Giselle Pascal (1921 / 2007)

Il ne fut pas une fois…

Giselle Pascal

A l'aube des années quarante, le cinéma français, dans la situation que l'on connaît, se cherche de nouvelles vedettes. Danielle Darrieux est alors au zénith de sa jeune carrière. Après 1942, son absence offrit certainement quelques opportunités à la jeune actrice qu'est Giselle Pascal.

Entre comédies et romances sentimentales, la jeune fille sut répondre aux attentes du public et des producteurs, avant que sa princière liaison ne lui vaille une publicité davantage subie qu'espérée. Et puisque les contes de fées ne se terminent pas si bien dans la vie qu'au cinéma, nous aurions pu, nous autres spectateurs, espérer tirer un bénéfice beaucoup plus conséquent d'une rupture inévitable que celui que nous offrit la seconde partie de sa filmographie.

Mais il n'y a pas que le cinéma dans la vie. Et je ne suis pas sûr que Giselle Pascal en éprouva le moindre regret. Alors, pourquoi être plus princier que celle qui ne fut pas princesse…

Christian Grenier

Article de Claude Dufresne, paru dans le numéro 777 de la revue "Cinémonde", le 27-6-1949

"J'ai été 13 fois amoureuse à l'écran…"

Giselle Pascal a poussé un profond soupir. Un éclair de malice a passé dans ses jolis yeux. D'une voix amusée, elle répète la question que je viens de lui poser…

"…il me reste à vivre un grand amour"

Giselle PascalGiselle Pascal

"-Ce que je pense des héroïnes que j'ai incarnées ? Tout cela dépend du point de vue auquel je me place. Il m'arrive d'être d'accord avec certaines d'entre elles sur le plan cinématographique, tout en l'étant beaucoup moins sur le plan humain… Vous voyez, il s'agit d'une dualité assez complexe…"

Je sens que nous nous embarquons sur un terrain qui touche à la haute philosophie, mais, guidé par un aussi charmant professeur, le chemin de la haute philosophie ne manque pas d'attrait et j'écoute avec un intérêt passionné.

Giselle Pascal allume une cigarette. Elle a abandonné le tricot auquel elle travaillait bien sagement quand je suis arrivé. On la sent tout entière pénétrée par le sujet dont elle parle. Qui donc a prétendu qu'une star de cinéma pouvait se contenter d'être jolie ? Giselle Pascal, elle, ne s'en contente pas. Elle est aussi intelligente et subtile et le prouve avec éloquence.

"-Vous comprenez, nous ne sommes pas des machines à tourner des rôles", enchaîne-t-elle. "Nous devons souvent interpréter des personnages qui sont très différents de celui qui est le nôtre dans la vie. Il y a cependant une fraction de seconde où notre personnage fictif et notre personnage réel se rencontrent et ne forment plus qu'un. C'est là, je pense, la condition essentielle de la réussite d'un acteur. Ou, si vous préférez un mot plus général, la condition de son talent. C'est là aussi où réside le miracle du cinéma et du théâtre: superposer, pendant un instant, la vie imaginaire et la vie quotidienne. Par conséquent, nous donnons toujours un peu de nous-mêmes aux rôles que nous jouons, comme nous leur prenons quelque chose qui modifie notre personnalité. Pour me résumer, je ne crois pas à la neutralité de l'acteur. L'acteur prend parti pour ou contre le personnage qu'il incarne…"

Commencée sur ce ton, la conversation ne pouvait aboutir qu'à une sorte de "confession " professionnelle. En général, par une sorte de superstition peut-être, les acteurs n'aiment pas parler des films qu'ils ont tournés. Ou bien, alors, lorsqu'ils en parlent, ils usent de formules laconiques. Mais Giselle Pascal n'observe pas ce rite. Elle trouve, au contraire, dans son expérience professionnelle encore si neuve - elle a débuté vers 1941 - une leçon passionnante et elle traite chacune des héroïnes auxquelles elle prêta son joli visage et son talent sûr, avec une certaine émotion, comme elle parlerait d'une proche parente.

"-J'ai incarné treize personnages", me dit-elle, "treize femmes de mentalité, de conditions, de goûts différents… Vous vous rendez compte, quel passionnant pèlerinage à travers les divers aspects de l'humanité, d'autant plus que ces treize héroïnes étaient amoureuses, évidemment… Chacune avec ses moyens et ses réactions propres… Ainsi, la première, Vivette de «L'Arlésienne», est l'héroïne sentimentale type. La petite jeune fille qui aime sans être aimée, qui souffre en silence et dont l'humilité lui attire, bien entendu, toutes les catastrophes sentimentales que vous pouvez imaginer… Au demeurant, un être charmant et bien sympathique…"

Giselle Pascal s'interrompt. De nouveau, dans son regard, une lueur malicieuse jette ses feux. A la question que je lui pose: "Enviez-vous son sort?", elle répond avec une franchise spirituelle:

"-Non, sans être par trop réaliste, je ne crois quand même pas que la volupté du malheur soit enivrante au point d'oublier qu'il existe aussi quelque chose qui s'appelle le bonheur. Maintenant, sur le plan cinéma, le rôle de petite jeune fille à laquelle tous les malheurs arrivent est un peu plat…"

Giselle PascalGiselle Pascal

"Mon second rôle était aussi un peu à l'eau de rose. Hélène, dans «La belle aventure», est une jeune fille charmante, qui a un amoureux, un carnet de bal et des rêves qui font rosir son jeune front… En somme, un destin exquis et sucré, tel que peuvent le souhaiter toutes les jeunes filles de 17 ans… Mais il y a un âge pour chaque rêve, voilà l'inconvénient. Remarquez qu'Hélène, de «La Belle Aventure», était quand même plus dégourdie que Vivette de «L'Arlésienne», puisqu'elle abandonne son fiancé, le jour de son mariage, pour suivre l'homme qu'elle aime…"

Il ne faudrait pas conclure de cet avant-propos que Giselle Pascal désavoue les tendres héroïnes qu'elle incarne. Je dois même à la vérité d'écrire qu elle est elle-même fort ressemblante à ces jeunes filles pleines d'illusions qu'elle interprète. Mais elle aime la difficulté, quitte à se placer provisoirement dans l'enveloppe d'un personnage qui ne lui ressemble pas du tout…

"-Je sortais à peine des emplois de jeune fille", poursuit-elle, "que l'on m'a fait jouer Musette de «La vie de bohême». Quel changement à vue ! Car Musette est à ranger au rayon des “gourgandines”. Mais quel rôle à "mouvement". Plus le personnage m'apparaissait contraire à mon propre état d'esprit, plus je m'efforçais de perfectionner son air de “gourgandine”. En somme, c'était un rôle de composition qui m'a beaucoup divertie."

Après Musette, Giselle Pascal tombe-si l'on peut dire-dans «Lunegarde» où elle interprète le rôle d'Élisabeth, cette pure, incroyable, satanique Élisabeth. Cette jeune fille par le cœur et ce démon par le corps…

"-Il fallait donner à la personnalité d'Élisabeth une sorte de "pureté perverse" qui exigeait un tour de force perpétuel. Tout en condamnant la mentalité de mon héroïne, je ne pouvais cependant me défendre d'une certaine indulgence pour elle. Car n'oubliez pas qu'Élisabeth devient pécheresse par excès d'amour filial… Pour user d'un mot très à la mode en ce moment, c'est un personnage à complexes, donc très cinéma."

Nouveau changement de décor ensuite avec «Les J3»

"-Le professeur de philo que j'incarne devient, elle aussi, pécheresse pour d'impérieuses raisons. Mais elle ne va pas aussi loin qu' Élisabeth. Elle se borne à des promesses. Elle est, si vous voulez, coquette par stratégie. Elle pense que se séduction entraînera les aspirants bacheliers qu'elle fait travailler à tout essayer pour réussir leurs examens. Au fond, elle n'est pas plus coquette que toutes les femmes."

Cette exclamation constituerait-elle un aveu? Les jambes croisées dons son pantalon gris très simple, avec sa veste de chasse en daim beige, Giselle ne fait pourtant rien pour qu' on remarque qu'elle est séduisante. Elle use d'un ton direct et vous regarde dans les yeux. A première vue, aucune rouerie féminine derrière ce front pur. Mais, comme elle le dit elle-même, toutes les femmes ont hérité de leur grand-mère Ève le secret naturel de la coquetterie…

"-Dans «Tombé du ciel», j'incarnais une jeune veuve qui élevait son enfant et se débattait au milieu des difficultés et des soucis de l'existence. C'était également un personnage attachant. J'ai particulièrement “soigné” ma jeune veuve, car, dans mon esprit, j'attirais ainsi l'attention du public sur toute une catégorie de femmes particulièrement dignes d'intérêt. Vous voyez que le cinéma peut jouer, lorsque l'occasion s'en présente, un rôle social indéniable."

Il était dit que Giselle Pascal “épuiserait” au cours de sa jeune carrière toutes les situations dramatiques. Dans «Dernier refuge», elle était la partenaire de Raymond Rouleau et incarnait une jeune fille de la campagne…

"-Un rôle très “fleur des champs”, me dit-elle. Une fille saine et gentille qui a poussé dans son village natal et qui ne connaît rien des laideurs de la vie… Vous devinez qu'avec un tel état d'esprit, elle était poussée à un destin funeste. Elle a trouvé le moyen de tomber amoureuse d'un gangster. Avez-vous remarqué les dispositions qu'ont les êtres innocents à aimer les pires crapules ? Remarquez qu'il n'y a aucune raison pour qu'une femme ne puisse aimer un gangster…

… Le cœur humain est un objet qui se moque des statistiques…"

Giselle PascalGiselle Pascal

Puis, Giselle Pascal créa ensuite un rôle de “petite amie”, celle de «Après l'amour».

"-J'ai beaucoup aimé ce film. Plein de péripéties, de renversements, il m'a obligée à donner le meilleur de moi. Par contre, si j'ai aimé aussi «Mademoiselle s'amuse», je ne suis pas du tout d'accord avec mon personnage. Je n'ai qu'une sympathie médiocre pour les enfants gâtés et j' ai dû toujours prendre sur moi pour arriver à être une “enquiquineuse” vraisemblable".

Mais le rôle qui, jusqu'à présent, a marqué Giselle, c'est celui de Loulou dans «La femme nue». Non seulement ce rôle lui a plu au point de vue professionnel, mais encore elle aurait agi de même dans la vie… Ainsi, un accord parfait existe entre le personnage et son modèle.

Et aujourd'hui, dans «La petite chocolatière» qu'elle est en train d'achever, Giselle se transforme en riche héritière…

"-500 millions de dot", s'exclame-t-elle, "vous vous rendez compte! Ce ne serait pas désagréable. Mais si je peux considérer que mon personnage de «La Petite Chocolatière» est le couronnement de ma carrière de… jeune fille, j'ai cependant hâte que l'on me donne des rôles de femme, même dramatiques…".

Giselle Pascal est tout entière dans cette dernière réflexion. Elle aime la difficulté et elle ira la chercher dans tous les rôles qui se présenteront. En attendant qu'elle-même change de rôle dans la vie…

"-Car je compte bien, un jour ou l'autre, me marier et avoir des enfants", me dit-elle avec un charmant sourire. "Et je vous jure que, dans ce rôle, j'aurai beaucoup de talent."

Claude Dufresne
Ed.7.2.1 : 17-12-2015