Jean-Claude PASCAL (1927 / 1992)

… un artiste polymorphe

Jean-Claude Pascal

Comme il était séduisant, Jean-Claude Pascal !

Bel homme, très élégant, esthète, doté d’une voix magnifique, il avait tout pour faire rêver toutes les dames dans les années 50 et 60 !

Choisi par Edwige Feuillère, il se fait vraiment connaître sur la grande toile blanche aux côtés du grand patron qu’était Pierre Fresnay.

Comédien remarqué sur les scènes et les écrans, metteur en scène, décorateur, costumier, peintre, chanteur et écrivain, Jean-Claude avait la fibre artistique développée et un talent certain.

Pourtant, la dernière partie de sa vie se déroulera dans un bien triste anonymat…

Donatienne

Article paru dans le N° 291 de la revue "Mon Film"

Elle étudie, la tête contre son épaule, et lui, courbant au-dessus d'elle sa haute taille; voici le couple qui illustre le film que l'on tourne, d'après «Le rideau cramoisi» de Barbey d'Aurevilly.

Jean-Claude Pascal et Anouk Aimée tournent; ils tournent une scène d'amour, des joies d'amour, des crimes de l'amour…

Derrière le rideau cramoisi…

Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal

Et le voici à "Mon Film" pour quelques minutes :
- J'ai fait des études secondaires, mais je désirais faire du théâtre depuis que j'ai eu l'âge de raison.
- Et quel est cet âge ?
- Sept ans. Je jouais la comédie pour moi tout seul: inventer des pièces, me déguiser, faire trente-six personnages en quelques minutes, c'était là mon jeu préféré. Je suis allé au théâtre très jeune et, pour la première fois, au Châtelet.
- N'avez-vous pas évolué dans la Haute Couture ?
- J'ai été modéliste chez Christian Dior et chez Robert Piguet.
- Ainsi, vous avez dessiné des robes…
- Entre autres, pour Edwige Feuillère.
- N'avez-vous pas joué à ses côtés ?
- Précisément. Tout d'abord, j'ai rencontré Michel Auclair et je lui ai dit mes aspirations théàtrales. "Eh bien ! qu'est-ce que tu attends ?" me dit-il.Je répondis que, tout simplement, je n'osais pas. Il m'a conseillé, encouragé à suivre des cours.Je me suis inscrit chez René Simon et Edwige Feuillère me proposa de jouer à ses côtés.
- Elle vous faisait là un grand honneur.
- Croyez que je m'en rendais compte. Quand tout put s'arranger pour que je puisse enfin monter sur les planches, le premier jour où nous avons joué la «Dame aux Camélias», je pleurais tellement quand elle est “morte” (sur la scène) que je n'ai pu saluer. J'étais inondé de vraies larmes.
- Pourquoi donc ?
- Vous étiez un Armand qui a du coeur. Dans la réalité, il eut la lâcheté, la sachant mourante, de ne pas lui porter le secours de sa présence !
- Et quand Marguerite est interprétée par Edwige Feuillère, comment résister à l'émotion suscitée par son talent ?
- En effet… Et comment se fait-il que, physiquement, vous ressembliez si fort à Alida Valli, au point qu'on pourrait la croire votre soeur?
- On m'a déjà posé la question.
- La connaissez-vous ?
- Oui. Elle est, également, délicieuse, très vive et spirituelle.
- Vous pourriez jouer son frère.
- Ce serait curieux, car aucune parenté ne nous lie.
- La liste de vos films, cher monsieur, s'il vous plaît ?
- «Le jugement dernier», «Ils étaient cinq», «Un grand patron», «Quatre roses rouges» (en Italie), «La forêt de l'adieu» et, enfin, «Le rideau cramoisi».
- Les projets ?
- Quatre propositions, pour avril: trois en France, une en Italie. Les titres ne sont pas encore définitifs.

Alexandre Astruc coupe l'interview en réclamant: "On recommence.J'ai besoin de vous".

Jean-Claude Pascal nous échappe. Pas pour longtemps, heureusement.
- L'histoire par elle-méme, que les snobs déclarent banale, ne contient-elle pas, déjà, de quoi faire pleurer les plus insensibles ?

Le “bien joué ” des femmes

- Pas marié ? Pas fiancé ?
- J'estime que mon métier est trop instable. Tout cela est pour plus tard… Mais je puis vous affirmer que je n'épouserai pas une actrice.
- A quoi employez-vous le temps que vous ne donnez pas au studio ?
- Je joue du piano.
- Romantisme !
- J'écris… J'ai achevé deux romans: «l'Arc-en-ciel de novembre» et «Le senteur d'argile», et une pièce, «Les Ennemis».
- Et encore ?
- Je peins. J'ai exposé au Palais de Tokyo. Je fais du cheval, de la natation, du ski. Mais les sports sont les occupations de mon emploi, si je puis dire…
- Penser que vous êtes si romantique et que vous ne nous donnez aucune anecdote sentimentale…! fis-je en soupirant.

-Et pourtant… répond Jean-Claude Pascal.
- "Et pourtant, il tourne une histoire d'amour sensationnelle !" crie le producteur qui, se retournant, recommande: "Surtout, ne la dévoile pas !… Beaucoup de spectateurs l'ignorent. Laisse-leur le plaisir de la découverte".
- Racontez-la, insistai-je, mue par l'irrésistible curiosité féminine.

Jean-Claude Pascal se tait. On le poudre. Une habilleuse remet de l'ordre dans ses vétements. Enfin, il se décide…
- Nous sommes en 1813, à la veille de la campagne de Napoléon. En garnison en province: un jeune officier tout frais émoulu de son école; il a un billet de logement chez un couple de gens très honnêtes, très simples, très droits, très innocents.

Là s'écoule la vie morne, dans les silences de la province. Aucun désir de distraction ne vient l'atteindre. Il est enclos dans son âme sans murmure, sanglé dans sa ferveur du devoir. Tout son moi se réserve aux fièvres militaires de cette époque, aux premières armes.
- Et la femme vient!
- Un jour qu'il se rend à déjeuner au milieu de ces gens presque momifiés, dans ce cadre indifférent, apparaît une jeune fille d'une beauté particulière, mise en valeur par sa décence et sa distinction. Il a peine a croire, notre héros en herbe, que cette apparition est la fille de ses hôtes…

Tout d'abord, il se borne à jeter sur cette apparition un regard surpris et… il n'y songe plus. Puis, brusquement, au cours du repas qui succède à la présentation cette exquise jeune fille, dont le physique éthéré ne semblait révéler qu'une émanation immatérielle, placée à ses côtés, lui prend la main sous la table. Comme un défi le plus insensé à la pudeur, à la morale…

Elle fait ce geste et, à la fois ébloui et désenchanté, il note la maitrise extraordinaire de son attitude, la dualité de cette impassibilité offerte en spectacle édifiant aux parents et à l'entourage qui sommeille.

La surprise passée, notre jeune officier se trouve dans un monde qui le projette hors de sa discipline, de la ferveur militaire...»

Et, à ce moment passionnant, Jean-Claude Pascal est happé par le réalisateur… Je me sauve. J'entends, en passant, le producteur parler des illustrations cinématographiques exquises que Jean Mitry a faites de quelques mélodies de Claude Debussy et les images musicales, fluides et rares, s'enroulent à mes pas, me faisant oublier l'histoire des vieilles rues…

Paule Marguy, 19-3-1952
Ed.7.2.1 : 21-12-2015