Sacha BRIQUET (1930 / 2010)

… "Comédien ? Pourquoi pas !

Sacha Briquet

Il s'appelait Sacha Briquet. C'était un de nos bons seconds rôles et beaucoup d'entre vous l'auront certainement remarqué ici où là, tandis que ceux qui seront restés des grands-enfants n'auront pas oublié ses “travaux insulaires”.

Le 17 avril 2010, nous apprenions qu'il avait pris le grand départ de façon bien solitaire. Il est temps pour nous de lui rendre hommage, lui qui aura su bien nous divertir sur les planches comme sur les écrans, petits ou grands.

Donatienne

"Travaille, travaille, travaille…"

Sacha BriquetSacha Briquet à 18 ans

Le jeune Alexandre Edouard Albert Briquet, que l’on surnommera Sacha, naît le 13 avril 1930, rue Devès à Neuilly. Il n’a que 6 ans lorsque son père, Charles Briquet, et sa mère, Hélène, sont hébergés avec lui chez sa grand-mère paternelle Eugénie, une femme aigrie qui tient une pension de famille minable, rue de Ponthieu à Paris. Parmi les pensionnaires y loge le célèbre acteur du cinéma muet Ivan MosjoukineIvan Mosjoukine, tombé dans l'oubli et l'alcool.

Hélène trouve un emploi de vendeuse tandis que Charles déniche quelques petits boulots; mais ce qu'il gagne s'évapore dans l'éther des petits bistrots de quartier. Bref, si ce n'est pas vraiment la misère, ça y ressemble tant que c'est peut-être pire...

Sacha suit les cours de l'école communale de la rue Baudry. Après avoir décroché son certificat de fin d'études primaires, il est placé, sur une idée de son père, dans une école de ferronnerie d'art. L’enfant est pris en affection par les pensionnaires âgées de sa grand-mère, qu’il appelle ses “tantes”. Une d’entre elle, “Tante Alice”, l'emmène au cinéma et au théâtre et lui commente régulièrement Ciné-Monde, donnant ainsi peut-être envie au jeune homme qu'il est devenu de choisir le métier d'artiste.

Avec l'audace de ses 17 ans, sans aucune préparation, il se présente au concours d'entrée au conservatoire. Georges DescrièresGeorges Descrières, appariteur, s'étonne qu'il n'ait pas choisi de partenaire. Maladroit, sans aucune expérience, il est recalé après avoir déclamé la tirade de Pyrrhus de Racine. Puisque le théâtre ne veut pas de lui, pourquoi ne pas tenter le cinéma? Et le voilà faisant le tour des studios… Nous sommes à l'aube des années 50. C'est ainsi qu'il décroche un rôle de complément dans «Lady Paname» dont Louis Jouvet est la vedette. "Travaille, travaille, travaille…" lui conseille le maître, amusé de sa candeur.

Travailler ! Facile à dire ! Sans argent, comment s'inscrire aux cours de Béatrix DussaneBéatrix Dussane ? Claire OlivierClaire Olivier, comédienne de second plan, veut bien le former, s'il accepte de promener son chien. Mais à la mort du pauvre toutou, plus de cours ! Faut vous dire que chez ces gens-là, monsieur…

Grâce à Marfa…

Sacha BriquetSacha Briquet

Finalement sa marraine, Marfa DhervillyMarfa Dhervilly, actrice oubliée et ancienne épouse de Saturnin FabreSaturnin Fabre, le prend en mains. Elle le fait débuter sur les planches du Casino d'Enghien, sous la houlette de Paul-Emile Deiber, par ailleurs sociétaire à la Comédie Française. Là, il fait la connaissance de Michel Galabru, de Jean Poiret, de Marcelle Ranson… et il se produit dans «Hernani» et «Georges Dandin».

Après une piteuse tournée en Province, Sacha décide, avec l'aval de Marfa, de viser plus haut. Il s'inscrit aux cours Dussane-Escande où il côtoie Jean-Laurent Cochet et un jeune premier, Michel Le Royer.

Pour financer les leçons, il assure des figurations dans des oeuvrettes qui n'auront pas été des chefs-d'oeuvre comme «Les mémoires de la vache Yolande» (dont personne ne se souvient !).

En 1954, enfin, c'est la joie ! Il est admis au Conservatoire d'Art Dramatique de Paris où il découvre avant nous Jean-Pierrre Marielle, Jean-Paul Belmondo, Jean-François Balmer… mais il n'est retenu par aucun professeur renommé ! Seul René Simon veut bien de lui. Mais il se lasse vite du côté potache de l'aventure, même s'il aura gardé les bons souvenirs des coudées franches de cette époque.

La Comédie Française ne le tente pas non plus ! Il lui préfère le théâtre de boulevard et le cinéma ! Une opportunité lui donne l'occasion de remplacer sur scène Christian Alers dans «Treize à Table», engagement qui entraîne de facto son renvoi du Conservatoire. Maxime Fabert, un ami de Marfa, le fait jouer aux côtés de Robert Hossein dans «La machine à coudre», une pièce médiocre dont les deux compères conviendront que leur rencontre aura été le seul point positif de l'affaire !

Mais rassurons-nous, la carrière de Sacha Briquet ne fait que commencer et le bonhomme va se dédoubler pour partager ses journées entre les plateaux de cinéma, et les longues soirées sur les scènes parisiennes…

Nouvelle vague…

Sacha BriquetSacha Briquet

A terme, on aura remarqué sur la toile la haute silhouette de Sacha Briquet dans près de 70 films, certes parfois mineurs, mais souvent dirigés par de grands réalisateurs : Julien Duvivier pour «Sous le ciel de Paris» (1950), Abel Gance pour «La tour de Nesle» (1955), Edouard Molinaro pour «Un témoin dans la ville» (1959). Jean Boyer fera appel à lui pour «Mademoiselle et son gang» (1956), «Sénéchal le magnifique» (1957), «L'increvable» (1958). Sur le plateau de «Archimède le clochard» (1958), il remplace au pied levé Jean-Pierre Marielle, finalement indisponible. Jean Gabin remarque le talent de Sacha et lui offre sa complicité.

C’est avec une vraie malice qu’il obtint son rôle dans «La marraine de Charley» (1959) incarnée, tout comme son filleul, par l'inoubliable Fernand Raynaud . Devant la foule de comédiens postulants, il a l’idée de dépenser ses derniers sous dans l’achat d’un superbe gâteau et, se faisant passer pour un livreur, se retrouve devant ces messieurs de la production et la scripte Colette Robin. Séduit par un tel culot, tout le monde rira, se régalera et il sera ainsi engagé. Il gardera une affection particulière pour Fernand Raynaud, "…l’opposé de Fernandel" dira-t-il ; comprenne qui voudra !

Au tournant des années soixante, étonnament, Sacha Briquet intéresse les porte-drapeaux de la Nouvelle Vague. Il prend avec chance le bon wagon d'un train alllègrement mené par Claude Chabrol: «Les bonnes femmes» (1960), lui permet de nouer une amitié sans faille avec Bernadette Lafont et Stéphane Audran, tandis que «Les godelureaux» (1961) lui permet de retrouver son ami Jean-Claude Brialy. S'ensuivent «Ophelia» (1962), le sketch chabrolien de «Les 7 péchés capitaux» (1961), «Landru» (1962), le sketch parisien de «Les plus belles escroqueries du monde» (1963). Plus tard, il apparaîtra chez Charles Belmont («L'écume des jours», 1967), Jacques Richard («Ave Maria», 1984) et même chez Jean-Luc Godard («Prénom Carmen», 1983).

Pour autant, il nous gratifie de quelques compositions plus légères, comme chez Jean Girault («Les livreurs» en 1961, «Le concierge» en 1973), Michel Gérard ("Les surdoués de la 1ère compagnie, 1980), voire grivoise dans l'univers dépouillé de Michel Lemoine («Les confidences érotiques d'un lit trop accueillant», 1973). Epinglé par Jean Renoir, dans l'éponyme «Caporal…» (1962), il est retenu par son copain Robert Hossein pour figurer au générique de «J'ai tué Raspoutine» (1967), même si ce n'est pas lui qui sera appelé à finir l'ouvrage !

Monsieur Sacha Briquet…

Sacha Briquet…avec Leslie Caron dans «Le château faible» (tv, 1983)

Si Sacha Briquet n'a jamais tenu de rôle de premier plan, il aura eu la chance de ne jamais tomber dans l'oubli. Son élégance naturelle, son humour et sa gentillesse auront fait que avons pu souvent l'apercevoir là où on ne l'attendait guère. Ainsi costumé dans un personnage de «Benjamin ou les mémoires d'un puceau» de Michel Deville (1967), ou en ministre dans «L'accompagnatrice» de Claude Miller (1992). Alors que bien des “seconds rôles” de sa génération ont dû prendre une retraite précoce, on le retrouve encore dans «Pédale douce» (1995) et «Belle maman» (1998) de Gabriel Aghion , et même dans un film américain, «Eye of the Widow/S.A.S., l'oeil de la veuve» (1992) où il campe un évèque fourbe.

Il aura également oeuvré pour la télévision, et l'on se souvient de Monsieur Albert Travling dans la fameuse «Île aux enfants» (1974/1982), sans oublier plusieurs dramatiques («Eugénie Grandet», 1994) ou séries populaires («Les saintes chéries» en 1970, «Nana» en 1981, etc.).

Ce sympathique artiste, qui nous aura laissé ses souvenirs dans un livre agréable «Comédien ? Pourquoi pas !», nous a quittés dans des circonstances bien tristes, , retrouvé par la femme de ménage de sa villa de Deauville qui revenait de vacances : le décès datait d’une dizaine de jours. Ami intime pendant 20 ans de Marlène Dietrich qui l’avait surnommé "Mon ange", il fut aussi celui d’Albert Camus, de Boris Vian, de Françoise Sagan et même d'Orson WellesOrson Welles.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Ca ou autre chose…"

Citation :

"Un jour, on se retrouvera sur un nuage, alors nous rirons à en tomber par terre mais nous ne risquerons rien : les nuages, c’est si douillet…"

Sacha Briquet («Comédien? Pourquoi pas !»)
Auteur (mois 201x)
Ed.7.2.1 : 3-1-2016