Edouard DELMONT (1883 / 1955)

… un santon de Provence

Edouard Delmont

Un des piliers de la bande de Marcel Pagnol, “l’Oncle” comme on l’appelait affectueusement, était un fin comédien, d’un naturel époustouflant : vous aurez certainement reconnu dans cette très brève description, Edouard Delmont.

Jamais de fausse note ! Malin, humain, amusant, pathétique, candide, et sincère, il crève l’écran à chacune de ses apparitions au détour d’un des 87 films où il a joué. Un personnage qui semble sortir directement des œuvres de Frédéric Mistral, d’Alphonse Daudet, de Jean Giono et de Marcel Pagnol, mais aussi “adopté” par les plus grands réalisateurs qui œuvrèrent pendant les 23 années qui couvrent sa carrière.

Il aura été le santon de Provence du cinéma français. Retrouvons-le dans cette page composée sur lui avec beaucoup de plaisir …

Donatienne

Marseillais de naissance…

Edouard DelmontLa Canebière vers 1880

Edouard Delmont, que l’on a pu connaître parfois sous le simple nom de Delmont, s’appelait, pour l'état civil, Edouard Marius Autran.

Né le 5 décembre 1883 - ses parents, Edouard Philippe Clément Autran et Marie-Louise Reymond habitaient Marseille - il a vu le jour dans la cité phocéenne, au 93, rue de Tilsitt.

Grandissant au sein de cette famille de forgerons, de métallurgistes, le jeune Edouard n'envisage pas de déroger à la vocation familiale. En 1914, il trouve un emploi de machiniste au célèbre Alcazar dont Franck Esposito est le régisseur. Edouard gravit les échelons, devient régisseur-adjoint puis lorsque Esposito est promu directeur-général de la mythique salle de spectacle, accède au grade de régisseur.

Une fois dans la place, vers 1918, il franchit les coursives pour devenir comédien.

Delmont

Il prend alors le nom de Delmont. Pourquoi ? Esposito s’arrogeait le droit de choisir lui-même les noms de scène de ses artistes. Ainsi un certain Joseph Grandhour, né au Caire devint une vedette sous le nom de Reda CaireReda Caire !

Concernant Edouard, sa maison natale se situant dans le quartier Notre-Dame-du-Mont, “l'on” décida qu’il se produirait sous le nom de Dumont, ce que l'intéressé refusa catégoriquement. Préférant la traduction italienne Delmonte, il finit par accepter Delmont. Par la suite, il fit précéder ce pseudonyme de l’initiale de son prénom, E. Delmont, pour finir par écrire enfin Edouard Delmont.

“L'Oncle”…

Edouard DelmontUn physique sec…

Un physique sec, un visage long, des yeux ronds et une fine moustache : un véritable santon de Provence; tel apparaissait celui que toute l’équipe de Pagnol appellera familièrement “L’Oncle”.

Sa voix, un peu essoufflée, qui pouvait très facilement prendre des trémolos pathétiques, était empreinte de cet accent chantant "que l’on attrape en naissant du côté de Marseille !" Il saura s'en servir à merveille dans les morceaux de bravoure que lui auront écrits les scénaristes.

Pourtant, si l’on en croit son collègue Paul Ollivier, il ressemblait davantage à un personnage de Giono, comme ces bergers aux traits burinés par les vents soufflant sur la montagne de Bure, ou encore de Daudet dans ses histoires provençales parfois dramatiques, plutôt qu’un personnage coloré du maître d'Aubagne. Ce dernier cependant saura admirablement mettre en valeur cette personnalité particulière…

Mais nous n’en sommes pas encore là ! Après plusieurs participations aux spectacles musicaux de l’Alcazar, notre homme monte à Paris, comme l'ont fait avant lui RaimuRaimu (rencontré en Tunisie à l’occasion d’une représentation), Fernand CharpinFernand Charpin, Tramel, MaupiMaupi et bien d’autres Marseillais. Il va s'y produire dans de joyeuses opérettes, comme «Au pays du soleil»

Il poursuit l'aventure par une tournée nationale; il en organise également, avec plus ou moins de bonheur…

Edouard rencontre Pagnol…

Edouard DelmontMaître Cornille

Il est alors appelé par Marcel Pagnol, qui connaît tous les méridionaux de la capitale, pour apparaître dans ses premières productions cinématographiques, «Marius» (1931) et «Fanny» (1932). Curieusement il ne joue pas le même personnage. Rappelons-nous ! : dans «Marius», il incarne Le Goélec, le second de la "Malaisie", le bateau qui emportera Marius. Dans «Fanny», le voici devenu médecin en la personne du Dr. Venelle qui assiste Fanny quand elle met au monde Césariot. Il reprendra le rôle du "médecin des chèvres", comme l'appelle Raimu, dans «César» (1936). Dans le dernier volet, Marcel Pagnol lui fournit l'occasion de dire ses quatre vérités au grand Jules… : "Je connais un malheureux que tu as martyrisé…toi… : toi !".

Pagnol le redemandera souvent :

  • Dans «Angèle» (1934), il joue Amédée, le journalier ami d’Albin incarné par Jean Servais.
  • Il est le père de Charles Blavette dans «Regain» (1937). Le forgeron d’Aubignane qui cache la pièce de la charrue sous son lit, c’est lui ! Il exprime de façon émouvante le symbole du blé, du soc, de la terre nourricière…
  • Truculent dans «La femme du boulanger», il y incarne Maillefer, l'homme qui a vu la boulangère avec le berger Dominique, mais qu’il ne faut surtout pas interrompre quand il entame son récit, provoquant ainsi une colère magistrale du boulanger cornifié, un Raimu paradoxalement nommé Aimable !
  • En 1952, Pagnol ne l’oubliera pas dans la distribution de son «Manon des sources». Transformé en père Langlade, affublé de deux fils bègues (interprétés par Daxely et Del Bosco), il demande pardon, humblement mais solennellement, à la Vierge, au nom de tout le village, pour le mal causé à Manon/Jacqueline Pagnol. Il s'y montre tout simplement magnifique !
  • Mais Edouard Delmont, c’est surtout Maître Cornille qui garde farouchement son secret caché au fond de son moulin, dans l’adaptation des fameuses lettres d’Alphonse Daudet (1954).
  • "J’ai fait venir Delmont de l’Alcazar. Lui, c’était un mystère. Chaque fois que j’ai réalisé un film avec Delmont, les spectateurs me déclaraient: ‘Le meilleur, dans votre film, c’est le grand, le maigre. - Vous parlez de Delmont ?’… et on me répondait par l’affirmative. Au film suivant, c’était encore la même question !" (Marcel Pagnol).

    Nota: Edouard Delmont est souvent signalé dans la distribution du film de Marcel Pagnol, «Jofroi» (1933). Pourtant, il n'apparaît pas dans la version conservée de ce film.

    un grand “second rôle”…

    Edouard Delmont«Ali Baba et les 40 voleurs» (1954)

    Si, comme on vient de le dire, Edouard Delmont fut un acteur de la “bande à Pagnol”, il fut néanmoins très souvent choisi par de grands réalisateurs qui avaient su repérer son talent, son aisance innée, son naturel, puisque sa filmographie complète affiche pratiquement les 80 rôles !

    Dès 1934, Jean Renoir pense à lui pour être Fernand dans «Toni» (1934), un drame provençal dont le rôle principal est tenu par Charles Blavette.

    Dans «Le petit Chose» de Maurice Cloche (1938), il incarne l’abbé Germane, un prête bourru, mais tout de même protecteur de l’inoubliable et émouvant Robert Lynen et du fragile Jean Mercanton.

    «Quai des brumes» de Marcel Carné (1938) le révèle dans un personnage inoubliable, Panama, l’ami à qui le peintre Michel Krauss (Robert Le Vigan) confiera son costume pour qu’il le donne à Gabin.

    En 1942, Marc Allégret le transformera sans mal en berger Balthazar, ami des étoiles, qui ne pourra que regarder Frédéri (Louis Jourdan) mourir d’amour pour sa belle «Arlésienne» qui, c’est bien connu n’apparaît jamais…

    Aux côtés du «Simplet» Fernandel (1942), le voici devenu papet !

    «Le gardian» (1945), avec Tino Rossi, prévu pour être un conte provençal tragique, ne débouche en fait que sur une histoire bien mièvre, sauvée par un magistral Delmont, père de la jeune fille délaissée. Car ce remarquable - et toujours remarqué - comédien était de ceux qui pouvaient “sauver” un film par la force de leur talent.

    En 1948, son nom apparaît au générique de «Bagarres», à côté de ceux de Maria Casares et Roger Pigaut.

    Toujours la même année, il personnifie l’instituteur de l’ancienne école, dans l’histoire inspirée du récit de Célestin Freinet et jouée par Bernard Blier. «L’école buissonnière» permet de revoir ensemble Edmond Ardisson, Maupi, Henri Poupon, Henri Arius, Jenny Hélia, Lucien Callamand ! Non, ce film, cuisiné à l'ail et à l'huile d'olive, n’est pas signé Marcel Pagnol, mais Jean-Paul Le Chanois.

    Nombreux sommes-nous certainement à nous rappeler le Docteur Spiletti, qui s’économisait pour ne pas mourir, dans «Le retour de Don Camillo» de Julien Duvivier (1953) et la scène savoureuse entre lui et Alexandre Rignault : "Puisque tu me dis que tu n’as pas d’âme, vends-la moi !"

    Henri Verneuil lui confiera la tâche de réunir les quintuplés du «Mouton à cinq pattes» (Fernandel dans les cinq pattes !) en le faisant Docteur Bollène (1954).

    C’est dans «Ali Baba et les 40 voleurs» de Jacques Becker que nous aurons eu l’occasion de le voir pour la dernière fois, en 1954, dans un personnage plus caricatural.

    Au delà de l'acteur, l'homme…

    Edouard DelmontAdieu, Edouard

    Aux dires des personnes qui l’ont cotoyé et qui ont laissé leur témoignage, Edouard Delmont était un homme affable, discret, charmant.

    Claire Oderra, qui le servait à la cantine Pagnol et qu’il appelait “Petite”, gardera le souvenir affectueux de ce comédien malin mais distingué.

    De même, Pierrette BrunoPierrette Bruno, la “fille” de Maître Cornille, se souvient d’un homme très gai, galéjeur et qui “jouait vrai”. Celle-ci, il l’apostrophait "Ho petite !", mais il était déjà très malade et très affaibli, à tel point que Marcel Pagnol dut le faire tourner en studio, seul et à son rythme, avant de procéder à d’adroits montages…

    Michel Galabru, son partenaire dans «Les lettres de mon moulin», parlera de lui comme d’ "un acteur de très haut niveau, avec un jeu d’une vérité étonnante et très savoureux".

    D’autres témoins qui l’auront connu sur les plateaux diront qu’il était taquin, blagueur mais pas fanfaron; un homme agréable qui aimait faire rire. Il n’appréciait pas vraiment les gens dénués d’humour qui se prenaient trop au sérieux.

    Avec les femmes, il était coquin mais toujours respectueux. Il avait été marié trois fois :

    Cette dernière union avec une très jeune femme ne durera que quelques mois puisqu’il décède le 22 novembre 1955 à Cannes, à l'âge de 72 ans.

    Selon ses volontés, il repose au cimetière Saint-Pierre de Marseille, sa ville natale qu’il n’aura jamais oubliée, en compagnie de Vincent Scotto, Rellys, Milly Mathis et quelques autres.

    Le berger Balthazar a ainsi regagné son étoile…

    Documents…

    Sources : Site internet de Monsieur Marius Autran, neveu d'Edouard Delmont (et qui nous a gentiment fourni la photographie de Marguerite Bourgot) , forum Marcel Pagnol, Joël Mertens (illustrations), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

    Citation :

    "Cet acteur au nom modeste est un monsieur à qui on peut tirer son bonnet.… Quand j’entends Delmont, des siècles et des villes se lèvent dans ma sensibilité…Son accent est d’une pureté que j’aimerais dire absolue, non déformée par la recherche d’une truculence plus ou moins publicitaire, un accent, bref, d’avant le cinéma. Delmont devient, dans des rôles bien limités mais riches de saveur, un émouvant protagoniste, un précieux conservateur de la tradition provençale la plus subtile et la plus authentique."

    Jacques Audiberti
    Un fils du soleil…
    Donatienne (octobre 2008)
    Ed.7.2.1 : 23-12s-2015