débarquement de Dieppe dans le film de Jeff Musso, «Bataillon du ciel». La guerre terminée, on le retrouve assez heureux de travailler avec Louis Jouvet, fut-ce au «Quai des orfèvres»: il ne faut jurer de rien !!!

Les années quarante vont se terminer et Raymond Bussières peut être fier de son carnet de route: Daquin, Clouzot, Carné, les frères Prévert ... et quelques beaux titres à la cocarde. Il ne manque que l'ami Jean Renoir pour lequel, s'il ne tournera jamais, il sera l'interprète au théâtre dans «Orvet» (1955), puis dans «Une femme trop honnête» (1957).

Les comédies d'après-guerre…

Raymond BussièresRaymond Bussières et Annette Poivre

Que des choses sérieuses, vous en conviendrez… Pourtant, nous gardons de Raymond Bussières l'image d'un acteur de comédie. Ses apparitions théâtrales allèrent souvent en ce sens, et son appartenance à la troupe des «Branquignols» (1948 au théâtre, 1949 au cinéma) le confirme. En 1948, “Bubu” joue avec son épouse dans «Les cinq tulipes rouges», une petite comédie sportive et policière dans laquelle il interprète un rôle tout aussi léger que sympathique, registre qui sera souvent le sien dans la décennie à venir.

La popularité du couple Bussières/Poivre est telle que les producteurs n'hésiteront pas à bâtir des films autour de leurs personnes. Ainsi furent «Moumou» (René Jayet, 1951), «Le costaud des Batignolles» au scénario duquel il collabora (Guy Lacourt, 1951), «Mon frangin du Sénégal» (Guy Lacourt, 1953), «Les corsaires du bois de Boulogne» (Norbert Carbonnaux, 1953)…

En 1958, un nouvel acteur comique accroche ses premiers galons de vedette. Louis de Funès est le principal interprète du film d'André Hunebelle, «Taxi, roulotte et corrida». A ses côtés, la famille Bussières au complet : Raymond, Annette et Sophie… Face aux gesticulations incessantes du futur gendarme, je préfère de beaucoup la simplicité et le naturel du jeu de “Bubu”. Là, c'est dit…

De cette époque, il faut également retenir les grands seconds rôles tenus par l'acteur dans «Justice est faite» d'André Cayatte et dont Annette - également de la distribution - se montrera toujours très fière, «Les belles de nuit» avec Gérard Philipe (René Clair, 1952), «Casque d'or» avec Simone Signoret (Jacques Becker, 1952) ;…

En 1957, Raymond Bussières donne la réplique à Pierre Brasseur dans ce qui demeure l'unique film interprété par Georges Brassens, «Porte des lilas» de René Clair.

Vous vouliez du sérieux ? En voici encore: en 1959, l'acteur écrit le scénario du film de Jean Faurez, «Quai du point du jour», qu'il interprète avec Dany Carrel et Annette Poivre. Comédie dramatique à caractère social, sans grande envergure mais très attachante, dont il assure également la production. Deux années auparavant, “Bubu” avait déjà participé au financement du film de Jack Pinoteau, «L'ami de la famille», mettant en vedette un acteur comique très atypique, le sympathique Darry Cowl.

Les seconds rôles et la fin de carrière…

Raymond Bussières«L'aile ou la cuisse» (1976)

La télévision se démocratise et le cinéma doit se montrer plus ambitieux. Les comédies “boulevardières”, trop présentes sur le petit écran, n'attirent plus les spectateurs des salles noires que par la présence de grandes vedettes. Raymond Bussières reprend sa place parmi les acteurs de second plan et sa carrière s'en ressent.

Au cours des sixties, le titi parisien exporte son talent en Italie («Che femmina… E che dollari/Parlez-moi d'amour», 1960), aux Etats-Unis («Up From the Beach/Le jour d'après», un film de guerre tourné en France il est vrai) … Ses apparitions au cinéma se font de plus en plus rares, mais le théâtre apporte ses compensations: «La vie commence à minuit» (1967) d'Yvan Jouanet, «Ça vous arrivera demain» (1969), «La malle de Hambourg» (1971) de Bernard Hecht.

La télévision lui offre également quelques beaux rôles: «Le pain noir» (1975) de Serge Moati d'après un roman de Georges Emmanuel Clancier, «La vie de plaisance» de Pierre Gautherin avec Charles Vanel…

Plus récemment, sa présence a paru inévitable dans le film invisible de René Richon, «La barricade du point du jour» (1977), et son apparition dans «Les sous-doués passent le bac» nous a encore réjouis.

Raymond Bussières a promené son petit sourire linéaire dans plus de 130 films avant de disparaître, rongé par le cancer, le 29-4-1982. Annette ne s'en est jamais remise. Nous non plus…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Raymond Bussières, perplexe…

Citation : "J'ai décidé de passer plutôt pour un con que pour un salaud" (Raymond Bussières)

Christian Grenier (janvier 2006)
Ed.7.2.1 : 12-12-2015