Saturnin FABRE (1884 / 1961)

… un fou génial

Saturnin Fabre

"Dans la profession, on le considérait comme un fou, mais un fou qui avait incontestablement du génie".

Ces mots de François Périer disent bien la place toute particulière de l’extravagant Saturnin Fabre dans le cinéma français des années 30 et 40. Sa haute taille, sa voix grave et sa diction inattendue en ont fait une vedette très populaire dont les répliques devinrent culte à l’instar du fameux "Tiens ta bougie…droite !" répété à l’envi au timide Bernard Blier de «Marie-Martine» (1942), une saillie aussi célèbre à l’époque que l’"Atmosphère" d’Arletty ou le "Bizarre, bizarre…" de Jouvet …

Jean-Paul Briant

L'enfance d'Erbaf…

Saturnin FabreSaturnin Fabre

Ce fou présumé naquit pourtant… à Sens le 4 avril 1884. Le comédien a décrit lui-même dans sa désopilante autobiographie la première réaction de son père à sa naissance : "Il a un grand nez, c’est une horreur !". Alors que ses parents sont au théâtre, il échappe, bébé, à l’incendie de la maison familiale. Ruiné, son père se lance dans la fabrication d’une "… curieuse mixture composée de manioc, de cacao et de semoule" appelée kaïopa du Japon ; c’est d’abord le succès : la famille s’enrichit et s’installe à Saint-Mandé. Malheureusement, l’association avec la société Picon tournera au vinaigre : son père se retrouve englué dans un interminable procès perdu d’avance. Ne supportant pas la faillite, M.Fabre se retrouve interné à Charenton. C’est désormais sa mère qui s’occupe de faire bouillir la marmite.

Entre temps, Saturnin et son frère aîné sont rentrés très jeunes en pension, ou plus exactement "en prison" chez les Frères de Passy : il y restera jusqu’à l’âge de 16 ans. Ses résultats scolaires donnent un bon aperçu de son avenir : 20 en chant, musique, déclamation et dessin, zéro en sciences ! L’appréciation de ses professeurs est édifiante : "Distrait. Inattentif. Nul en mathématiques. Habitude de faire rire ses camarades". Pour avoir représenté son professeur de dessin avec une trogne d’ivrogne, il se retrouve consigné à la pension le 1er janvier 1896. Cette même année, à l’occasion d’un petit rôle dans «Jeanne d’Arc» de Jules Barbier, il découvre sa vocation : il sera comédien.

Les débuts d'un fumiste…

Saturnin FabreLe président de la République fit "Oh!"

Sa mère pensait qu’il aurait belle allure en officier colonial mais elle accepte de le voir étudier la musique au Conservatoire. La clarinette est déjà son instrument de prédilection, comme on le verra plus tard dans «Le club des soupirants» (1941) ou «Opéra musette» (1941). Engagé dans la Musique de l’Artillerie de Vincennes, il se fait joliment remarquer à l’occasion d’un concert officiel : lors d’un solo de clarinette, un magnifique couac ponctué d’un fou-rire fait sursauter le Président Loubet ! Auteur de diverses compositions, Saturnin les rassemblera dans une œuvre dédiée à ses neveux, «Ce que jouent les enfants». Malgré tout, c’est le théâtre qui l’attire : "refusé à l’unanimité" en 1901, il finit par entrer au Conservatoire d’Art Dramatique, dans la classe de Paul Mounet qui délivre cette appréciation colorée : "Grande taille ! Belle voix ! Figure de médaille, nom de Dieu ! Magnifique tragédien !".

"Fumiste invétéré" au Conservatoire, il ne fait pas preuve de la même rigueur que Françoise RosayFrançoise Rosay et Hélène DieudonnéHélène Dieudonné, deux de ses camarades de promotion appelées à une belle et longue carrière. Malgré tout, il n’en débute pas moins sur scène, d’abord à l’Athénée puis aux Variétés avec Max DearlyMax Dearly. Antoine le repère : "C’est une nature, engagez-le ! ". En 1907, il entre dans la compagnie du prestigieux metteur en scène; hélas, le directeur de l’Odéon est aussi un mauvais payeur : crevant littéralement de faim, le débutant se pointe au Ministère pour y jouer la comédie de l’évanouissement devant un ministre qui lui alloue aussitôt quelques subsides.

Les tournées Baret, dont il sera un fidèle compagnon jusqu’au milieu des années 20, lui permettront de s’en sortir financièrement et de roder sa technique. Il parcourt l’Europe et l’Amérique du Sud, jouant «Ramuntcho», «Les cinq sous de Lavarède» ou, plus classique, «Les femmes savantes». «Locus Solus» de Raymond Roussel, incompris du public, déclenche la colère du jeune comédien qui n’hésite pas à se battre avec les spectateurs ! Amoureux et jaloux, il court, en pleine représentation, jusqu’à la loge de sa partenaire, Marfa Dhervilly, histoire de vérifier qu’aucun galant ne marche sur ses plates-bandes, et revient en scène, dare-dare ; en chemin, il oublie sa perruque et la salle éclate de rire au milieu d’un sombre peplum !

Une brouille avec ses camarades de jeu n’est pas pour lui déplaire : ainsi il ne parvient pas à comprendre que Jules Berry refuse d’apprendre son texte et improvise comme au bon vieux temps de la Commedia dell’arte ; nos deux cabotins se disputent, puis se réconcilient et finissent par s’apprécier. Lorsque la pièce ne lui convient pas, il la joue tout de même…mais sous un pseudo loufoque comme Jean Naimard ou Sam Court ! On l’apprécie en aristo homosexuel de «La fleur des pois» (1932) d’Edouard Bourdet ou dans «La banque Nemo» (1931) de Louis Verneuil, dont il crée six comédies. Dans «L’école des contribuables» (1934), selon la critique de l’époque, il fut "… la joie de la soirée", interprétant un "… fonctionnaire tatillon avec des mines, des regards fulgurants, irrésistibles"

Les agréments du cinéma…

Saturnin FabreSaturnin Fabre (1939)

Dès 1911, Saturnin Fabre découvre le cinéma grâce aux bandes comiques de Prince Rigadin ; le producteur, devenu son ami, le paye en lui offrant un chien ! Plus sérieusement, il joue «Mademoiselle de la Seiglière» (1920) sous la direction d’André Antoine mais il ne tourne qu’une poignée de films au temps du muet. Un échec sur les planches le convainc de se consacrer au cinéma devenu parlant : "La vie de cinéma a ceci de bien agréable : le comédien dit trois phrases et va se reposer trois heures". Il enchaîne les tournages et les voyages : Londres pour «La route est belle» (1929), Berlin pour «L’amour chante» (1930), Venise pour «Casanova» (1934). S’il se produit le soir sur scène, il exige de finir le tournage à 18 heures tapantes. Lorsque Marc Allégret lui réclame de jouer les prolongations trois jours de suite, il installe un réveille-matin dans le décor et quitte le plateau lorsqu’il sonne le clap de fin !

L’ami Saturnin ne nous invite guère à prendre au sérieux l’acteur célèbre qu’il devient très rapidement. Si l’on en croit son autobiographie, il a tourné «Ma cousine de Varsovie» (1931) pour le fisc insolent, «Les dégourdis de la onzième» (1937) pour récupération de ses chèques sans provision, «Tricoche et Cacolet» (1938) pour ses œuvres, «Cavalcade d’amour» (1939) pour sa retraite, «Lunegarde» (1944) pour son pillage par les cambrioleurs allemands, «Christine se marie» (1945) pour ses pots cassés par les Américains, «Clochemerle» (1948) et «Docteur Laennec» (1948) pour les escroqueries futures !

A y regarder de plus près, on n’est pas obligé de partager cet avis. Bien sûr, il y a peu de chefs d’œuvre parmi ses 80 films ; si Carné, Duvivier ou Guitry l’ont dirigé, il est passé à côté de Renoir, Becker ou Grémillon. Lorsqu’il croise Abel Gance, c’est pour le morne «Roman d’un jeune homme pauvre» (1935)… Aussi pourquoi ne pas sombrer sans hésiter du côté d’André Cerf ou René Guissart comme dans l’ahurissant «Toi, c’est moi» (1936) où il surprend Pauline CartonPauline Carton et André Berley sous les palétuviers ? On imagine qu’il s’amuse beaucoup à l’idée de paraître dans «Ploum ploum tra la la» (1946) ou de jouer un clochard nommé Prince Andromaque de Miremir dans «Ne bougez plus» (1941), un joyeux navet de Pierre Caron…

Un partenaire de choix…

Saturnin Fabre«Pépé le Moko» (1937)

Pourtant, si l’occasion se présente, Saturnin Fabre sait reconnaître le talent d’un réalisateur ou d’un comédien. Ainsi, dans «Les otages» (1939), où il tient le rôle important de M. Rossignol, le vaillant châtelain du film, il se fend d’une appréciation élogieuse sur son metteur en scène et ses partenaires : "Le fin et subtil cinéaste Raymond Bernard, les bien regrettés Dorville et Charpin, l’aimé Pierre Larquey, les excellents camarades Annie Vernay, Labry, Roquevert…". Pas mal pour un misanthrope auto-proclamé ! Comme les partenaires haut de gamme ne se refusent pas, il tournera plusieurs fois avec Elvire Popesco – leur mariage est explosif dans «Tricoche et Cacolet» (1938) – mais aussi avec Fernand Gravey, Michel Simon et, bien sûr, Raimu qu’il aime et admire. Dans «Vous n’avez rien à déclarer ?» (1936), la rencontre des deux savants farfelus est un morceau d’anthologie. La mort de son ami en 1946 le bouleversera.

Dans les œuvres très légères destinées à promouvoir FernandelFernandel, il anime volontiers des silhouettes absurdes et cocasses d’homme important et ridicule : inspecteur sourcilleux des armées dans «Les dégourdis de la onzième» (1937), Baron des Orfraies dans «Ignace» (1937) où Alice TissotAlice Tissot le traite de "grand fou" et Nita RayaNita Raya l’appelle "Chouchouille" ; il campe Monsieur Van Der Pouf dans «Tricoche et Cacolet» (1938) avant de disputer avec Colette DarfeuilColette Darfeuil – tous deux en maillot de bain dans la baignoire – une bataille navale de canards en plastique pour «Le club des soupirants» (1941). Plus tragiquement, il suit Jean Gabin dans la Casbah pour «Pépé le Moko» (1937) : le rôle de Grand-Père, le receleur, reste une silhouette inoubliable, drôle et inquiétante, comme dans la scène du meurtre de Régis (Charpin). Robinson à la barbe fleurie égaré sur un atoll polynésien dans «Le récif de corail» (1939), il retient surtout du tournage qu’il n’obtint que le troisième prix lors d’un concours improvisé des plus beaux pieds remporté par Jean GabinJean Gabin! Ils devaient se retrouver après guerre dans «Les portes de la nuit» (1946) : le destin et MarleneMarlene Dietrich en décidèrent autrement mais, en collabo enrichi par le marché noir, surnommé ironiquement l’ami Fritz par ses voisins, Saturnin donne une de ses meilleures prestations. Sur le tournage, n’en faisant qu’à sa tête, il déstabilise sans vergogne sa jeune partenaire, Nathalie Nattier.

«Marie-Martine» (1942) suffirait à prouver que ce désinvolte avait le sens inné de la répartie : il avait parié avec Albert Valentin que le public reprendrait en cœur la cinquième reprise de sa réplique "Tiens ta bougie…droite !" ; certain de l’effet produit, c’est lui qui choisit d’en faire un leitmotiv comique ; mais la scène vaut aussi pour son mélange d’humour et d’émotion lorsqu’il révèle à son filleul (Bernard Blier) qu’il a aimé lui aussi autrefois mais que désormais il préfère vivre "… seul !". En deux scènes seulement, Saturnin se taille la part du lion au milieu d’une époustouflante distribution…

Deux spécialités : les escrocs et les fous…

Saturnin Fabre«Miquette et sa mère» (1946)

Un comédien de 54 ans qui se blesse en faisant du toboggan dans un square lors d’un tournage – celui de «Monsieur Brotonneau» (1939) – voilà de quoi passer aux yeux des "… professionnels de la profession" pour un allumé de première ! Il faut dire que les rôles d’escrocs farfelus, de fêlés et de fous lui conviennent tout particulièrement. Lorsqu’il campe une canaille, sa faconde de matamore la rend toujours sympathique malgré tout. Monsieur Aristide, dans «Battement de cœur» (1939), est le directeur sourcilleux d’une école de pickpockets : même Carette n’ose moufter devant son autorité intraitable, c’est dire ! Lors d’une scène où il doit gifler Danielle Darrieux, l’impressionnant Saturnin terrorise la comédienne en précisant qu’il ne fera pas semblant… Le Professeur Thalès de «La nuit fantastique» (1941) n’est pas en reste : margoulin douteux qui se prétend le père de Micheline PresleMicheline Presle, histoire de lui voler son héritage, il n’est en vérité qu’un magicien de pacotille. Dans «L’ennemi public n°1» (1953), il se présentera à Fernandel comme "… le meilleur avocat de New York, WW…Stone !» mais jubile à l’idée d’expédier son client sur la chaise électrique !

Au premier rang des joyeux cinglés de sa collection trône Letondu dans «Messieurs les ronds-de-cuir» (1936) : en bureaucrate foldingue jouant du cor de chasse dans les couloirs du ministère, il fit beaucoup rire ArlettyArletty qui appréciait ce "numéro insensé". Ayant superbement prouvé dans «Désiré» (1937) qu’un homme du monde peut être un fieffé goujat, il reprend du service chez Sacha Guitry pour «Ils étaient neuf célibataires» (1939) : Adhémar Colombinet de La Jonchère est un aristo ruiné marié sans le savoir à une mère maquerelle (Marguerite Pierry) ; lorsqu’il débarque dans la “maison” de sa chère et tendre, il se réjouit en toute innocence de devenir le père de tant de belles jeunes filles !

Après-guerre, il cumule les apparitions loufoques : savant farfelu dans «On demande un ménage» (1945), génie prisonnier d’un vase et décidé à réaliser les vœux du banquier Jules Berry dans «Si jeunesse savait…» (1947), on se souvient surtout à la même époque d’«Un ami viendra ce soir» (1946) où il passe tout le film torse nu et l’éventail à la main : il est vrai que l’action se déroule dans un asile mais, lorsqu’il en joue le directeur, comme dans «Carnaval» (1953), il ne paraît pas moins atteint que ses patients !

Sortie par l'escalier de service…

Saturnin FabreSaturnin Fabre (1953)

«Clochemerle» (1948), où Saturnin Fabre inaugure les vespasiennes, sortit peu de temps avant son hilarante autobiographie, «Douche écossaise» (1948) : anticonformiste jusqu’au bout, il invente le verlan avant l’heure et la signe Ninrutas Erbaf ! On y sent le ton désabusé de celui à qui on ne la fait plus mais aussi l’amour du métier et la sympathie pour nombre de vieux camarades comme AlermeAlerme, DorvilleDorville ou Jeanne Fusier-GirJeanne Fusier-Gir. A cette époque, son caractère semble devenir plus ombrageux : ainsi, sur le tournage de «Miquette et sa mère» (1949) où il campe une "ganache tragique", le marquis de la Tour-Mirande, il n’apprécie guère les méthodes de Clouzot et le fait savoir. Cela se passe mieux avec Gilles Grangier qui, dans «Les petites Cardinal» (1950), lui permet de retrouver le personnage qu’il a créé sur les planches, un bourgeois parvenu, soucieux de bien marier ses filles pour mieux servir ses intérêts, enfin un rôle principal ! Il donnera encore de la voix en Général Petypon du Grêlé dans «La dame de chez Maxim’s» (1950) ou en ivrogne volubile pour «La fête à Henriette» (1952) de Duvivier. Il quittera l’écran sur un air de clarinette : accompagné à la contrebasse par Yves Robert, il joue le bourreau mélomane d’«Escalier de service» (1954) de Carlo Rim.

Saturnin Fabre se retire dans sa maison de Montgeron, près de Paris, pour s’occuper de son épouse, Suzanne Benoist, paralysée depuis de longues années. Toujours amateur d’humour noir, alors qu’il habitait la bourgade de Deuil, il avait trouvé judicieux d’orienter le lit de sa femme en direction du cimetière ! Lorsqu’elle disparaît en 1957, son chagrin accentue encore sa misanthropie naturelle.

Quatre ans plus tard, il meurt d’une congestion pulmonaire, le 24 octobre 1961. Le journal télévisé du soir loue sa "… grandiose et frénétique truculence" . L’année suivante, le Festival de Cannes lui rendit hommage : comme l’aurait dit Saturnin, en ménageant son habituelle pause insolite en fin de phrase, c’était tout de même un petit peu… tard !

Documents…

Sources : «Douche écossaise», autobiographie de Saturnin Fabre (1948), plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ploum ploum tralala…

Citation :

"A-t-on assez remarqué la mobilité de sa physionomie qui, épousant les modulations de sa voix, passe en un éclair du clin d’œil égrillard au courroux véhément, de la larme de crocodile au regard offensé, de la bonhomie à la sournoiserie ?"

Raymond Chirat
Jean-Paul Briant (novembre 2014)
Ed.7.2.1 : 2-1-2016