Fernand LEDOUX (1897 / 1993)

… artiste polymorphe

Fernand Ledoux

Bernard Dhéran a dit de lui : "Fernand Ledoux, une culture véritable, une pédagogie lucide, un humour ravageur, un être fondant de générosité et de tendresse".
Fernand Ledoux aura été un de nos plus grands acteurs, aussi bien sur les planches que sur les écrans, capable de jouer les faibles aussi bien que les forts, les gentils aussi bien que les méchants, les empereurs aussi bien que les valets.

Professeur, metteur en scène, il fut un artiste complet.

Donatienne

Un petit belge mystique…

Fernand LedouxFernand Ledoux (1919)

Jacques Joseph Félix Fernand Ledoux est né en Belgique, à Tirlemont dans le Brabant le 24 janvier 1897. Il sera naturalisé français en 1920. C’est le dernier d’une fratrie de cinq enfants : trois garçons, Auguste, Robert et Jacques que l’on appelle par son dernier prénom Fernand, et deux filles Eugénie et Hélène. Auguste, l’aîné, sera extrêmement brillant, titulaire d’une chaire de minéralogie à Toronto ; il mourra à 31 ans. Robert reprendra l’affaire paternelle. Joseph, le papa, est en effet un grossiste réputé en sucres et vins. C’est un homme de 37 ans quand Fernand arrive en ce monde ; Français d’origine, il est né dans les Ardennes. Sa maman, Florentine Loos, est vendeuse ; fille d’un médecin, sérieuse, elle sera une épouse et une mère modèle.

Fernand est un petit garçon aux cheveux en brosse, docile,très proche de sa maman, mais à l’école, c’est un rêveur. Quand on lui fait des reproches, il ne comprend pas qu’on lui tienne rigueur de ce qu’il est. Florentine, qui a beaucoup d’indulgence pour son petit dernier, convainc son mari de le placer en pension dans une institution religieuse. Joseph, pourtant libre penseur, s’y résout : tout essayer pour faire quelque chose de son fils !

C’est ainsi que Fernand se retrouve confié aux Pères de Saint-Trond, ville natale de sa maman. C’est là qu’il va assister pour la première fois à une représentation théâtrale et qu’il découvre Molière. Mais les choses ne se sont pas faites si facilement. Fernand vit une démarche spirituelle, se sent attiré par la vie monacale faite de silence et de paix, par la pureté des offices religieux. Son père, ahuri, retire sur le champ son fils de quinze ans du séminaire. Celui-ci ne se révolte pas et change son missel d'épaule : puisqu’il il ne sera pas dominicain, il sera comédien. Et il décide de consacrer au métier d’acteur toute la force qu'il destinait à la religion.

Le voici bien vite dans la troupe amateur de la ville de Tirlemont, "L’Aurore". Il se sent bien, il n’a peur de rien : "Au départ, le jeu théâtral fut une fuite"

Un homme de théâtre…

Fernand LedouxFernand Ledoux en Tartuffe

Il a seulement 17 ans quand la Grande Guerre est déclarée. Ses frères mobilisés, il s’enrôle dans la Croix Rouge. Puis il décide de gagner l’Angleterre, via la Hollande. Il s’engage dans l’armée belge dont il portera l’uniforme jusqu’à l’armistice de 1918. Il aura la chance d’en réchapper sans la moindre blessure. Un bon souvenir dans cette période si noire : Le théâtre des armées vient jouer pour les soldats et il a l’occasion d’y rencontrer Jules Berry, Juliette Clarel, Cécile May dont il tombera amoureux et surtout Jacques Feyder et sa jeune épouse Françoise Rosay. Ces deux derniers, séduits par ses dons et son physique de théâtre le prendront en amitié.

Mais le retour à la maison est bien triste ! Florentine est décédée d’une crise cardiaque en 1917 et le brillant Auguste a également tiré sa révérence Fernand se rend alors à Paris où il s’installe dans un hôtel modeste, rue Guénégaud, son père lui ayant accordé une petite pension. Il assiste aux représentations du Français et applaudit Féraudy, Rafaël Duflos en "Dom Juan", Denis d’Ines, Firmin Gémier… Sur les conseils de Jacques et Françoise Feyder, il se présente aux cours de la rue d’Aumale où, sous la direction d’Eugène Larcher, il prépare l’entrée au Conservatoire d'Art Dramatique de Paris.

Admis dans la classe de Raphaël Duflos, il connait sa première grande émotion sur la scène de la Comédie Française pour laquelle il fait une figuration dans "L’Hérodienne", moyennant un cachet de 5 francs. Plus avantageusement, il côtoie Julia Bartet et l’illustre comédien De Max. Les grands anciens l’accueillant avec beaucoup de gentillesse, il jouera à plusieurs reprises les “utilités” dans la grande Maison. Devenu pensionnaire en 1931, après quelques rôles secondaires, il s'y fera remarquer en «Tartuffe», «George Dandin», Géronte («Le légataire universel»), Monsieur Couture («Asmodée» de François Mauriac), etc.

Un homme de cinéma…

Fernand LedouxFernand Ledoux (1934)

Au début de ces années 20, Jacques Feyder s’essaie à un art qui n’est pas très vieux et que l’on appelle le cinéma. Il fait appel à Fernand Ledoux pour un court métrage, «La faute d’orthographe», commise sur une idée de Tristan Bernard. Un salaire de 500 francs, c'est une aubaine pour le jeune célibataire dépensier et sentimental qu’il est ! Feyder le rappellera en 1920 pour «Villa destin». Il est alors à l'aube une belle carrière de 80 films.

En 1932, il fait une apparition dans «L'homme à la barbiche», court métrage où il croise un certain Robert le Vigan. Il prend ensuite «Le train de 8 h 47» (1934) conduit par Georges Courteline, Fernandel, Charpin et Delmont étant du voyage. Il se livre également à quelques «Folies Bergère» imaginées par Marcel Achard (1935) et conduites par Maurice Chevalier, qu’il retrouve dans «Le vagabond bien aimé» (1936). On le revoit peu après dans «Mayerling» (1936) puis, la même année, dans un «Taras Boulba» campé par Harry Baur et derrière lequel il redécouvre sa jeune partenaire, Danielle Darrieux, dont il tombera amoureux quelques années plus tard lors d'un délicieux «Premier rendez-vous» chaperonné par Henri Decoin (1941). Après une «Alerte en méditerranée» (1938) sans conséquence, il reprend le train, dont il partage cette fois les commandes avec Jean Gabin avant, fou de jalousie, de finir par tuer son épouse («La bête humaine», 1938).

La Seconde Guerre Mondiale éclate… Patriote dans l'âme, Fernand Ledoux quitte la Comédie Française pour ne pas avoir à se produire devant l’ennemi, usant d’un étonnant subterfuge qui lui vaudra quelques ennuis. On le voit davantage sur la grande toile qu'il impressionne à 3 grands films au tournant des années quarante : «Volpone» (1940) avec Jouvet, «Remorques» (1940) avec Gabin,«L'assassinat du père Noël» (1941) avec Harry Baur. Il retrouve Le Viganl’année suivante dans «Goupil Mains-Rouges» (1943) de Jacques Becker, interprétant le personnage le plus équilibré de cette étonnante famille.

1942 est l’année du «Lit à colonne» et des «Visiteurs du soir», excusez-du peu. Enfin titulaire de premiers rôles dès la fin de la guerre, il retrouve Renée Faure dans «Sortilèges» (1944) et «L’ombre» (1948) avant de voir passer entre des bras d'autre charmantes comédiennes, comme Micheline Francey («Danger de mort», 1947), Annabella («Eternel conflit», 1947), Madeleine Robinson («Le mystère Barton», 1948).

Les années cinquante voient naître de gentilles comédies familiales où chaque Français se retrouve aisément, comme «Papa maman la bonne et moi» (1954), suivi de «Papa, maman , ma femme et moi» (1955), toutes deux réalisées par Jean-Paul Le Chanois ; il y forme avec Gaby Morlay un couple bien attachant, parents du jeune Robert Lamoureux. Plus dramatiquement, il est le père de Gérard Philippe, truculent «Till l’espiègle» (1956), ce qui ne lui évitera pas pour autant le bûcher. Quant à la jeune Romy Schneider, sa fille dans «Christine» (1958), amoureuse désespérée, elle se jettera par la fenêtre !

En 1958, Fernand Ledoux campe le miséricordieux évèque Myriel qui accorde sa confiance et ses chandeliers à Jean Valjean-Gabin dans «Les misérables» de Jean Paul le Chanois. Curieusement, Robert Hossein fera appel à lui en 1982 lors d'une nouvelle adaptation du roman de Victor Hugo, reprenant pour son dernier film le costume de M.Gillenormand.

Entre temps, il aura figuré dans des oeuvres cultes comme «La vérité» (1960), «Le jour le plus long» (1962) et, dans un tout autre registre, «Peau d’âne» de Jacques Demy (1970) où, royal époux de Micheline Presle, il s'en laisse conter par un Jacques Perrin des plus capricieux.

Capable de tout jouer avec le même talent, il incarnera le doyen des juges épaulant le jeune juge d’instruction Larchet pour l'affaire des «Granges brûlées» (1973) avant de passer aux satires féroces peintes par Jean Yanne dans «Moi y'en a vouloir des sous» (1973) et «Les Chinois à Paris» (1974).

"Adieu, monsieur le professeur"…

Fernand LedouxFernand Ledoux

Fernand Ledoux, ne l’oublions pas, aura été avant tout un homme de théâtre. Revenu à La Comédie Française en 1951, puis de 1958 à 1967, il exerce comme professeur au Conservatoire – il avait eu l’opportunité au début de sa carrière d’assister Dorival dans ses cours au Conservatoire Maubel et avait ainsi formé Robert Vattier – et ses glorieux élèves ont pour nom Suzanne Flon, Guy Tréjan, Michel Duchaussoy, etc.

Il assure la mise en scène de plusieurs pièces comme «L’Arlésienne» pour le Festival de Sarlat ou «Le père de mademoiselle», participant également à des œuvres télévisées se rapportant au théâtre et prêtant sa voix également pour certains doublages de dessins animés.

La télévision ne l'oublia pas davantage, le distribuant à plusieurs occasions : «Attention ! Chien méchant !» en 1977, etc).

Un homme comme les autres…

Après l'échec d'une première union, Fernand Ledoux épousa Fernande Thabuy, qui lui donnera deux filles, Claude et Françoise, et deux garçons Thierry et Jacques ; il connaîtra le malheur de perdre ce dernier de façon épouvantable, le petit garçon de 6 ans s'étant noyé sous les yeux de ses parents, en 1949, dans leur propriété de Normandie, un drame dont il ne se remettra jamais.

S’il demeurait au 6e étage d’un immeuble parisien, rue Notre Dame des Champs, il aimait se ressourcer en famille dans son domaine des "Ramiers", à Villerville, où il aura beaucoup œuvré pour la paroisse, sa foi l’ayant sûrement aidé à supporter son malheur. Il a enregistré d’ailleurs de nombreux disques à thème religieux, comme la vie de quelques saints, ainsi que les Evangiles.

C’est à Villerville qu’il s’adonnait à son passe-temps favori, la peinture, et c’est là qu’il repose à tout jamais,depuis qu’il nous a quittés, à l’âge de 97 ans, le 21 septembre 1993.

Documents…

Sources : «Fernand Ledoux» d'André Lang dans la collection «Masque et visages» (Calmann-Lévy, 1954), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Ma carrière s'est faite sans que j'aie jamais eu à intervenir. Encore maintenant, je ne comprends pas ce qu'il est arrivé, ce qu'il continue d'arriver." (Fernand Ledoux)

Donatienne (juin 2015)
Ed.7.2.1 :13-6-2015