George SANDERS (1906 / 1972)

… un dandy misanthrope

George Sanders

Partenaire des plus grandes et des plus belles actrices (Dolores Del Rio, Gene Tierney, Linda Darnell, Hedy Lamarr, Sophia Loren, Gina Lollobrigida…), George Sanders reste dans notre souvenir le prototype de l'acteur britannique aristocratique, cultivé, hautain, cynique, et pour tout dire mysanthrope, comme en témoigne définitivement le mot qu'il laissa pour expliquer son dernier geste.

Cette image négative, que ses mémoires ne firent que conforter, cache une personnalité plus complexe dont l'entité nous demeurera définitivement cachée.

Mais le masque est bien visible, qui nous laisse entrevoir un homme à l'intelligence vive, à la sensibilité écorchée. Si forts sont les indices qu'ils nous donnent l'envie d'en savoir davantage. Car les loups cachent rarement des monstres …

Christian Grenier

Du lin ou du tabac ?

Né à Saint Pétersbourg (3-7-1906), de parents britanniques, George Sanders est le frère cadet de Thomas Charles Sanders, qui se fit connaître à Hollywood sous le nom de Tom Conway. Leur père, directeur d'une fabrique de cordes, et son épouse, horticultrice à ses heures, mirent également au monde une fille benjamine, dont on perd la trace.

Assez rapidement, la révolution bolchevique mit fin aux activités paternelles dans l'Empire Russe et, après un passage par la Scandinavie, la famille dut regagner sa terre d'origine, la Grande-Bretagne (1917).

Eduqué dans quelques uns des meilleurs collèges britanniques, George se révèle doué pour les langues et les techniques, obtenant un diplôme d'ingénieur spécialisé dans les textiles.

En 1927, il embarque pour le Brésil dans l'intention d'y diriger une entreprise de tissus… et se retrouve exploitant d'une plantation de tabac! Mais la crise économique mondiale – et quelques histoires mal éclaircies – mirent fin à cette aventure sud-américaine dont il ne faut pas taire que certains prétendent qu'elle relève de la légende ! Ah ! le dur métier que celui de biographe !

Homme d'affaires par nécessité, George Sanders va dès lors laisser libre cours à ses ambitions artistiques…

Du cinéma !

George SandersGeorge Sanders

Sa chaude voix de baryton et sa découverte du piano lui permettent, une fois revenu à Londres, de se lancer dans le spectacle. Crooner d'un orchestre de jazz, il arpente, entre 1930 et 1935, les scènes provinciales avant de se faire engager dans une comédie musicale, «Ballyhoo».

Un an plus tard, il donne la réplique à la célèbre comédienne londonienne Edna BestEdna Best. Ce qui devait arriver arriva : dès 1934, on peut apercevoir sa longue silhouette figurant dans quelques films britanniques, dont le fameux «Things To Come/La vie future» (1936) réalisé par William Cameron Menzies d'après un roman de Herbert-George Wells.

Enfin, en 1936, un représentant de la 20th Century Fox lui fait signer un contrat de sept années qui l'amène à embarquer pour Hollywood. Comme son compatriote Basil RathboneBasil Rathbone, George Sanders doit faire ses classes au travers de rôles plus ou moins importants dans des films du même tonneau. Ainsi, son apparition dans «Lloyds of London» (1936), évocation de la célèbre compagnie d'assurances, marque le début d'une longue amitié avec Tyrone PowerTyrone Power, qui n'était pas encore la vedette que l'on sait.

Plus valorisante est sa prestation dans «Lancer Spy/Amour d'espionne» (1937), lui permettant de donner la réplique à la grande Dolores Del Rio, qui était déjà la grande vedette que l'on a oubliée ! Son personnage à double facette, dont celle d'un vilain officier allemand, restera longtemps dans les mémoires réductrices des producteurs américains.

L'année suivante, le grand John Ford fait appel à lui pour incarner l'un des fils du colonel Grey dans «Quatre hommes et une prière» (1938). Malgré ces débuts forts honorables, notre homme se voit renvoyé vers la série B pour affronter Mr.Moto/Peter Lorre dans l'une des nombreuses aventures policières du célèbre détective nippon, «Mr.Moto's last warning» (1939).

Le Saint et le Falcon…

George SandersGeorge Sanders, Le Saint

Cet intermède policier dut frapper les producteurs de la RKO à la recherche d'un interprète pour reprendre le rôle de Simon Templar (alias Le Saint), héros du romancier Leslie Charteris, un rôle laissé vacant par Louis Hayward et que Roger Moore reprendra plus tard pour la télévision. George Sanders incarnera 5 fois le célèbre play-boy, un Arsène Lupin devenant détective lorsqu'il s'agit de pallier aux carences de la police fédérale. «The Saint Strikes Back» (1939), «The Saint in London» (1939) tourné en Angleterre, «The Saint's Double Trouble» (1940) avec Bela Lugosi, «The Saint Takes Over» (1940) et «The Saint in Palm Springs» (1941) de Jack Hively, permirent à l'acteur de se faire connaître du public des salles obscures et des tenants de cordons des bourses hollywoodiennes.

Ceux de la R.K.O., particulièrement sensibles aux tintements aurifères, firent de Sanders le créateur d'une nouvelle série B criminelle articulée autour du personnage de Gay Lawrence (alias The Falcon), enfant d'un obscur romancier du nom de Michael Arlen. «The Gay Falcon» (1941), «A Date with the Falcon» (1941), «The Falcon Takes Over» (1942) constituèrent les trois premiers épisodes d'une série de seize, au long de laquelle différents interprètes se transmirent le bâton-titre. A l'issue du quatrième, «The Falcon's Brother» (1942), George Sanders put se débarrasser du plumage en obtenant que le héros mourût à la fin de l'histoire, laissant à son frère, Tom Lawrence, le soin de poursuivre le vol familial. Et comme il fallait bien trouver un nouvel interprète, on fit appel à… Tom Conway ! S'ils ne furent pas distribués en France, ces petits films eurent un temps l'honneur d'une diffusion sur l'une de nos chaînes nationales ayant encore le souci de son devoir de mémoire cinématographique.

Mais, en ces premières années de guerre, le très actif comédien ne se cantonna pas derrière sa loupe, bien au contraire. On lui colla à nouveau de la toile brune sur le dos («Les aveux d'un espion nazi» en 1939 ou «La chasse à l'homme» en 1941), on le percha sur un cheval pour l'envoyer voir si John Wayne était là («Alleghany Uprising», son unique western… John Wayne y était), on lui mit une épée dans la main pour affronter le fils d'Edmond Dantès («The Son of Monte Cristo», 1940)…

Enfin, son célèbre compatriote Alfred HitchcockAlfred Hitchcock, venu à Hollywood se placer sous la tutelle de Darryl F. Zanuck, fit appel à lui pour incarner le vilain cousin de la tendre Joan Fontaine dans «Rebecca» (1940) et le gentil compagnon du journaliste Joel McCrea dans «Correspondant 17».

Horreur et fantastique…

George SandersMerle Oberon et George Sanders
dans «The Lodger» (1944)

Abandonnons la linéarité chronologique du récit pour nous intéresser aux intrusions de George Sanders dans l'univers du cinéma fantastique et de son cousin, le cinéma d'horreur. Certes, en 1936, l'acteur fut au générique d'un film britannique de Lothar Mendes, «The Man Who Could Work Miracles», mais il n'y tint qu'un rôle secondaire.

«The Lodger», réalisé par John Brahm en 1944, constitue la première adaptation cinématographique américaine inspirée par les crimes de Jack l'éventreur, déjà “honoré” en Grande-Bretagne, notamment par Alfred Hitchock en 1926. Dans ce film d'horreur, Sanders est encore détective. Moins habile que ses prédecesseurs, celui-ci ne permettra pas l'arrestation du célèbre assassin : celà se serait su !

Le talent avec lequel il oscille des héros positifs aux plus vils des espions nazis (et autres personnages méprisants) fut peut-être à l'origine de son engagement pour le rôle de Lord Henry Wottom, l'aristocrate instillateur des idées les plus folles dans l'esprit faible du jeune Dorian Gray (Hurt Hatfield). «The Picture of Dorian Gray» (1945), réalisé par le trop rare Albert LewinAlbert Lewin, demeure à ce jour la meilleure adaptation du célèbre roman d'Oscar Wilde à l'écran.

Qui, l'ayant vu, ne se souvient de ce merveilleux film de Joseph Mankiewicz, «L'aventure de Mme Muir» (1947) ? Dans cette oeuvre plus merveilleuse que fantastique, il n'y avait pas suffisamment de place entre l'ectoplasme du vieux marin (Rex Harrison) et la douce et romantique Mrs.Muir (Gene Tierney) pour que le courtisan George Sanders eut la moindre chance.

Il faut attendre 1958 et «De la Terre à la Lune» pour voir l'acteur revenir au genre, dans une pâle adaptation du roman de Jules Verne au budget visiblement étriqué.

En 1959, installé depuis peu en Grande-Bretagne, il incarne, quelques années avant Charles Denner, un Landru de carton-pâte dans «La dixième femme de Barbe-Bleue», battant à cette occasion le cèlèbre record établi en 1938 par Gary Cooper !

Dès lors, la carrière de George Sanders devient essentiellement européenne. En 1960, que se passe-t-il dans le paisible village de Midwich, où tous les habitants sombrent simultanément dans un profond sommeil de quelques heures ? «Village of the Damned» laisse les spectateurs dans un malaise croissant avant de devenir éternel. Car les extra-terrestres, quand c'est parti, ça peut revenir à tout moment ! George Sanders, professeur et victime, va de surprise en surprise avant de se sacrifier pour sauver la planète. Il ne nous avait pas habitué à çà.

Ils revinrent en 1969, ces méchants aliens, avec les mêmes noirs desseins, dans «The Body Stealers». Mais il rencontrèrent une fois de plus le Général Armstrong/Sanders, toujours animé du même entêtement messianique : sauver l'humanité. Qui a parlé de mysanthropie à son sujet ?

Les extra-terrestres à peine enterrés, les morts-vivants ressuscitent, tourmentant la population d'une (toujours paisible) petite ville américaine. Sixties obligent, ils se déplacent à moto avec autant d'habileté que Marlon Brando et Peter Fonda. Avant-dernier film tourné par George Sanders, «Pshychomania» (1972) n'a laissé trace que dans la mémoire des inconditionnels du genre moto-gore…

Les jalons…

George SandersMarilyn Monroe et George Sanders
dans«Eve» (1950)

La carrière de George Sanders, prolifique et variée, s'orne de quelques jalons qui, sans pour autant faire oublier le reste, méritent bien que l'on s'y attarde. Dans ce tri subjectif, les critiques s'accordent à souligner les rôles souvent en rapport avec l'image que l'on a pu se faire de l'acteur “dans le civil”, pas toujours éloignée de la réalité: cultivé et cynique, intelligent et hautain, mysanthrope et méprisant.

Vie privée…

George SandersZsa Zsa Gabor et George Sanders

Nous l'avons dit, George Sanders avait un frère aîné, Thomas Charles Sanders, qui n'eut sans doute pas réussi une carrière artistique sans son aide. Il le fit venir à Hollywood, dès sa propre position assurée, lui permettant de débuter au cinéma. Les deux hommes se ressemblant fortement, Tom prit un pseudonyme pour éviter les confusions. Très rapidement lassé de ses apparitions “falconiennes”, George lui passa le relais sans regret. Plus tard, leurs relations se détèriorèrent, notamment lorsque Tom s'adonna à la boisson plus qu'il ne l'aurait fallu. Au milieu des année soixante, Tom, dont la carrière péréclitait, disparut sans laisser d'adresse. George le fit rechercher: on le retrouva dans un taudis de Venice (Californie), trop affaibli pour qu'il survécût bien lontemps.

En 1940, fort occupé à tourner film sur film, George prit néanmoins le temps d'épouser Elise Poole, une comédienne connue au théâtre sous le nom de Susan Larson. Le couple divorcera en 1948, sans progéniture.

Rapidement, l'acteur épousa Zsa Zsa Gabor, un prix de beauté hongrois d'une vingtaine d'années. Pas encore connue comme actrice, celle-ci n'en n'était pas moins à son troisième mariage. Leurs contemporains s'accordèrent à souligner les différences flagrantes entre cet homme cultivé, réservé, volontiers casanier, et la pulpeuse blonde eternellement en quête de compagnie et de mouvement. L'union dura tout de même cinq ans et l'on prétend que Zsa Zsa n'oublia jamais George.

Amateur de tableaux, musicien à ses heures et pour son plaisir, celui-ci écrivit ses «Mémoires d'une fripouille» d'une plume qui ne surprendra personne : ironique, persifleuse, cynique… Selon le journaliste Pierre Girès (l'Écran fantastique N°113), c'est bien lui – et non un homonyme – qui écrivit la nouvelle dont Terence Fisher tira, en 1954, un film, «The Stranger Came Home/The Unholy Four ». Il ne renia pas non plus ses connaissances techniques et tenta longtemps de commercialiser un tissu à la composition originale.

En 1959, il convole à nouveau, avec la veuve de son ami Ronald ColmanRonald Colman, l'actrice Benita Hume, qui partageait son goût et ses dons pour la musique. Ce fut une époque de sérénité pour cet homme désormais cinquantenaire. Le couple s'installa en Grande-Bretagne, tout en devenant propriétaire d'une demeure en Suisse, voisine de celle de Charles Chaplin. Mais Benita mourut subitement en 1967, laissant son époux désemparé, par ailleurs en proie à de terribles problèmes financiers (il avait engagé une bonne partie de la fortune du couple dans une société qui fit malheureusement faillite).

Est-ce la solitude qui le poussa à convoler à nouveau peu après, lui qui écrivit pourtant: "Il faut s'être marié deux fois pour mieux apprécier les joies du célibat" ! Toujours est-il que ce quatrième mariage, avec Magda Gabor ( soeur aînée de Zsa Zsa), ne dura que quelques semaines !

Définitivement seul, redoublant de travail pour éponger ses dettes, il perdit peu à peu goût à la vie. Le 25 avril 1972, on découvrit son corps inanimé dans la chambre d'un hôtel d'une petite ville espagnole. Sur la table, un billet, laconique : "Cher Univers. Je pars sans regret, car je m'ennuie et j'ai assez vécu. Je vous laisse avec tous vos soucis dans cette charmante fosse d'aisances. Bonne chance."

Elégance, cynisme, mysanthropie ? A vous d'en décider…

Documents…

Sources : Article de Pierre Girès, paru dans les numéros 112, 113 et 114 de la revue française l'Ecran fantastique, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"J'étais le type de traître qui détestait tacher de sang ses vêtements; pas tellement parce que je redoutais d'être découvert, mais parce que je tenais à demeurer propre sur moi."

George Sanders
Le beau Sanders…
Christian Grenier (septembre 2007)
Ed.7.2.2 : 31-7-2016