Jean-Claude PASCAL (1927 / 1992)

Enfance et jeunesse…

Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal

Jean-Claude Roger Henri Villeminot est né le 24 octobre 1927 dans un bel immeuble au bord du Champs-de-Mars, presque au pied de la Tour-Eiffel.

"Mes parents étaient très beaux et très jeunes", confiera-t-il. Son père, Roger Villeminot meurt dans sa 25e année en tenant dans ses bras son petit Jean-Claude, un bébé de 6 mois. Sa mère, Arlette Lemoine, a 18 ans quand elle le met au monde; il n’arrivera jamais à l’appeler maman, mais il lui donnera son prénom , Arlette, et, vis-à vis de ses copains, la présentera comme sa sœur !

Elle avait reçu une éducation à l’anglaise et, précisera-t-il, "elle a été longtemps fêtée comme l’une des plus ravissantes et plus spirituelles femmes de Paris". Elle est l'arrière-petite fille de Charles Frédérick Worth. Elle se remariera et aura un autre fils, Daniel, de 6 ans plus jeune que Jean-Claude.

Celui-ci aura de bons souvenirs de ses grands-mères, surtout de sa grand-mère paternelle qui sera, il le dit lui-même, l’un des deux amours de sa vie. C’est d’elle qu’il recevra les plus grandes marques de tendresse.

C’est un très beau petit garçon, qui a horreur des mensonges des grandes personnes (il l’a attendu longtemps, le petit oiseau qui devait sortir de l’appareil photo !), un enfant intelligent. L’esprit déjà cartésien, il veut tout comprendre…

Jean-Claude grandit donc, encadré par deux familles bien différentes, les Villeminot , industriels dans le textile, résidant sur les bords de la Seine face à Bougival, et les Lemoine, de la branche des Worth, célèbres couturiers français. Enfance tout de même privilégiée…

Il se rappelle ses vacances de 1938, à l’hôtel Miramar de Cannes. Mais c'est le château de Brion, propriété de ses grands–parents maternels, dominant la baie du Mont-Saint-Michel, qu'il gardera au fond de son cœur et aimera retrouver, adulte, dans des pèlerinages solitaires.

Il fait, dira-t-il, "des études chaotiques". Il fréquente le collège Annel, dans les environs de Compiègne, où il aura comme condisciples un certain Pierre Vujovic (que l’on apprendra à connaitre sous le nom de Michel Auclair) et Michel Piccoli. Il sera également inscrit au Lycée Janson de Sailly.

Le p'tit gars de Leclerc…

Le 1er septembre 1944, se présentant devant la famille, il déclare: "Je viens vous embrasser car je m’engage demain " ! Les siens le traitent de fou: il n'a que 17 ans ! Pourtant, il part rejoindre la 2ème DB du Général Leclerc… Le serment de Kouffra se concrétise: le voici en Alsace.

Plus jeune d’un groupe d’une dizaine de garçons, on le charge un jour de porter un message au PC d’un colonel. En arrivant à l’endroit prévu, il ne voit personne. Il a l’idée de chercher l’escadron perdu sur sa moto américaine (n’oublions pas c’était “un gars de Leclerc” !), faisant ainsi une entrée solitaire dans Strasbourg, non encore libérée ! S ’apercevant que les troupes allemandes sont en train de franchir le pont de Kiel et de rentrer chez elles, nonobstant le tir ennemi, il retourne à toute vitesse prévenir ses supérieurs !

Le fait d’être tout jeune, d’avoir eu une heureuse initiative et d’être porteur d’une bonne nouvelle lui vaudra la Croix de Guerre. Le 24 octobre 1944, au lendemain de la libération de Strasbourg, il a 18 ans et se voit démobilisé.

Il faut bien vivre…

Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal

A son retour, il entre au siège social parisien de l’entreprise de textiles dirigée par son oncle paternel, rue Bachaumont. Pendant 8 mois, il passe son temps à classer des fiches… Exaspéré, il décide de tout quitter.

Ainsi, au seuil de l’été 1946, il rejoint des amis à Cannes. Il fait la connaissance de Christian Dior. Il tente de devenir styliste, sans conviction et sans succès.

Revenu à Paris, toujours dans le monde de la mode, il fréquente le tout-paris lors des réceptions Dior. Finalement peu doué pour le dessin, il s’occupe des engagements des mannequins ! Il se souvient d’une ravissante Sylvie qui deviendra un peu plus tard Mme.Daniel Gélin. Parfois, tout de même, il participe à la réalisation de vêtements.

Dans le même milieu, il rencontre Pierre Cardin, Hubert De Givenchy (dont il sera l’ami), André Levasseur… Il travaille sous les ordres de Robert Piguet. Un jour, on lui présente Christian Bérard qui lui confie deux modèles à réaliser, des costumes pour le «Don Juan» que Louis JouvetLouis Jouvet met en scène à l’Athénée. Il se souviendra de la jeune comédienne Andrée Clément, fiancée alors à Jacques Dufilho.

On lui demande ensuite une robe pour Edwige FeuillèreEdwige Feuillère, qu'il connaissait… en rêve ! Il l’avait vue au cinéma dans «La duchesse de Langeais» (1941) puis au théâtre dans «La dame aux camélias» (1942). La grande vedette choisit quelques modèles pour le film «Mysogine». Mais celui-ci ne sortira pas en France et Jean-Claude ne verra jamais ses robes portées par son idole. Il ne l’aura d’ailleurs pas rencontrée cette fois-là !

L'homme a du caractère: il en a assez de l’atmosphère de la maison de couture Dior, d’autant plus qu’il ne s’entend pas du tout avec son collègue Marc Bohan…

Premiers pas au théâtre…

A ce moment, il retrouve Michel Auclair qui va l’entraîner dans les coulisses du Théâtre Mathurin, royaume du couple Jean Marchat et Marcel Herrand. Il est tout simplement fasciné. Jean Marchat lui commande des costumes. Il continue de travailler avec Piguet mais ne rêve que théâtre, lumières, décors… Sur un coup de tête il donne sa démission. Piguet, navré essaie de le retenir; Dior et Givenchy tentent de le faire revenir sur sa décision… L'homme se bute, n’écoute rien: "J’étais sourd et aveugle!"

Mais les costumes qu’il avait préparés pour «Britannicus» sont jugés trop coûteux à réaliser; Herrand est souffrant, Marchat en tournée, Auclair en tournage… Notre héros se retrouve seul et sans travail. Il n'a pas encore 21 ans…

Heureusement, il trouve refuge auprès de sa grand-mère maternelle, Renée Lemoine Worth, rue de la Faisanderie. Il fait bon ménage avec cette aïeule qui lui parle lecture, mode et musique et qui est dotée d’un bon tempérament agrémenté d’un vrai sens de l’humour.

Cependant, ses économies fondent rapidement. Il a la chance d'entrer chez Anny Blatt, boulevard Haussmann, non loin du théâtre des Mathurins dans lequel il se précipite dès la sortie du travail…

Mais il est mal dans sa peau: son métier ne lui plaît pas ; il se considère comme un raté… C’est le spleen. A son retour, Michel Auclair lui conseille de s’inscrire au cours Simon: "Avec ton physique, tu devrais faire du théâtre". Nous sommes fin 1948. Sur un nouveau coup de tête, il sollicite son congé chez Anny Blatt pour se lancer dans l'aventure. Sa grand-mère lui donne l'absolution: "Ose ! Vas-y ! Mais je t’en supplie, réussis !" .

Côté paternel, c’est une autre histoire… Une sorte de tribunal familial le convoque de façon solennelle. Le grand-père et les deux oncles l’obligent à prendre un pseudonyme: interdiction formelle de traîner le nom de Villeminot dans la boue ! Par la suite, ils se montreront pourtant très fiers de l’applaudir…

Le voici donc au cours Simon. Mais quel nom prendre ? "Heu… Jean… Claude… - Jean-Claude comment ? s’impatiente Marga, la secrétaire de René Simon… Dans la pièce à côté, quelqu'un s'écrie: "Arrête Pascal… Ne me dis pas ça en riant""Je suis Jean-Claude Pascal"… s’entend-t-il prononcer ! Sans le savoir, Pierre MondyPierre Mondy et Pascal Mazzotti viennent de le baptiser…

"Je m'en doutais, petit imbécile, que vous aviez du talent"…

Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal à l'affiche

René Simon, l’accueillant sans ménagement, lui demande de réciter une fable de La Fontaine devant toute la classe de Madeleine Clervanne… C’est une catastrophe… René Simon décide pourtant de le confier à la même Madeleine Clervanne.

Il a la chance d’avoir une mémoire éléphantesque. Travaillant comme un forcené, il sent qu’il fait des progrès. Le soir, après les cours, il se rend au Villars, bar brasserie à la mode, où il retrouve Pierre Mondy, Philippe Nicaud ( qui deviendra son complice et ami), Claire Maurier, Colette Déréal, Marcelle Derrien, Jacqueline Maillan, Nicole Courcel, Pascal Mazzotti, Robert Hossein, Pierre et Hélène Roussel, frères et sœurs de Michèle Morgan.

Curieux retour des choses, il cherche à se faire engager par Edwige Feuillère, emblèmatique «Dame aux camélias». Convaincue, celle-ci le retient pour personnifier son Armand Duval. Incertain de sa réussite et soupçonnant une mauvaise plaisanterie, le jeune homme se met en colère ! Peu habituée à de pareils comportements chez les débutants, la grande comédienne se montre finalement très amusée. Elle va l’aider, le guider avec ténacité et rigueur, mais aussi le réconforter quand le découragement sera là: "Elle avait une façon de traîner la voix sur la dernière syllabe de mon prénom que je n’ai jamais oubliée. Peut-être parce que j’ai toujours aimé la musique"

La première représentation, à Evian, est un tel triomphe qu'il éclatera en sanglots une fois le rideau tombé. Edwige lui murmure tout bas: "Je m’en doutais, petit imbécile que vous aviez du talent", ajoutant, cerise sur le gâteau, qu’il lui rappelait Pierre-Richard Wilm. La pièce se jouera ensuite à Paris, où il aura l’honneur d’être applaudi par Sir Laurence Olivier et Vivien Leigh.

Jean-Claude enchaîne avec une pièce de Marcel Achard, «La femme en blanc», donnant la réplique à Renée Saint-Cyr qui deviendra son amie.

Au cinéma…

Jean-Claude PascalMarcillac

Pendant une bonne vingtaine d'années, Jean-Claude Pascal fut également très présent au grand écran :

Lentement mais sûrement, la Nouvelle-Vague déferle, sans l'effleurer: son style est trop élégant pour lui permettre de se confronter aux nouveaux baigneurs qu'elle déverse: Gérard Blain, Jean-Claude Brialy et les autres…

En 1961, pour le film de Jean Delannoy, «Le rendez-vous», il partage l’affiche avec Annie Girardot, qu’il surnomme tendrement “Géraldine”. Il avouera être tombé amoureux de la piquante jeune actrice…

On le verra encore dans quelques longs métrages, dont le dernier volet des «Angélique…», où il incarne l'eunuque du sultan, nous paraît aujourd'hui un peu kitch !

L'homme derrière l'artiste…

Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal

Le petit écran lui donne l’occasion de participer à des fictions–feuilletons, comme «Le chirurgien de Saint-Chad» (un clin d’œil au «Grand patron»), «Une autre vie» , «Le temps de vivre, Le temps d’aimer» .

Jean-Claude Pascal avait une superbe voix de crooner, qui accentuait son côté séducteur. Il en usera et deviendra un interprète confirmé de Brel, Barbara, Jean Ferrat et Gainsbourg, entre autres…

En 1961, il décroche le Grand Prix Eurovision de la Chanson avec le célèbre «Nous, les amoureux». L’Académie Charles–Cros le couronne, l’année suivante, d’un premier prix mérité.

Artiste complet, il peint, avant de se lancer dans l’écriture. «Le beau masque», son roman autobiographique, est vivant, d’un humour piquant et sincère ; Jean-Claude l’a dédié à celle qui lui a montré le chemin, la grande Edwige Feuillère.

Poète, il imaginera également des histoires («Le panier de crabes», «Le fauve», «La garce») avant d’oser des œuvres historiques: «Marie Stuart, la reine maudite»… jusqu'au dernier, «L’amant du Roi».

Il avait une personnalité très marquée, un cooktail de volonté, de rage et d’angoisse. Il détestait que l’on pénètre dans son jardin privé et n’hésitait pas à se défendre, se faisant ainsi des ennemis jusque dans son milieu.

Célibataire, il reconnaîtra: "J ’ai trop aimé la vie. Doté d’un tempérament volcanique, (ce qui ne veut pas dire ‘glouton’), je ne crois pas m’être privé dans la recherches des plaisirs que l’on donne et que l’on reçoit… Je ne regrette rien… Il n’y a d’impur que ce qui est impur".

Comme on le voit, c’était un épicurien.

Une fin bien triste…
Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal âgé

Que s’est-il passé ensuite?

Artiste brillant, séduisant, talentueux, polymorphe… décidément, on a des difficultés à comprendre pourquoi il n’a pu continuer à s’exprimer… D’aucuns diront que son style de dandy s’est vite démodé… Le nouveau cinéma lui a été fatal et, sur le plan musical, le “disco” n'a rien arrangé.

Il partage alors son temps entre Hammamet, en Tunisie, où il avait une résidence, et son appartement du boulevard Exelmans.

Au début des années 80, il réalise pourtant un de ses rêves de jeunesse; il se voit offrir l'opportunité de monter, à l'auditorium Maurice-Ravel de Lyon, la pièce de Racine, «Bérénice». Il obtient même d'en être le décorateur et le costumier. Il est vrai, c' est un esthète dans l'âme ! Edwige Feuillère lui envoie pour l'occasion une lettre d'affectueux encouragements. Ce sera une de ses dernières véritables joies artistiques.

En 1984, il fait un triomphe dans la pièce «Adieu Prudence», mise en scène par Alain Feydeau, avec Françoise Christophe, qui sera diffusée dans le cadre de l’émission au théâtre ce soir et qu’il jouera en tournée dans toute la France et même à l’étranger.

Puis il tombe malade. Souffrant d’un cancer de l’estomac, il subit plusieurs opérations, dont la dernière, à l’Hôpital Baujon de Clichy, lui fut fatale.

Ce 5 mai 1992, il décède dans un triste anonymat, à l'âge de 64 ans. Selon ses dernières volontés, ses cendres seront en partie dispersées dans la baie du Mont-Saint-Michel (en souvenir du château de son enfance), l’autre partie étant immergée dans la baie d’Hammamet. Par ailleurs, une plaque, agrémentée d'une photo souvenir, est restée longtemps visible sur le caveau de famille, au cimetière parisien du Montparnasse.

Documents…

Crédits : Nous adressons nos remerciements tout particuliers à Jean-Philippe Lemoine, cousin germain de Jean-Claude Pascal, pour ses précisions et ses compléments d’informations.

Sources : «Le beau masque», le livre de souvenirs de Jean-Claude Pascal, revue Jeunesse cinéma pour les photos d'enfance et de jeunesse, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Le chevalier de l'amour…

Citation :

"Je porte un véritable amour à la langue française. J'aime sa musique et j'apprécie au plus haut point les auteurs qui savent, à leur manière, la manier avec justesse."

Jean-Claude Pascal
Donatienne (décembre 2007)
Un poème de Jean-Claude Pascal

A ceux qui m'ont aimé

Et à ceux qui ne l'ont pas dit

A ceux qui me l'ont dit

Et que je n'ai pas crus

A ceux que j'ai aimés

Et qui n'ont pas compris

A ceux qui m'ont compris

Et qui n'en ont rien dit

A ceux que j'ai aimés

Et qui ne l'ont pas su

A vous… A toi… A elle… A lui… A eux…

Jean Claude Pascal

Lettre d'Edwige Feuillère à Jean-Claude Pascal

Cher Jean-Claude

J'aime qu'on s'accroche à un rêve.

Au temps lointain où vous débutiez dans Armand Duval de «La dame aux camélias», vous m'aviez confié que vous aimeriez jouer Titus et mettre en scène «Bérénice», la plus pure tragédie de la langue française.

Je pensais que vous visiez haut et, souvenez-vous, j'ai encouragé votre ambition.

Un long et glorieux parcours de films et de chansons vous a dévié, sans doute, de ce qui est votre itinéraire idéal.

Et voilà que la ville de Lyon vous offre un lieu prestigieux. Vous pourrez y mettre en scène, dans les décors et les costumes de votre imagination, l'histoire d'amour la plus tendre et la plus malheureuse d'un empereur romain et d'une reine juive.

Vous lui apporterez votre goût, votre passion, un amour du théâtre que vous saurez faire partager aux interprètes, techniciens, au public enfin!

Le succès récompensera vos efforts et moi, je me réjouirai du rare privilège qui vous ramène à l'ambition de vos vingt ans.

A vous, à vos camarades, tous mes voeux amicaux pour un grand succès.

Ed.8.1.2 : 22-4-2017