Alain CUNY (1908 / 1994)

Article paru dans le numéro 159 de la revue "Mon Film" (7-9-1949)

Ici, derrière l'acteur, nous retrouvons un homme, et qui pense, et qui vibre.

Si, un jour, le comédien devait se taire, il resterait un homme nullement pris au dépourvu, mais occupé de peinture, trempé dans la méditation, rattaché à la culture, à travers laquelle il a choisi de s'élever, relié aux émotions dont il a su embellir sa vie.

Heureusement, il n'est pas question pour Alain Cuny de se taire, puisqu'il va tourner deux films : l'un en Islande avec Maria Casarès, l'autre au Gabon, avec Claire Mafféi…

Alain Cuny a rencontré l'art sur le chemin de l'amour…

Alain CunyAlain Cuny
Ambiance

L'appartement d'Alain Cuny est immense et médiéval. L'amie, qui ouvre la porte aux visiteurs, est médiévale aussi et pourrait être enchâssée dans une autre aventure des «Visiteurs du soir».

Le décor s'accorde au visage bizarrement sculpté du maître de maison. Ici, pas de fards… Il semble que l'austérité du cadre, l'amie silencieuse et la table en bois rude vont offrir un repas frugal aux personnages pensifs de Madeleine Luka. Sur un chevalet, un fusain qui a sa valeur…
-Quand je ne tourne pas, je dessine ou je peins.
-D'où vous viennent ces pommettes si hautes ?
-Peut-être de lointaines origines… Je suis Irlandais par ma mère. Mon père, lui, était breton. Je suis né à Saint-Malo.
-Il parait que vous parlez avec un grand respect des… inspiratrices qui vous ont laissé des souvenirs…
-Peut-être parce que je les avais bien choisies. je plains ces hommes qui vont de femme en femme; ce sont des malheureux. C'est ne pas connaître l'amour que l'essayer avec tout le monde.
-C'est sans doute pour cela qu'il y a des essais qui tournent mal.
-Question de destin. La première femme qui m'a troublé était Raquel Meller. De tout temps j'ai eu une passion pour le dessin et, à douze ans, j'ai peint un portrait de la grande vedette espagnole. Henri Varna me l'acheta et le répandit sur tous les murs de Paris. C'est à cette occasion que je mis les pieds dans un studio de cinéma pour la première fois.

Les femmes lunaires…

- Est-ce guidé par sa main que vous êtes devenu acteur ?
-Non. Elle est passée, elle m'a ébloui; mon adolescence a rêvé d'elle et puis j'ai eu mon premier roman, qui s'est dissous… Et, à vingt-quatre ans, mon coeur a de nouveau battu, pour une blonde, cette fois.
-La loi des contrastes…
-je tombai amoureux d'une petite Suédoise transparente lunaire, dont le teint clair était piqué de prunelles mauves.
-Tout cela cachait bien une petite poignée d'orties ?
-Pas précisément. Nous étions recueillis et sages. Elle était élève de Dullin et m'invita, un soir, à aller la chercher. J'entrai dans la classe d'art dramatique avant la fin du cours. A la sortie, Dullin, m'ayant aperçu, me pris pour un nouvel élève, me donna une pièce du théâtre élizabéthain à travailler. Le côté spontané de l'aventure me plut. je gagnais ma vie en vendant des dessins. je devins réellement élève. Et j'étais ravi de l'occasion qui m'était donnée de ne plus quitter ma nouvelle idole.
-Votre amour trouvait un aboutissement dans votre idéal commun ?
-Elle était tellement passionnée de théâtre que, lorsqu'elle étudiait le rôle de Jeanne d'Arc, elle couchait sur le parquet pendant des semaines.
-Elle vous le disait ?.
- J'étais mieux placé que quiconque pour le savoir, affirme Alain Cuny. Il n'aurait pas fait bon la détourner de ses exercices mystiques.
-Toutefois, cette passion ne suffisait pas à faire de vous un acteur ?
-Cette jolie jeune femme ne fut que le prétexte, le piège tendu par le destin. J'aimais ce qui venait de m'être révélé. Dullin, écartant tous mes doutes, me dit : "Tu peux te consacrer au théâtre, si tu le veux". Bourdet, administrateur de la Comédie-Française, allait me signer un engagement pour jouer Hippolyte, de «Phèdre», avec Marie Bell. Mais la guerre éclata…

Alain Cuny me montre ses dessins ; nous bavardons et il se met à me questionner si habilement que je m'aperçois, trop tard, que j'ai moi-même été interviewée !

Paule Marguy
Ed.8.1.2 : 27-4-2017