Gilbert GIL (1913 / 1988)

… un beau gosse rebelle

Gilbert Gil

Plus rageur que torturé, Gilbert Gil fut le jeune révolté du cinéma d'avant guerre, nerveux, livrant des bagarres intérieures comme l'aura dit Raymond Chirat.

Tendu, obstiné, il incarnera le rebelle dans toute sa splendeur. Mais il avait une séduction naturelle.

Qu'il me soit permis d'adresser mes remerciements sincères à Monsieur Philippe Moreau, son fils, qui m'a aidée avec tant de gentillesse à rendre cet hommage à son papa. Qu'il sache que j'ai été émue de bâtir cette page car Gilbert Gil était l'acteur préféré de mon père. C'est dire si j'en avais entendu parler !

Donatienne

Un enfant de caractère…

Gilbert GilGilbert Gil

Gilbert Jean Alphonse Moreau naît à Goussainville le 7 septembre l913. Son père, Jean Moreau, n’est qu’une étoile filante dans sa vie : il laissera très rapidement Madeleine (née Verdier), la jeune maman, seule avec son bébé. Madeleine épousera en secondes noces le jeune frère de son mari, Jacques Moreau.

Le petit Gilbert grandit dans cette famille de bourgeoisie aisée qui possède des fermes à Goussainville et à Gisors, et jusqu'au château de Firminy, une localité où son grand-père maternel avait fondé les aciéries locales. Gilbert aura deux sœurs, Jacqueline et Marie-Adèle que tout le monde appellera “Maillote”.

Lors de nos échanges, Philippe Moreau nous a confié qu'il était fait souvent allusion à une de ses grands-mères qui portait le nom de Binoche : il ne paraît pas impossible qu’il puisse exister un lien de parenté entre Gilbert et l’actrice Juliette BinocheJuliette Binoche, tant les ressemblances existent avec les sœurs du futur acteur, mais cette éventualité n'a pas été confirmée.

Le jeune Gilbert devient bientôt un adolescent du genre “beau gosse”, doté de cette insolence propre aux jeunes gens. Révolté, rageur, il ne s’entendra pas toujours bien avec son oncle et beau-père. Querelles familiales, fâcheries, ruptures et retours ponctueront sa vie et son côté rebelle ne s’estompera jamais. Peu attiré par les études, assoifé d’indépendance, il quitte bientôt le domicile familial.

Les débuts sur scène…

Il s'installe à Paris où, après une courte tentative dans le journalisme, il s'inscrit au Conservatoire, suivant pendant deux années les cours de Charles DechampsCharles Dechamps, puis ceux d’André BrunotAndré Brunot. Talentueux, doté d'une belle voix, il décroche un premier prix à 16 ans, chose assez rare pour un jeune postulant. Il fait ses premiers pas sur scène aux côtés de Victor Francen dans «L’assaut», une pièce de Henry Bernstein (1930). Il donne l'illustration de insoumission en incarnant également Arthur Rimbaud dans le «Verlaine» de Maurice Rostand.

Gilbert Gil…

Gilbert GilGilbert Gil et Danielle Darrieux (1937)

En 1936, Gilbert Moreau fait ses premières armes au grand écran sous le nom de Gilbert Gil. S'il tient un rôle discret d'étudiant dans «Mayerling», il est davantage présent dans «Les grands» de Félix Gandera où il campe un élève agité dans la pension dirigée par le couple Charles VanelCharles Vanel et Gaby MorlayGaby Morlay. Il tient un rôle semblable, toujours conforme à son propre caractère, dans «Le mioche» de Léonide Moguy. Si l'on ajoute «Jeunes filles de Paris» de Claude Vermorel et «Le coupable» de Raymond Bernard, cela porte à cinq le nombre de ses apparitions en quelques mois et le public ne tarde pas à le repérer.

Sa carrière lancée, en trois années, l'acteur va se montrer dans 16 films avant la guerre. Si on peut le classer dans les séducteurs de l'époque, il est bien loin des Tino RossiTino Rossi, Henri GaratHenri Garat, Fernand GraveyFernand Gravey ou autres qui ont un public assuré. Voyou, gangster, caractériel, il apparaît sur les écrans comme un James DeanJames Dean français avant l'heure.

Le plus marquant de ses rôles de l'époque est sans nul doute celui de Pierrot, un voyou, dans «Pépé le Moko» de Julien Duvivier (1937). La même année, «Une femme sans importance» lui donne Pierre BlancharPierre Blanchar comme papa de cinéma, et tout le monde n'a aucun mal à trouver une ressemblance physique entre les deux comédiens, au point d'alimenter une rumeur qui perdurera : Pierre Blanchar ne serait-il pas le père naturel de Gilbert ? Cette prétendue filiation amusait beaucoup maman Madeleine qui était, convenons-en, la mieux placée pour pouvoir démentir formellement cette allégation. Cette ressemblance fortuite incitera les producteurs à les remettre en présence l'un l'autre dans «Le coupable» (Raymond Bernard, 1937) «Nuit de décembre» (Kurt Bernhardt, 1940) et «Secrets» (1942, réalisé par "papa" lui-même !)

Signalons quelques autres participations intéressantes , comme dans «Gribouille» (Marc Allegret, 1937) marqué par sa rencontre avec Raimu. Impressionné par le “grand Jules”, il le retrouvera avec fierté dans «Noix de coco» (Jean Boyer, 1938) et «Monsieur la souris» (Georges Lacombe, 1942), sur des scénarios écrits par Marcel Achard.

Sous la houlette de Henri Decoin, il donne la réplique à Danielle Darrieux dans «Abus de confiance» (1937). Peu après, dans «Le voleur de femmes» (Abel Gance, 1937), il partage l'affiche avec ces excentriques que sont Jules Berry et Saturnin FabreSaturnin Fabre. Jean Choux lui fait endosser l'uniforme de marin dans «La Glu» (1938) où il tombe amoureux de Marie Bell. Il succombe également sous le regard envoûtant de «L'entraîneuse» (Albert Valentin, 1938) d'autant plus facilement qu'elle avait les beaux yeux que tout le monde s'accorde à reconnaître à Michèle MorganMichèle Morgan !

L'après guerre…

Gilbert GilJean-Louis Barrault et Gilbert Gil (1941)

La guerre installée, Gilbert Gil reprend ses activités artistiques dans un registre sans surprise. «La symphonie fantastique» (Christian-Jaque, 1941) fait de lui le fils inévitablement rebelle d'un Berlioz magistralement incarné par Jean-Louis Barrault. En zone libre, il tourne «L'assassin a peur la nuit» (1942), adaptation par Jean Delannoy d'un roman de Pierre Véry.

Dans «Pierre et Jean» (André Cayatte, 1943), il partage l'affiche et le titre avec Bernard Lancret; les deux frères se déchireront quand ils réaliseront qu'ils ne le sont qu'à moitié. Mais Gilbert ne reste pas indifférent aux événements. Il entre en résistance, sous le nom de guerre "Hortensia Bleu", dans le réseau des comédiens résistants dont le chef est Georges Tournon, futur parrain de son fils. Le conflit terminé, André Cayatte le rappelle pour «Le dernier sou» (1944) où, naïf, il est le jouet d'une femme fatale (Ginette LeclercGinette Leclerc).

Pour redonner le sourire à des Français soumis à de rudes épreuves, le temps est (re)venu des comédies joyeuses : c'est le cas de «Leçon de conduite» (Gilles Grangier, 1945) à l'issue de laquelle cette chipie d'Odette JoyeuxOdette Joyeux ne se résout par pour autant à se bien conduire. «On demande un ménage» (Maurice Cam, 1945) fait de lui le frère d'un Robert DhéryRobert Dhéry déguisé en femme pour une gentille farce annonciatrice de quelques “Branquignolades” encore à venir.

En 1947, Gilbert Gil passe derrière la caméra pour diriger une fiction policière produite par un de ses oncles, «Brigade criminelle». Apparaissant également devant l'objectif, il nous fait découvrir Ellen Bersen son épouse d'alors, qui fera une courte carrière d'actrice. Hélas, le succès ne sera pas au rendez-vous et l'oeuvre demeurera son unique mise en scène cinématographique .

Le style policier semblant lui convenir, le voici membre de la famille Pescara dans «La dame d'onze heures» (Jean Devaivre, 1947), une intrigue adroitement menée où il fait face à Paul Meurisse. Dans le même genre, il apparaît dans «Le mannequin assassiné» (1947) aux côtés de Blanchette BrunoyBlanchette Brunoy.

Au cours de la décennie 50, tout aussi séduisant à la ville qu'à la scène, Gilbert Gil fréquentera de nombreuses femmes, ce qui ne l'empêchera pas d'être très proche du tandem Jean Cocteau/Jean Marais. Alors qu'il est papa de fraîche date, il apparaît dans «Né de père inconnu» (Maurice Cloche, 1950), un mélodrame qui a dû lui rappeler quelque chose. Parallèllement, il anime «Le bar de l'escale», une série d'émissions radiophoniques nocturnes diffusée sur les ondes de Radio-Tunisie (1953).

Sacha Guitry, qui l'appréciait beaucoup, lui demandera d'incarner tour à tour Jean-Jacques Rousseau («Si Versailles m'était conté», 1953), Louis Bonaparte («Napoléon», 1954) et Molière («Si Paris nous était conté», 1955), faisant de lui un des rares comédiens présents dans les 3 derniers opus historiques du grand maître.

Le temps des copains…

Gilbert GilAu théâtre, avec Madeleine Robinson
(«Une grande fille toute simple», 1952)

Mais voilà, une nouvelle vague artistique déferle qui balaie tout sur son passage. Comme tant d'autres, Gilbert Gil a du mal à trouver une place dans ces nouvelles familles où tout le monde n'est pas le copain de tout le monde. Il a pourtant une personnalité bien affirmée, annonçant la lignée des Alain DelonAlain Delon ou Gérard BlainGérard Blain qui prétendent à sa succession. Des réalisateurs qui le connaissaient bien l'emploient tout de même encore, comme, André Cayatte qui en fait un inspecteur de police dans «Le glaive et la balance» (1962), ou Christian-Jaque qui lui fait embrasser une carrière de journaliste pour «Les bonnes causes» (1963) ; finis cependant les rôles de premier plan. Curieusement, sans chercher de compensation, Gilbert Gil ne fera que de discrètes apparitions sur les petits écrans, comme dans «Thierry la Fronde».

L'homme…

Gilbert Gil se mariera une première fois avec Ellen BernsenEllen Bernsen, dont il aura un fils qui fera une carrière de diplomate. Leur divorce prononcé, il se remarie avec Jeanne Poirson, aujourd’hui décédée. Il épousera en troisième noce Livine Le Tinnier, une clerc de notaire.

Au mitan des années soixante, Gilbert Gil le révolté se fait, à son corps défendant, progressivement oublier. On peut l'apercevoir furtivement dans une publicité pour EDF, avant qu'un article paru dans un magazine de télévision ne nous apprenne sa reconversion en moniteur d'auto-école, où il donna, soyons-en sûr, des leçons de conduite plus profitables à ses élèves qu'à Odette Joyeux

Grand-père, il aura eu la joie de connaître ses deux premières petites filles, Aurélie et Anne-Sophie. Grand fumeur, il décédera des suites d’un emphysème chronique, le 25 août 1988, dans la maison de retraite de Maison-Lafitte. Ses cendres sont déposées au cimetière de La Garenne Colombe.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Gilbert Gil…

Un petit mot de notre correspondant…

"Je me tiens à votre disposition et à celle des internautes pour toute précision d'ordre factuel, sachant que mes premiers souvenirs remontent, au mieux, aux années 1950.

Enfin, je serais très désireux de visionner «Brigade criminelle» (1947), un film “familial” produit par mon grand-oncle et le seul où mon père et ma mère jouent ensemble. Si l'un des cinéphiles habitués de L'Encinémathèque possède cette rareté, qu'il me contacte sans tarder (Contacts et liens)

Philippe Moreau
Donatienne (janvier 2015)
Ed.7.2.1 : 2-1-2016