André FALCON (1924 / 2009)

… "un lion superbe"

André Falcon

Grand tragédien, André Falcon n’aurait sans doute pas autant goûté au 7çme art s’il avait pu continuer à incarner les grands héros de notre littérature sur les planches de la Salle Richelieu.

Cette rupture qu’il n’aura jamais acceptée a tout de même permis qu’il se fasse connaître d'un large public, nous permettant de découvrir son talent, noble et présent, que sa belle voix de grand comédien accentuait…

Auteur

Une enfance soyeuse…

André FalconAndré Falcon à 14 ans

André Falcon naît à Lyon, le 28 novembre 1924. Son père travaille comme agent de la Compagnie d'Electricité, tandis que sa maman est ouvrière dans une fabrique de soierie. Le jeune garçon a une sœur qui ne mènera pas de carrière artistique.

Il passe son enfance à Limonest, au lieu dit le Mont D’Or, dans la banlieue lyonnaise, suivant sa scolarité primaire à l’école du village.

A 14 ans, il est inscrit à l’école de la Martinière à Lyon. Fortement encouragé par ses parents, il envisage de devenir ingénieur électricien. Quatre ans plus tard, il entre à la Compagnie Générale d’Electricité comme tout jeune agent technique, poste qu’il occupe pendant deux années. Mais sa passion pour le théâtre l’habite depuis déjà plusieurs années. Dès qu'il a un moment, "… il se jette sur les classiques, pour apprendre des scènes entières. Les secrétaires se moquent de sa naïve ambition". (témoignage de Nicole Falcon).

Par ailleurs, attiré par l’écriture et alors qu’il a tout juste 17 ans, il signe une nouvelle inédite, «L’appel du Sud».

De Lugdunum à Lutèce…

En 1943, André Falcon se présente au Conservatoire de Lyon. Admis à son grand étonnement, il intègre la classe d’un remarquable tragédien, ancien directeur du Théâtre d’Orange, Victor Magnat. Il en sortira avec un premier prix pour son rôle de Pierre Craon dans «L’annonce faite à Marie» de Paul Claudel.

Parallèlement, il rejoint la troupe d’amateurs dirigée par Suzette Guillaud. Pendant plusieurs saisons, il se produira chaque dimanche, Salle François Coppée, dans des pièces du répertoire classique, comme «On ne badine pas avec l’amour» d’Alfred de Musset où il incarne un convaincant et séduisant Perdican. Sa prestation fait l’unanimité jusque dans les colonnes du journal régional "Le Progrès", à tel point que Gaston Baty (un des membres du fameux Cartel Parisien) demande à le rencontrer.

Lors d’un entretien place des Terraux, celui-ci lui propose carrément le rôle de Tébaldéo dans «Lorenzaccio» d’Alfred de Musset, pièce qu’il monte à Paris en cet été 1945 : "Victor Magnat l’encourage à ne pas refuser cette main tendue par le destin" (op cit). Reste à convaincre les parents qu’il a le talent pour réussir dans cette voie…

Comédien Français : du rêve au chagrin…

André FalconAndré Falcon (1960)

Au lendemain de la guerre, André Falcon se retrouve à Paris. Conforté par son interprétation de Tébaldéo, il tente l’entrée au Conservatoire : 500 candidats pour 14 places. André BrunotAndré Brunot fait partie du jury. Conquis, Georges Le Roy l'accueille dans sa classe où il côtoie des noms qui deviendront célèbres : Bernard DhéranBernard Dhéran, Denise Gence et la si jolie et tant regrettée Marie Sabouret.

Le jeune comédien passe les concours avec brio, décrochant notamment un premier prix de comédie classique attribué à l’unanimité pour son interprétation d’une scène d' «Hernani». Sa belle voix, sa présence sur scène et son allure de jeune premier le projettent, dès 1946, sur la scène de la Salle Richelieu.

Trois ans plus tard, il devient le plus jeune sociétaire de la Comédie Française après son excellente prestation dans «Le Cid» dont Christiane Carpentier, une amie éternelle, était la Chimène. Il y tiendra des rôles de jeunes premiers de caractère, comme Curiace dans «Horace» de Racine (1954), Roméo dans la pièce de Shakespeare, traçant le triste destin d'une Juliette aux traits de Renée Faure. Romantique et tragique à la fois, il servira également Corneille, Molière le maître de Maison, Claudel, Rostand et bien d’autres avec un même bonheur et tout autant de talent.

André logera chez Molière jusqu’en 1966. Mis à la retraite à 42 ans - observation bien scrupuleuse d'un article arrangeant du règlement - alors qu’il venait de remporter un triomphe dans «Bérénice» (rôle de Titus), il conservera toute sa vie les douloureux stigmates d'un éloignement qu'il considéra comme une éviction. Compensation inéquitable, il sera fait sociétaire honoraire, distinction créée spécialement pour lui par André Malraux, son infortuné défenseur, avant de devenir doyen honoraire. La plaie ne se refermera jamais tout à fait et, quelques mois avant sa disparition, il l’évoquera encore. Il retournera plus tard au Français, dépassant son amertume, pour applaudir et encourager quelques uns de ses jeunes successeurs : Denis PodalydèsDenis Podalydès, Sylvia Bergé, etc.

Sacha Pitoeff lui ouvre bientôt les portes du Théâtre Moderne, où il enchaînera les rôles en artisan talentueux, noble et discret. En 1967, il donnera notamment la réplique à la gracieuse Claude Jade dans «Henri IV» de Luigi Pirandello.

Le cinéma…

André Falcon«1000 milliards de dollars» (1981)

Pour sa première apparition cinématographique, André Falcon personnifie royalement Louis XIV dans «Le vicomte de Bragelonne» (1954). Il nous faudra attendre 11 années et «Paris brûle-t-il ?» de René Clément (1965) pour le revoir sur un écran.

Dès lors, ayant acquis assurance et maturité, il est appelé par les plus grands réalisateurs de son époque : François Truffaut pour «Baisers volés» (1968) (à propos duquel Denis Podalydes prononça une merveilleuse anecdote), Costa-Gavras pour «Etat de Siège» (1973), etc. Claude Lelouch saura apprécier son talent en le choisissant à 5 reprises : «L’aventure c’est l’aventure» (1972), «La bonne année» (1973), «Toute une vie» (1974) et «Le bon et les méchants» (1975, courte apparition), «Le genre humain» (2004).

Il partagera plusieurs fois l’affiche avec Alain DelonAlain Delon, ami fidèle : «Borsalino and Co» (1974), «Les seins de glace» (1974), «Le gang» (1976), «L’homme pressé» (1977), «3 hommes à abattre» (1980).

Amusante sera son intervention dans «Rabbi Jacob» de Gérard Oury (1973) où, ministre de l'industrie, il essayait de vendre des hélicoptères au nouveau président d’une république imaginaire du Moyen-Orient.

Il enchaîne d’autres rôles avec des partenaires prestigieuses, comme Romy Schneider («Mado», 1976 ), Annie Girardot («Il n’y a pas de fumée sans feu» en 1972, «Docteur Françoise Gailland» en 1975), Françoise Fabian («Madame Claude», 1976). Avec l’amusante Ginette Garcin, il forme un couple de parents dans «Ne pleure pas» de Jacques Artaud (1977).

Son style sobre, sa voix bien placée, son élégance innée lui apportent des rôles à sa hauteur : ainsi, il sera ministre, ambassadeur, préfet, expert, homme d’affaires, colonel, chef de police, chef rédacteur de journal, bijoutier, mais toujours avec le ton approprié, d’une façon naturelle sans aucune affectation. Toutefois, il aurait bien aimé sortir de ce style de personnage pour jouer un voyou, et surprendre ainsi son public. Il y parviendra un peu grâce à Claude Chabrol qui, dans «Nada» (1973), nous le montre au réveil, ébouriffé, dans une attitude nettement moins académique !

Une présence, une voix…

Pour le petit écran, entre autres compositions, il apparaît, Enguérrand de Marigny, dans la série «Les rois maudits» (1972). En 1983, il participe à la fiction remarquée «Thérèse Humbert» incarnée par Simone Signoret. La même année, il représente Georges Pompidou, alors ministre, dans le téléfilm «Le président a disparu». S'il figure dans des reconstitutions juridico-historiques(«L’affaire Dreyfus», «L’affaire Seznec) il ne dédaigne pas les séries populaires comme «Les cinq dernières minutes», «Le commissaire Maigret», «Nestor Burma», etc.

Doté d’une superbe voix, il la prêtera volontiers à de grands artistes américains comme Richard Burton ou Marlon Brando. Il enregistrera plusieurs 33 tours, dont certains texte de Jean Cocteau. Avec son épouse Nicole, il narrera de tendre façon «Les contes du Petit Chaperon Rouge» et autres rêveries enfantines…

L'homme…

André FalconAndré Falcon

Alors sociétaire de la Comédie Française, André Falcon croise en ces lieux une jeune élève du Conservatoire de Paris, stagiaire en ces lieux. Elle a 20 ans et se nomme Nicole Gay. Tombés amoureux l'un de l'autre, ils se marient et Nicole abandonnera sa carrière pour se consacrer à son époux et à leur fille Cécile.

L’homme était sobre, digne et discret, n’appartenant à aucune chapelle, fuyant les mondanités, les soirées officielles, tapageuses et médiatisées. Attiré par tous les arts, la peinture, la musique, il était sensible et très facilement touché ; "Un lion superbe" écrira de lui Muriel Mayette, administrateur, dans son mot d’adieu sur le site de La Comédie Française. Sa réserve élégante l’aura peut-être privé d’une carrière sur la grande toile blanche plus éblouissante. Ne voyait-on pas en lui un nouveau Jean Gabin ? Mais à aucun moment, il n'aura cédé à la facilité .

"Se souvenir des belles choses…"

André Falcon nous a quittés le 22 juillet 2009 des suites d’une douloureuse maladie, laissant ses proches et ses amis fidèles dans un immense chagrin. Denis Podalydes, sociétaire de la Comédie Française, qui s’était rapproché de son glorieux aîné pour lequel il éprouvait admiration complicité et amitié prononcera lors de ses obsèques un discours émouvant.

"L'oubli est un affreux voleur" dit une chanson. Ne nous laissons pas dépouiller de nos plus beaux souvenirs.

Documents…

Remerciements : Nous devons cette page à la confiance et à la disponibilité que nous ont témoignées Mme. Nicole Falcon, son épouse, et Cécile Falcon, leur fille. Qu'elles en soient chaleureusement remerciées, ainsi que Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie Française, dont nous avons souvent utilisé le témoignage. Vous trouverez des informations complémentaires concernant André Falcon sur mon blog personnel.

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Seul le vent connaît la réponse…

Citation :

"Nous jouerons, et nous jouerons toujours, mais désormais aussi à la mémoire d'André Falcon"

Muriel Mayette, administrateur de la Comédie Française (22 juillet 2009)
Donatienne (mars 2011)
André Falcon dans «Baiser volés»

François Truffaut remarque André dans une mise en scène de Sacha Pitoëff. Il l’engage pour «Baisers volés».

Ne voyez-vous pas cette scène merveilleuse où, directeur de l’agence Blady, agence de détective, il écoute sidéré le discours sidérant de Michael Lonsdale qui déclare : "Personne ne m’aime et je veux savoir pourquoi" ?

André lui annonce qu’il va envoyer un “périscope”. "Un périscope ?" demande Lonsdale. Oui un périscope, et il lui recommande Jean-Pierre Léaud, qui sera très bon en périscope, "parce que, pour les filatures…".

A cet instant, André passe un doigt sur son front, en un petit geste de gêne et d’impuissance, éludant avec une infinie délicatesse l’incompétence absolue de son jeune poulain.

Pourquoi ce moment de comédie et de cinéma est-il si profondément incrusté dans ma mémoire, m’a-t-il toujours faire rire et me ravit encore ? Je ne sais. Si je sais. Le geste, la voix, le ton et le regard d’André sont alors d’une harmonie, d’une précision et d’une finesse dans l’expression de l’inconfort, de la gêne et de la perplexité, d’une naïveté et d’une ignorance totale de l’effet comique qu’il produit, qu’il semble bien que Truffaut a capté là un moment de grâce, entre improvisation et préparation, un moment de vie où la vérité des personnages s’arme de la vérité des êtres, où ceux-ci et ceux-là coïncident en un parfait accord.

Extrait de l'hommage prononcé lors des obsèques d'André Falcon

Ed.7.2.1 : 30-12-2015