Marcel PERES (1898 / 1974)

… brut de décoffrage

Marcel Pérès

Définition vivante de l’adjectif “bourru”, Marcel Pérès mérite notre reconnaissance pour avoir ronchonné, éructé ou fulminé sans relâche tout au long de près de 180 films.

Les sourcils fournis, le nez fort, la casquette ou le képi toujours vissé sur le crâne, sans parler de sa sempiternelle moustache, il reste une des silhouettes les plus familières de l’écran français, d’autant qu’on le retrouve à l’affiche de nombreux classiques signés Carné, Renoir, Ophuls ou Buñuel…

Jean-Paul Briant

Une enfance foraine…

Marcel PérèsMarcel Pérès et Jean Gabin (1946)

Né à Castel-Sarrazin le 24 janvier 1898, Marcel Jean-Paul Farenc était le fils d’un coiffeur – un rôle qu’il s’amusera à reprendre à l’écran, histoire de faire la barbe à Gabin dans «Gas-oil» (1955). La mort de son père, alors qu’il n’a que huit ans, va changer le cours de sa vie. Sa mère se remarie avec un original qui a tâté du séminaire avant de choisir le théâtre itinérant : il s’appelle Paul Pérès et donnera à ses beaux-enfants son nom mais aussi l’amour de la scène. La sœur aînée de Marcel, Jeanne Farenc, devenue comédienne, prendra le nom de Jeanne PérezJeanne Pérez. Le petit Marcel participe activement à la vie de troupe : apprenti machiniste, bateleur ou comédien, il jouera même l’une des «Deux orphelines», ce qui paraît difficile à imaginer en regard de ses rôles ultérieurs ! Mobilisé à sa majorité, il retrouve les tréteaux de province en 1920, tirant le diable par la queue plus souvent qu’à son tour. Le cinéma entre indirectement dans sa vie puisque il se fait projectionniste pendant la saison creuse. Lassé des petits rôles que son beau-père lui réserve, il monte à Paris en 1924. Bien sûr, il participe à une revue de Rip et se fait régulièrement engager par les Tournées Baret mais le temps de vaches maigres perdure. Pour gagner sa croûte, Marcel fait de la figuration dans les films à grand spectacle comme le «Napoléon» d’Abel Gance – bien malin qui l’y reconnaîtra ! Pragmatique, il devient chauffeur de taxi et apprend par cœur le nom des 1500 rues de Paris, "… comme un rôle" écrira en 1948 L’Ecran Français.

Chauffe, Marcel !…

Les choses semblent enfin prendre une meilleure tournure en 1935 : Marcel a 37 ans et croit toujours à sa bonne étoile. La pratique du football mène à tout, par exemple à sympathiser avec Jean GabinJean Gabin qui lui met le pied à l’étrier dans «Variétés» (1935) : une participation, certes, mais qui crée une solide complicité entre les deux hommes. Au début du «Quai des brumes» (1938), c’est Pérès qui conduit le camion brinquebalant qui mène au Havre le soldat déserteur : les routiers sont sympas mais il y a des limites et les deux hommes sont sur le point d’en venir aux mains; bon bougre, Pérès finit par offrir à Gabin son paquet de cigarettes. Leur amitié scellée, on les retrouve aussitôt à l’affiche de «La bête humaine» (1938) de Renoir ou chez Carné dans «Le jour se lève» (1939). Aux ordres de Gabin dans «Remorques» (1940), il reprend du service après-guerre dans «Martin Roumagnac» (1946) : cette fois, il accompagne son chef de chantier à la boxe où il cède galamment sa place à MarlèneMarlène Dietrich. Dans les années 50, Gilles Grangier engagera trois fois ce solide comparse : c’est ainsi, par exemple, que transformé en homme-sandwich, il râle contre «Archimède le clochard» (1958) qui nourrit son chien de jambon quand "… les Chinois crèvent de faim" ! Une silhouette de bedeau dans «Maigret et l’affaire Saint-Fiacre» (1959) ou de jardinier dans «Monsieur» (1964) seront autant de gages de fidélité dans un milieu qui n’en est pas si prodigue…

Le comédien Roger BlinRoger Blin, un complice des années de galère, sera sa seconde chance : lorsqu’il lui déniche un engagement dans l’équipage de «Mollenard» (1937), la machine est lancée. En 1938, Pérès apparaît dans la bagatelle de dix-huit films, dont «Monsieur Coccinelle» où il joue un boucher nommé Brutus Dupont ! On a parfois du mal à le repérer, surtout s’il est grimé en mineur de fond comme dans «Grisou» : seule sa voix gutturale est identifiable jusqu’au moment où on retrouve sa moustache déjà familière au comptoir d’un café auprès de son pote Bernard BlierBernard Blier qu’il appelle "Mon p’tit gars". Lorsque son nom paraît enfin sur l’affiche de «Retour à l’aube» (1938), c’est une forme de consécration, aussitôt confirmée par ses apparitions dans «Hôtel du Nord» (1938), «La charrette fantôme» (1939) ou «Paradis perdu» (1939).

Par la suite, on retrouvera l’ami Pérès au volant d’un camion mais le macabre ne sera jamais loin : au début de «Panique» (1946), il découvre un cadavre sur le terrain vague où doit s’installer la fête foraine; dans «L’armoire volante» (1948), c’est dans sa cabine que calanche la tante de Fernandel, l’acariâtre Berthe BovyBerthe Bovy. En prime, il se fait voler son camion !

Plus bourru que lui tu meurs !

Marcel Pérès«Goupi Mains-Rouges» (1943)

Très vite, Marcel Pérès campera idéalement les travailleurs, aussi crédible en peintre en bâtiment fréquentant la cantine de Jane MarkenJane Marken dans «Hôtel du Nord» qu’en ouvrier sableur dans «Le jour se lève» ou en souffleur de verre dans «Les amants de Vérone». S’il est marin-pêcheur, il s’appelle Requin – c’est tout dire – dans «Le journal tombe à cinq heures» (1942). Comme on n’est pas là pour rigoler, il affiche le plus souvent une mine renfrognée et éructe plus qu’il ne parle. Donnez-lui un soupçon de responsabilité et il en abusera : on dirait qu’il râle toujours, qu’il dirige la fourrière municipale dans «Parade en sept nuits» (1940) et accable de reproches le brave Carette ou, contremaître irascible de «Deux sous de violette» (1951), s’énerve contre son jeune ouvrier flirtant avec Dany Robin. Il s’emporte contre son fiston dans «Ronde de nuit» (1949), file des baffes à son beau-père dans «Cela s’appelle l’aurore» (1955) et paraît si mal embouché qu’il pourrait bien être responsable de la mort de Paul-Louis Courier dans «La ferme des sept péchés» (1948).

Ce spécialiste des brutes épaisses est pourtant capable, sous des dehors menaçants, d’actes d’humanité : ainsi, La Fouille, sur le point de faire la peau à «Monsieur Vincent» (1947), accepte de partager son repas avec la petite fille d’une pestiférée. La télé des années 60 jouera de cette image rugueuse, tout spécialement «Le théâtre de la jeunesse» – on le voit dans «David Copperfield» (1964) ou «Sans famille» (1965) où il joue le cruel Barberin – mais aussi les enquêtes de l’inspecteur Leclerc ou du commissaire Maigret, sans oublier «Le chevalier Tempête» (1967).

Le vrai Pérès était-il à la ville le personnage qu’il incarnait à l’écran ? Dans «Les excentriques du cinéma Français», Raymond Chirat semble affirmer le contraire lorsqu’il rapporte le témoignage du journaliste Jean Thévenot, tout étonné de découvrir, lors d’une interview, "… un homme habillé avec soin et traînant un chien de luxe". Sa complicité théâtrale avec Jean Anouilh plaide en sa faveur puisqu’il participe à la création de pièces célèbres : «Le rendez-vous de Senlis» (1941), «Eurydice» (1942), «Ardèle ou la Marguerite» (1948) et «Colombe» (1951); lors d’une reprise d’ «Antigone» à l’Atelier, il joue naturellement le garde indifférent à la tragédie de la fille d’Œdipe mais il crée aussi «La tête des autres» de Marcel Aymé en 1952 et joue, pour la caméra de Stellio Lorenzi, ces classiques du répertoire que sont «Le voyage de Monsieur Perrichon» (1958) ou «La cerisaie» (1972). Somme toute, un bilan flatteur pour un être soi-disant bien fruste !

La loi, c'est la loi !

Remplacez la gapette par un képi, et Pérès fera un gendarme idéal. Certes, il ne présente pas le visage le plus avenant de la maréchaussée : à lui les rôles de gendarmes sans pitié ou un peu bornés. Déjà pandore aux trousses de Danielle Darrieux dans «Caprices», (1941), on le sent sur le point de tourner en bourrique face aux paysans madrés de «Goupi Mains Rouges» (1943) ou en agent 55 dans «Les petites du quai aux fleurs» (1943). «Le mystère Saint-Val» (1944) le laisse perplexe, d’autant que Fernandel ne le prive pas de ses sarcasmes avant de récidiver face au garde-champêtre du «Chômeur de Clochemerle» (1957). On le voit aussi – glabre, pour une fois…– en gardien de prison au Château d’If dans «Le comte de Monte Cristo» (1942) ou en inspecteur entêté cuisinant Noël Roquevert dans «L’assassin habite au 21» (1942). Il incarne idéalement Simon, le garde analphabète du Temple, dans «Le prince au masque rouge» (1948) et «Marie-Antoinette, reine de France» (1956); «Si Paris nous était conté» (1955), il serait président du tribunal révolutionnaire, pour peu que Guitry en assurât la distribution, lui qui n'avait pas rechigné à en faire un commissaire dans «La vie d’un honnête homme» (1952).

Pour André Cayatte, qui l’emploie à dix reprises, il sera l’inspecteur Malingré d’ «Avant le déluge» (1953). Le cinéaste s’est amusé à brouiller son image en lui donnant trois fois le même nom pour des emplois très différents : il fut d’abord Evariste Malingré, le paysan devenu juré dans «Justice est faite» (1950) – le seul film pour lequel son visage paraît sur l’affiche – puis le détenu Malingré, coupable passible de la peine capitale dans «Nous sommes tous des assassins» (1952) : selon son avocat, "… une brute hurlante, obscène, dangereuse" ! Qu’il fréquente «Vidocq» (1938) ou «Cartouche, roi de Paris» (1948), Pérès semble hésiter aux frontières de la légalité, comme dans «Le furet» (1949) où il se réjouit trop vite de la mort de son épouse pour ne pas être suspect aux yeux de la police. Chef des guérilleros dans «Le fils de Caroline chérie» (1954), il gagne notre sympathie en portant le nom extraordinaire de Frégos les Papillotes ! L’âge venu, il joue dans «Les grandes gueules» (1965) un vieux délinquant en voie de réhabilitation qui se demande si sa fille voudra le revoir après vingt ans de prison.

Avec ou sans moustache…

Marcel Pérès«Dernier domicile connu» (1969)

Si le jeu de Marcel Pérès peut paraître limité ou répétitif – toujours les mêmes éructations, toujours ce visage renfrogné – il n’en va pas de même de sa moustache qui connut de belles variantes : souvent réduite à un trait noir bien fourni, elle s’étoffe pour «Les otages» (1939) où il campe le conseiller municipal Tartagnac (un nom qui dut lui rappeler son sud-ouest natal), elle se fait bacchante pour le cafetier de «L’assassinat du Père Noël» (1941) et le merlan de «Gas-oil» ou impériale chez le brigadier de «Roger la Honte» (1945). Les rôles de geôlier, de condamné à mort et d’ecclésiastique entraînent carrément sa suppression – qui se généralise en fin de carrière – mais les favoris broussailleux peuvent rattraper l’affaire comme chez le directeur des Funambules dans «Les enfants du paradis» (1945). Ce rôle célèbre donne bien la mesure du talent de Pérès : irrité bien sûr, fulminant, débordé, il est capable de colère mais clame avec enthousiasme son amour du théâtre populaire et s’émerveille devant Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur) qu’il vient d’engager.

Son étiquette d’éternel bourru bien accrochée dans le dos, on finissait par se demander si l’on avait déjà vu Pérès heureux à l’écran : le sourire coquin et le rire sonore font pourtant partie de sa panoplie comme le prouvent l’aubergiste blagueur de «L’assassinat du Père Noël» (op.cit), le bon copain de Reggiani dans «Les amants de Vérone» (1949) ou le notable égrillard, fidèle client de la Maison Tellier dans «Le plaisir» (1951). Mais c’est en fin de carrière que Pérès va se surpasser dans ce domaine grâce au Mocky des grands jours. Même lorsque ses personnages manquent totalement d’humour, il déclenche le rire dans «Un drôle de paroissien » (1963) ou «La grande frousse» (1964). Sinistre Inspecteur Virgus, il se réjouit de voir fonctionner la guillotine et lance cette phrase définitive : "Je me suis fait tout seul : je suis un no man’s land !" L’inspecteur-chef Raillargaud n’est pas en reste lorsqu’il répète à son subordonné (Francis BlancheFrancis Blanche) : "Vos plaisanteries sont ridicules !" Cible de choix pour la verve insolente de Jean-Pierre Mocky, il se transforme en cierge dans un cauchemar coloré de Bourvil. Il adore camper les vieilles ganaches comme l’inspecteur Toilu dans «La grande lessive (!)» (1968) ou le Commandant Moursson dans «L’étalon» (1969) – sans doute tout excité de sa rencontre récente avec la pétulante Bernadette Lafont, «La fiancée du pirate» (1969). On se doute qu’il s’est bien marré à taper la belote avec Francis Blanche déguisé en jeune mariée dans «Les compagnons de la marguerite» (1966) !

Buñuel mettra la touche finale à ce nouveau Pérès, version délirante : se rappelant peut-être que son beau-père faillit porter la soutane, Don Luis en fait un curé dans une auberge espagnole pour «La voie lactée» (1969) et lui offre une sortie insolite dans «Le fantôme de la liberté» (1974) : moine bourru, il joue au poker revêtu de sa robe de bure; mais l’âge n’entame en rien son envie d’en découdre et il frapperait bien de sa canne les fesses du bon Michael LonsdaleMichael Lonsdale: "Il aime les coups, je vais lui en donner !" sera sa dernière réplique à l’écran. Un mois avant la sortie du film, Marcel Pérès mourut à Chalette-sur-Loing, le 28 juin 1974, des suites d’une longue maladie : ses traits tirés et son visage émacié rendent particulièrement émouvantes ses précédentes apparitions dans «Dernier domicile connu» (1969) ou «Mourir d’aimer» (1970).

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Marcel était un acteur que j'adorais, un second rôle. Il était formidable mais c'était un garçon totalement analphabète, un gars de la rue. C'était comme si on avait pris le charbonnier du coin et qu'on en avait fait une vedette parce qu'il avait un naturel."

Jean-Pierre Mocky
"Bourru, moi ? Je vous en foutrais !"
Jean-Paul Briant (mars 2015)
Ed.7.2.2 : 17-9-2016