Jean DESAILLY (1920 / 2008)

Une enfance insouciante…

Jean DesaillyJean Desailly

Jean Desailly voit le jour le 24 août 1920, à Paris, dans le 13e arrondissement.

"J’ai aimé et admiré mon père tout au long de ma vie !". Que faisait donc ce père modèle ? Arpète dans une imprimerie, il côtoie très vite des écrivains comme Charles Péguy. Il rencontrera par la suite le compositeur Reynaldo Hahn dont il deviendra le secrétaire. Au retour de la grande guerre, il gravira les échelons, pour atteindre le poste d’administrateur principal du Bazar de L’hôtel de ville. Par ailleurs, c’était un artiste : "Mon père peignait et sculptait admirablement".

Jean décrit sa maman comme une femme effacée, aimant son mari par-dessus tout. Elle sera une bonne mère, mais en voudra peut-être involontairement à son petit garçon de lui “voler” une part de l’amour qu’elle réservait de manière exclusive à son époux.

Jean demeurera donc fils unique. Ses jeunes années se dérouleront de façon "heureuse, insouciante, enrichissante et nonchalante". La famille habite rue de la Glacière, dans le XIIIe arrondissement. Un cousin et complice, Robert Hervé, sera en quelque sorte son frère aîné.

"La roulotte"…

Jean DesaillyJean Desailly

Jean avoue des "études peu studieuses et décousues" On le retrouve, pour quelque temps, dans le dessin publicitaire et la décoration. Il occupe même un emploi dans l’usine de camions Laffly.

Passionné de politique, militant, il vit à fond les événements liés au Front Populaire de 1936. Il a l’occasion de fréquenter Gaston Bergery, à la tête du journal "La Flèche". Grâce à lui, il va rencontrer Henri Jeanson, Louis Jouvet, Philippe Kellershon et André Clavé. Ce dernier, membre de la troupe de théâtre "La Roulotte", voit en Jean le jeune premier qui manque à l’équipe. Le jeune homme n’hésite pas : adieu les camions Laffly ! Il répète «Tartuffe» où il tient le rôle de… Valère ! Etonnant, non ? Il fait également la connaissance de François Darbon, qui fait lui aussi ses débuts. Enfin, il réalise ses premiers pas sur scène dans une salle des fêtes du XIVe arrondissement.

1939, La guerre… Ses parents se trouvent en zone libre alors qu’il reste à Paris, essayant tant bien que mal de “tenir le coup” avec ses camarades.

Il passe un concours de reporter à Radio-Jeunesse et présente "La roulotte" en 3 minutes. Le jury, intéressé, propose à la troupe une tournée en Anjou et en Touraine pour jouer «Georges Dandin». Pour ce faire, les jeunes artistes ambulants se déplaçant dans un car à gazogène !

Jean est alors fiancée à Ginette Nicolas, qui incarne Claudine dans la même pièce. Sa partenaire et aînée, Hélène GerberHélène Gerber, conseille au jeune comédien de tenter l’entrée au Conservatoire. Il y est admis parmi les premiers en jouant du Musset, «Il ne faut jurer de rien»

Le conservatoire et "le Français"…

Jean DesaillyJean Desailly et Marie Déa

Après la tournée, Jean et Ginette, qui devient Madame Nicole Desailly, attendent leur premier enfant. Maurice JacquemontMaurice Jacquemont, homme de théâtre, leur loue un logement rue Saint-Jacques. Tout va aussi bien que possible en ce temps de guerre. Jean a trouvé un emploi au ministère de la jeunesse, suivant par ailleurs les cours du Conservatoire dans la classe de Georges Le Roy "Je trouvais un père de théâtre qui devait influencer toute mon éthique théâtrale". Premier prix du Conservatoire à l’issue de la première année, il est engagé à la Comédie Française.

Nous sommes en 1942. Instants sublîmes dans sa vie de comédien, magnifiés sur le plan privé par la naissance de sa petite Michèle. Un bonheur n'arrive jamais seul !

Jacques Armand l’entraîne pour tourner dans «Le voyageur de la Toussaint» (1942) d’après un roman de Georges Simenon. Il y retrouve ses camarades Serge Reggiani et Michel Auclair et fait la connaissance de Simone Valère : "Elle n’était alors pour moi qu’une ravissante et charmante camarade et je n’étais pour elle qu’un gentil partenaire".

Immédiatement après le film, il rejoint donc le “Français” et Louis Jouvet, de retour d’Amérique. Celui-ci, dès les premiers instants, le “cabrera” en le reprenant devant tout le monde, sur sa manière de jouer. Sans être aussi direct que François Périer, l'élève rétorquera tout de même à son maître : "Monsieur Jouvet, je vais essayer de faire ce que vous me demandez, mais je ne vous cache pas que si je devais continuer à faire mon métier de cette façon, j’aimerais mieux vendre des pommes de terre". Le maître ne sera pas contrarié de cette réaction de caractère et lui témoignera par la suite une profonde amitié, appelant familièrement Jean et Simone "les petits".

Jean va passer trois ans dans la maison de Molière. Il y jouera tout d’abord «Fantasio», puis les grands classiques, dont un qu’il gardera en mémoire, «Le Bourgeois Gentilhomme», aux côtés de RaimuRaimu !

Tout serait merveilleux si la guerre n’existait pas. Son nom est trouvé sur le carnet d’adresses d’un ami résistant et le voilà arrêté à son domicile, par la Gestapo, devant son épouse et sa fillette. Relâché sans avoir vraiment compris ce qui lui arrivait, il mesurera davantage la dureté de l’époque.

Heureusement, il vivra bientôt les premières heures de la Libération de Paris qui demeureront dans sa mémoire "comme l’une des plus grandes émotions de [s]on existence". C’est enfin la paix…

En 1946, Jean est classé parmi les jeunes premiers séduisants de l’époque, avec ses amis Serge Reqgiani et François Périer. Il part en tournée avec la troupe à travers l’Europe, tenant le rôle du Comte Almaviva, héros du «Barbier de Séville» de Beaumarchais, aux côtés d'Aimé Clariond, Jean Debucourt, Marie Bell et surtout Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud.

Mais les règles de la noble institution sont impitoyables ! Jean s’est absenté sans autorisation pour deux jours de tournage sur le film de Jean Delannoy, «La symphonie Pastorale» (1946). Il est congédié par l’administrateur André Obey, malgré l’intervention en sa faveur de Lise DelamareLise Delamare. "Chère et Grande Comédie-Française, je ne t’en veux pas de m’avoir joué le mauvais tour de t’être débarrassé de moi, puisque tu m’ouvris toutes grandes les portes de la Compagnie Renaud-Barrault".

En attendant, Jean se retrouve sans emploi. Simone Valère, qui n’a pas oublié son partenaire du «Voyageur de la Toussaint» souffle son nom à Jean Darcante pour le rôle du jeune premier dans une pièce de boulevard, «La nuit du Diable» : "J’étais entouré sur scène de trois ravissantes filles, Gisèle Pascal, Marie Déa et Simone"

Jean fait son cinéma…

Jean DesaillyFrançoise Dorléac et Jean Desailly

"Faire une carrière de grande vedette au cinéma, telle n’était pas mon intention puisque j’ai toujours souhaité privilégier le théâtre".

Il y tint tout de même 60 rôles, sans compter les nombreux documentaires où il aura prêté sa belle voix de tragédien et ses nombreuses apparitions dans des fictions télévisées.

Mais revenons à nos grands écrans. On le vit dans un film de Robert Vernay, «Le père Goriot» (1944, magnifiquement interprété par Pierre Larquey). En 1945, il apparaît dans le poétique «Sylvie et le fantôme» de Claude Autant-Lara, transformé en amoureux timide par la grâce de la plume d’Alfred Adam.

Louis Daquin («Patrie» et «Le point du jour»), André Berthomieu («Amours, délices et orgues», 1946), René Chanas («Le jugement dernier», 1945) feront appel à ce jeune premier que le public apprécie déjà. Mais il n’en restera pas là, faisant partie de la grande fresque haute en couleurs de Sacha Guitry, «Si Versailles m’était conté» (1953) où il figurera un Marivaux bien séduisant.

Il se souvient de son rôle difficile et ambigü dans «Maigret tend un piège» (1957) où il joue le rôle de l’époux d’Annie Girardot : "C’est sans doute le meilleur rôle de ma carrière au cinéma" (anecdote). Jean Delannoy, le réalisateur, le rappellera pour «Le baron de L’Ecluse» (1960). Les deux Jean, qui s’appréciaient, auront entrepris leur dernier voyage, à une semaine d’intervalle, en ce mois de juin 2008.

Jean Gabin, son partenaire dans les deux films de Delannoy, le retrouvera dans «Les grandes familles» de Denys de la Patellière (1958).

D’autres grands réalisateurs apprécieront ses qualités de jeu. N’est-ce pas, Edouard Molinaro («La mort de Belle», 1960), Michel Boisrond («Un soir sur la plage», 1960, et «Les amours célèbres», 1961), François Truffaut («La peau douce», 1964), Jacques Demy («Les sept péchés capitaux», 1961), Henri Verneuil («La 25ème heure», 1967), Roger Pigaut («Comptes à rebours», 1970) ?

Si François Truffaut, dans «La peau douce», lui offre pour l’occasion la délicieuse Françoise Dorléac comme partenaire, il n'émet pas moins quelques réserves sur la Nouvelle Vague. Le film fut un échec aussi bien à Cannes, où le film représentait la France, que dans les salles où le public le bouda. Pourtant, tous les médias et les pronostiqueurs cinéphiles prévoyaient déjà la palme d’or pour le film et pour ses interprètes !

Le septième art donnera à Jean les plus séduisantes partenaires de l’après-guerre : Martine Carol dans «Carré de Valets» (1947), Madeleine Sologne dans «Une grande fille toute simple» (1947), Danielle Darrieux dans «Occupe toi d’Amélie» (1949), comédienne qu’il retrouvera (sans avoir de scène commune) à la fin des années 70 dans «Le cavaleur», Sophie Desmarets dans «La veuve et l’innocent» (1948) et «Demain nous divorçons» (1950) , Alexandra Stewart dans «La mort de Belle» (1960)… Il poussera l’escarpolette sur laquelle Giselle Pascal s'égaiera dans «Véronique», d’après l’opérette d’André Messager.

«Chéri» (1950, de Pierre Billon, d’après une nouvelle de Colette) lui fera reprendre le rôle créé par Jean Marais sur les planches. Il se souviendra particulièrement de sa partenaire, Yvonne de Bray, dont le talent l’aura vraiment impressionné.

Il sera commissaire dans «125, rue Montmartre» de Gilles Grangier (1959), puis juge dans «Préméditation» d’André Berthomieu (1959), milliardaire américain dans «Le Saint mène la danse» (1960), donnant la réplique à Félix Marten, et médecin dans «Un soir sur la plage» (1960).

Par trois fois , il sera le partenaire de Jean-Paul Belmondo : «Le doulos» de Jean-Pierre Melville (1962), «L'héritier» de Philippe Labro (1972) et «Le professionnel» de Georges Lautner (1981).

Il terminera sa carrière solo sous la houlette d’Yvan Chiffre dans «Le fou du Roi» (1984), dans «Le radeau de la méduse» (1987) où il rencontrera Jean Yanne, et dans «La dilettante» de Pascal Thomas (1999).

Documents…

Sources : «Un destin pour deux», autobiographie de Simone Valère et Jean Desailly, avec la collaboration de Jean-Marc Loubier, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean Desailly…

Citation :

"Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud ? Ils nous ont révélé l’Art et le Monde. Nous leur sommes redevables d’une vie merveilleusement vécue et d’une formation artistique exceptionnelle."

Jean Desailly
Donatienne (décembre 2008)
Première rencontre avec Jean Gabin sur le tournage de «Maigret tend un piège»

Comment expliquer le bonheur d’avoir à lui donner la réplique ?

Il fut charmant avec moi, quoique pestant contre ce commissaire qui parlait beaucoup trop. "Je préfère les truands; ça parle moins…", me dit-il un jour.

Je les soupçonne, Delannoy et lui, d’avoir été de mèche au cours du tournage de la scène la plus délicate du film où Maigret me faisait avouer dans une terrible crise de nerfs qui me secouait tout entier. Nous avons tourné cette scène vingt-huit fois ! Gabin butait régulièrement sur une phrase : "Tu te souviens de la petite porte ?". Il me fallut plusieurs heures pour retrouver mon calme.

A chaque fois que nous nous revoyions, plusieurs années après, il m’accueillait par un "Tu te souviens de la petite porte ?".

Je l’ai retrouvé avec le même bonheur dans «Les grandes familles» et «Le baron de l’écluse.»

Jean Desailly

Jean Desailly, à propos de «La peau douce»

Je ne considère pas ce film comme une grande réussite, ni son metteur en scène comme le messie qu’on en fait quelquefois…

Si nos rapports furent empreints de politesse, il n’y eut jamais le moindre atome crochu entre nous. Truffaut dans les "Cahiers du cinéma" avait allégrement piétiné Delannoy, René Clair, Claude Autant-Lara, René Clément et consort…

Je n’ai d’ailleurs jamais compris ce besoin de certains jeunes créateurs de renier ce qui s’est fait avant eux. C’est un effet de mode et, comme disait Cocteau, "Rien ne se démode comme la mode".

Il faut être rudement sûr de son génie. Ce qui n’était, hélas, pas le cas de ces messieurs. On reverra encore longtemps et avec plaisir «Les grandes manœuvres» de René Clair ou «Le diable au corps» d’Autant-Lara…

Jean Desailly

Ed.8.1.2 : 26-4-2017