Henri GARAT (1902 / 1959)

Garat, à l'occasion de ses fiançailles, offre le thé au studio et à la troupe de «Il est charmant»

On reconnaît : Marcel Blitstein, Baron Fils, Rips, Garat et la future Mme. Garat, Betty Rowe, Willemetz, le regretté Louis Mercanton et Jean Granier.

Article paru dans le N 225 de la revue "Cinémonde", le 9-2-1933

Les hommes n'aiment pas beaucoup Henry Garat. Mais les femmes en raffolent. Il est malaisé de préciser les raisons du succès d'un homme qui plaît aux femmes. Essayons pourtant de les démêler pour Garat.

Il est jeune et c'est une première raison. Il est gai et est c'est une seconde. Il a un profil pas assez accentué pour être viril, mais il a aussi des yeux très bleus, et beaux. Son grand charme est dans le sourire, qu'il a large et franc. Il chante des chansons faciles que tout le monde peut répéter après lui. Il y a en lui quelque chose de bon enfant, d'aisé, de familier…

On a beau lui faire jouer les tsars de Russie, il reste le mécano des «Chemins du Paradis», l'épicier du début de «Princesse, à vos ordres», et aussi ce qu'on voudra, l'emplové de bureau, le vendeur de grand magasin, le dessinateur de chez Citroën… Celui, enfin, que tant de nos jeunes filles aimeraient trouver à la sortie de leur atelier ou de leur bureau, avec un bouquet de violettes à la main.

Il est bien l'amoureux parisien dont les trois quarts de nos Parisiennes son amoureuses, celui qui vous emmène le dimanche manger des moules au bord de la Seine, et à qui, pour sa fête, on achète une cravate.

Est-il bien, en réalité, ce délicieux don Juan de la rue Boissy-d'Anglas ? Ou ce garçon éperdu et fidèle avec presque rien de mauvais caractère, qui ne trompe jamais Lilian Harvey dans les films ? Ceci est une autre affaire.

Henry Garat gagne beaucoup, énormément d'argent. Il en a peut-être gagné un peu beaucoup, un peu trop, et trop vite. Après des années sinon obscures, du moins modestes au music-hall, il s'est trouvé un peu grisé. Et puis, il s'est rassis, d'esprit s'entend. Il s'est marié. Il a travaillé.

Et maintenant, le voilà parti en Amérique.

Je sais, par ces nombreuses et précieuses lettres que je reçois des quatre coins de France et de Belgique, la place que Garat s'est taillée dans les cœurs féminins. Toutes celles qui furent émues par son mariage le seront plus encore par son départ. Et c'est pour les adieux de toutes celles-là que nous sommes allés, l'autre lundi, vers six heures, dans ce grand hôtel de l'avenue George V où avait lieu le cocktail d'adieu. Il y avait du monde et beaucoup de sandwiches, mais pas de Garat.

Beaucoup d'homnes, étoilés de quelques jolies femmes : Mona Goya, Clara Tambour, Suzette O'Nill. On attend… et les minutes se grignotent comme des petits fours… Un facétieux affirme : "On s'est trompé de jour. C'est ce matin qu'il est parti."

Mais ce n'est pas vrai, puisque le voilà, avec un beau costume gris, sa raie sur le côté, bien faite, un sourire et une horde de journalistes, aussi tenaces et énervants que des moustiques pendant les chaleurs.

Garat veut-il serrer une main, dire quelques mots ? L'un d'eux vient le prendre par le bras, le photographie en long, en large et en travers, avec André Berlev, avec Marcel Vallée, tous deux présents, avec Dranem qui arrive ensuite. Pauvre Garat. Il serre des mains comme dans une sacristie et entretient, à bâtons rompus, une dizaine de conversations différentes. On ne peut pas dire que ce soit le moment d'obtenir de lui des impressions détaillées.

Heureusement, nous avons pu le joindre en dehors de cette sympathique cohue des cocktails, et recueillir, sans être troublés, les idées et les sentiments de Garat avant son départ.

"Il ne faut pas dire que l'Amérique m'enlève. Ni que je plaque la France", dit-il… "Il faut dire : il part, parce qu'aucune maison française, vraiment française, ne lui a offert de contrat. Jamais. J'ai travaillé chez Paramount, dont toute la haute direction est Américaine. J'ai travaillé à Londres et à Berlin. Je vais travailler à Hollywood. Pour trois ans. Quand je reviendrai, peut-être me considèrera-t-on comme un jeune premier français."

Il n'aime guère la U.F.A. encore qu'il lui garde une grande reconnaissance de l'avoir révélé. Les scénarii lui étaient imposés et lui déplaisaient couvent. Il préfère Paramount, à cause de Dick Blumenthal et de Kane. et aussi des grandes amitiés rencontrées là : Dranem, Meg Lemonnier, Karl Anton.

Il est heureux de partir. Son engagement chez Fox, il le doit à André Daven, pour lequel il a une grande estime. Il va tourner une version anglaise (il parle l'anglais sans accent) de «Princesse,à vos ordres», avec Janet Gaynor comme partenaire.

Et une perspective lui sourit:

- "Je vais me reposer".
- "Comment… Mais ils vont vous faire travailler aussitôt, là-bas…
- Oui… mais, sur le bateau…"

Le bateau a quitté Cherbourg le mardi 31 janvier. Au revoir, et bonne chance, Henry.

Suzanne Chantal, Marcel Blitstein
Ed.8.1.1 : 17-12-2015
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