Claude JADE (1948 / 2006)

… un rêve mouvant

Claude Jade

Le cinéma français vient de perdre sa “petite fiancée”…

Claude Jade nous a quittés le 1er décembre 2006, des suites d'une bien cruelle maladie. Elle avait 58 ans …

Son départ nous a laissé dans la tristesse et nous avons eu envie de lui rendre cet hommage en guise d'au revoir.

Elle nous a écrit un joli recueil de souvenirs au titre léger comme un souffle, «Baisers envolés», paru en 2004…

Christian Grenier

Lettre ouverte à Christine Darbon…

Claude JadeChristine Darbon

Chère Christine…

Avez-vous jamais mesuré l'ampleur des fantasmes que vous avez fait naître, au sortir d'un printemps agité, dans l'imaginaire de toute une génération de cinéphiles en herbe, dont j'avais alors la vanité de me croire un digne représentant ?

Lorsque Antoine Doinel vous vola un baiser dans la pénombre de la cave familiale, j'ai su que vous m'apparteniez. Dans mes nuits fraîchement post-soixante-huitardes, combien de fois ai-je renouvelé, avec bien plus de maîtrise, ce geste par vous à moitié concédé.

Je ne me suis jamais identifié à Antoine, ce garçon insipide qui offrit la primeur des ses ardeurs juvéniles à Fabienne Tabard, un brouillon d'argent et d'hermine. Par la suite, il devait même vous tromper avec une geisha. A son sujet, tout est dit !

Non… Moi, j'étais le monsieur énigmatique de la scène finale, celui qui saurait attendre que vous vous soyez défaite de cette liaison temporelle pour que nous puissions entrer de plein pied dans un rêve éternel. Comme il ressemblait à Truffaut, cet homme là ! La seule façon de l'éliminer était bien de prendre sa place…

Oh ! Comme je l'ai vite compris… Comme je lui ai volé son attente… Je la lui volais déjà, alors que s'élevaient, dans une salle hâtivement abandonnée par des spectateurs imbéciles, les premières mesures de la chanson de Trénet

Cloué sur mon fauteuil, je cherchais vainement à ne pas vous perdre, à vous éterniser derrière ce rideau de velours rouge qui se refermait trop vite sur vos dernières interrogations adolescentes, vos premières inquiétudes de jeune femme.

J'ai attendu longtemps dans la peau de ce mystérieux personnage… Jusqu'à ce triste jour de décembre 2006 où la Camarde, messagère de cette Éternité que je vous promettais, est venue faucher mes dernières espérances terrestres.

Trénet…, Truffaut…, Christine… Que reste-t-il de tout cela ? Dites-le moi…

Définitivement votre, le web-maître, Christian Grenier (décembre 2006)
(Pour ré-écouter l'illustration sonore, utilisez l'onglet audio on/off)

Baisers volés…

Claude Jade«Mon oncle Benjamin» (1969)

Claude Marcelle Jorré est née le 8 octobre à Dijon dans une famille d'enseignants, de confession protestante : ses parents, Marcel et Marcelle Jorré, sont tous deux professeurs d'anglais. Ils élèvent leurs deux petites filles Annie et Claude dans le respect, la droiture, une éducation de bon aloi , stricte, mais avec une ouverture d'esprit, en développant leur curiosité et leur éveil à la culture, la musique, la lecture.

La petite Claude apprend ainsi le piano, fait de la danse… Peu douée pour les mathématiques, elle se plaît à réciter des poésies… Elle rêve… Ses princes charmants sont Jean Marais, Pierre Vaneck… Elle a 12 ans ! Quand elle apprend le décès de Gérard Philipe, elle pleure…

On dit que la vie se dessine par les rencontres que l'on peut faire Ce sera son cas !

La première rencontre, qui provoquera les autres, se passe au lycée. Elle a maintenant 14 ans. Son professeur de français lui propose de jouer Agnès dans «Les femmes savantes» et d'intégrer ainsi la Compagnie de Bourgogne. Tout va s'enchaîner : l'entrée au conservatoire de Dijon où elle décroche un second prix (1965), puis un premier prix (1966). Papa et Maman Jorré acceptent le choix de leur fille à une condition : obtenir le baccalauréat. Ce qu'elle fait à la session de septembre, obtenant ainsi a le droit de "monter" à Paris.

Deuxième rencontre, celle de Jean-Laurent CochetJean-Laurent Cochet dont elle suit le cours d'art dramatique. Elle y rencontre Mesdames Béatrix Dussane, et Mary Marquet qui, toutes deux, l'impressionnent.

La rencontre suivante est celle de Sacha Pitoëff et de son épouse Luce Garcia-VilleLuce Garvia-Ville. Le couple l'engage dans leur théâtre pour le rôle de Frida dans «Henri IV» de Pirandello. C'est un succès… même si elle rate l'entrée au conservatoire. Entre temps elle joue dans deux séries à la télévision. C'est à ce moment-là qu'elle devient Claude Jade, une pierre précieuse qui dit-on porte bonheur !

La quatrième rencontre est la plus importante. François Truffaut va la révéler au grand public en faisant d'elle son héroïne, Christine Darbon, dans «Baisers volés» en 1968 aux côtés de Jean-Pierre Léaud/Antoine Doinel. Le réalisateur est charmé par cette ravissante et toute jeune actrice… Il se montre protecteur, galant et disponible. Claude tombe amoureuse de son Pygmalion. Ils vont jusqu'à envisager l'avenir ensemble. Cependant, déjà père de famille, François est un homme qui connaît la vie. Brusquement, il renonce à ce projet. La jeune fille est bouleversée. Mais après le chagrin de la rupture s'installera entre eux un univers de tendresse, de complicité qui durera jusqu'à la disparition de Truffaut en 1984. Elle est à Chypre à ce moment là et c'est son amie Joëlle, épouse de Bruno Pradal, qui lui téléphone la triste nouvelle. Lorsque Jean-Pierre Elkabbach lui demandera de témoigner pour la télévision , elle sera incapable de prononcer le moindre mot !

Truffaut recommande Claude à Alfred Hitchcock, pour lequel elle tourne «L'étau», à propos duquel elle se souvient de merveilleuses anecdotes… son amitié avec Dany Robin, ou bien le jour où elle fait la connaissance de Philippe Noiret…ou encore la malice du Maître Hitchcock lui-même qui continuera à lui envoyer des petits mots facétieux, même après le tournage !

D'autres rencontres personnelles débouchent sur de jolies histoires d'amour, comme celles partagées avec Jean-Claude DauphinJean-Claude Dauphin, ou Michel Duchaussoy. Elle fait ensuite la connaissance d'Édouard Molinaro qui l'engage pour le rôle de la délicieuse Manette dans «Mon oncle Benjamin» dans lequel Jacques Brel convoitait son “petit capital”. Avec la regrettée Lyne ChardonnetLyne Chardonnet, partie trop vite elle aussi , elle composait un charmant tableau dans ce film qui lui aura laissé une impression de grandes vacances.

Baisers envolés…

Claude JadeClaude Jade

Les méandres de sa vie lui font rencontrer Bernard Coste, diplomate, qui deviendra son mari le 14 décembre 1972. Comble de bonheur, en août 1976, elle deviendra la maman d'un petit Pierre. "Mon bébé vaut bien mieux que tous les films du monde!" écrit-elle… Suivant son époux en Russie, puis à Chypre, elle ralentira sa carrière quelques années, sans jamais l'interrompre. D'autres films, d'autres pièces avec des comédiens mythiques comme Maria Casares (Britannicus), Michel Bouquet et bien d'autres…

En février dernier, elle jouait «Célimène et le cardinal» avec Patrick Préjean au théâtre de l'avant-scène, à Colombes, pièce écrite et mise en scène par Jacques Rampal.

Sur sa biographie complète, nous pouvons retenir des "télévisions" : des séries comme «L'île aux trente cercueils»…. «Shéhérazade» (fiction dans laquelle le destin bien cruel lui avait donné comme sœur Anicée Alvina), «La passion de Camille et Lucie Desmoulins» (1978) avec Bernard Alane, «Prunelle» avec Daniel Emilfork dont elle dit qu'il jouait des rôles de méchants mais était très affable à la ville; des fictions comme «La mandragore» (1972) ou «Sans famille» (2000)… Anicée Alvina, Daniel Emilfork, Philippe Noiret, ses partenaires seront partis comme elle durant cette même fin d'année 2006. La famille du cinéma français est bien éprouvée.

Claude Jade fut élevée aux grades de Chevalier de la Légion d'Honneur et d'Officier des Arts et des Lettres.

Nous avons une pensée sincère pour tous ses proches, pour tous ceux qui l'ont rencontrée et aimée. Nous partageons leur chagrin.

Documents…

Sources : «Baisers envolés», autobiographie de Claude Jade, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Ce qui importe à l'espérance des hommes, c'est de savoir qu'aucune vie ne laisse derrière elle la Terre semblable à ce qu'elle aurait été sans le sillon que son passage a creusé…"

Louis de la Bouillerie
Le cher visage de mon passé…
Donatienne (décembre 2006)
Un petit mot d'Alfred Hitchcock

Chère Claude…

Merci beaucoup pour la carte postale d'Australie.

Avez-vous sauté dans la poche d'un kangourou pour faire le tour de la ville ?

Si c'est le cas, vous avez dû avoir une promenade très cahotante…

Affectueusement, Hitch

Un petit mot de François Truffaut (novembre 1970)

Ma petite Claude…

Je pense à toi ce soir et j'ai envie de t'embrasser.

Je sais que le film s'éternise, mais le tournage se rapproche de Paris. Alors j'espère te voir bientôt.

Je suis rentré fatigué de Scandinavie, j'en ai marre des voyages et je suis un peu cafardeux. Je rentre à Paris mardi.

Je t'embrasse tendrement…

François Truffaut

Un petit mot d'Édouard Molinaro (4-1-1971)

Chère Claude…

Merci pour ton gentil petit mot. Dans la tristesse de l'exil algérois, il a été le bienvenu… et au-delà.

Je suis très touché par ton amitié. Il est rare que les affections professionnelles survivent au-delà d'un film.

Je suis avec intérêt tout ce que tu fais. Tu étais parfaite dans «Domicile conjugal» et je suis sûr que «Le bateau» sera un très beau film (j'ai adoré «La maison»).

Tu avais raison pour «Les aveux» : ce n'était pas un film pour toi.

Pour 71, je te souhaite beaucoup d'amour et les films que tu mérites.

Je t'embrasse très fort.

Doudou

Ed.7.2.1 : 27-12-2015