John CARRADINE (1906 / 1988)

Hamlet chez Dracula

John Carradine

Dans «La diligence», célèbre album de Lucky Luke inspiré par «La chevauchée fantastique» (John Ford, 1939), Morris a dessiné un personnage de joueur professionnel qui éveille bien des souvenirs chez les cinéphiles puisqu’il a les traits de John Carradine, l’un des interprètes préférés de John Ford.

Lorsqu’il disparaît à l’âge de 82 ans, ce vétéran a derrière lui près de soixante ans de présence à l’écran, des débuts du parlant à la fin des années 80. Sur un bilan de plus de 200 films, bien peu trouvaient grâce à ses yeux, lui qui se voyait d’abord comme un serviteur émérite du théâtre shakespearien.

S’il est vrai que sa fin de carrière l’a propulsé en vedette de nanars horrifiques, il ne faut pas oublier que sa longue silhouette et son visage anguleux hantent nombre de classiques inoubliables de l’écran américain…

Jean-Paul Briant

John Peter Richmond…

John CarradineJohn Carradine

Richmond Reed Carradine, né le 5 février 1906 à Greenwich Village (New York), n’a que deux ans lorsque son père, avocat et correspondant de presse, meurt de la tuberculose. Sa mère se remarie, au désespoir de son fils, battu chaque jour que Dieu fait par un beau-père visiblement issu d’un roman de Dickens.

Comme il ne peut guère se consoler grâce aux prêches sentencieux d’un grand-père méthodiste, on ne s’étonne pas si à quatorze ans l’adolescent fait une fugue. Recueilli par un oncle bienveillant, il étudie la sculpture et la peinture mais n’oublie pas la fascination qu’il a ressentie, enfant, en assistant à une représentation d’une pièce de Shakespeare, «Le marchand de Venise».

Il connaît un temps la vie vagabonde d’un portraitiste voyageant dans le Sud des Etats-Unis mais s’oriente finalement vers le théâtre. Membre d’une troupe itinérante, il se produit à la Nouvelle-Orléans comme à New York, joue Hamlet ou Richard III mais snobe le cinéma. Le hasard des tournées le conduit en Californie où il se lie avec John Barrymore – un bon compagnon de beuveries – et croise Cecil B. de Mille qui lui propose un emploi de décorateur et, accessoirement, de figurant pour «Le signe de la croix» (1932) ou «Cléopâtre» (1934). Lorsqu’il tourne un bout d’essai pour jouer Dracula ou le monstre de Frankenstein, il est recalé au profit de futurs partenaires, Bela Lugosi et Boris Karloff. Sous le nom de John Peter Richmond, on l’aperçoit cinq secondes au téléphone dans «L’homme invisible» (1933), jouant de l’orgue dans «Le chat noir» (1934) ou en chasseur poursuivant le monstre dans «La fiancée de Frankenstein» (1935), ses premières incursions dans le cinéma fantastique. En 1935, il signe un contrat pour la Fox sous le nom de John Carradine…

Révélé par John Ford…

John CarradineUn Ford peut en cacher un autre !

John Ford – pour qui il tournera onze films – lui permet de sortir de l’ombre grâce à deux rôles tournés la même année : il arbore le sourire vicieux du sergent Rankin qui s’acharne contre Warner Baxter dans «Je n’ai pas tué Lincoln» (1936) et se fait assassiner en costume Renaissance lorsqu’il joue Rizzio, le secrétaire particulier de «Marie Stuart, reine d'Ecosse» (1936). Dès lors, il va redoubler d’activité, retrouvant aussitôt John Ford pour «Hurricane» (1937) où il reprend pratiquement le rôle de Rankin puis, monté en grade mais toujours sadique, le voilà général à l’accent sud-américain dans «Quatre hommes et une prière» (1938).

Son goût de la composition s’était manifesté dès «Le jardin d’Allah» (1936) ou «Thank You, Mr Moto» (1937) puisqu’âgé de trente ans, il y jouait les vieillards. Peintre surréaliste issu d’une «Charmante famille» (1937) de dingues, il tente une incursion dans la comédie mais on préfère visiblement le ranger au rayon des majordomes inquiétants (Barryman dans «Le chien des Baskerville» en 1939), des traîtres et des faux-jetons comme l’espion royaliste (et borgne !) de «Sur la piste des Mohawks» (1939) ou le lieutenant faussement souriant de «Capitaine Kidd» (1945). La palme revient à Bob Ford, le lâche assassin de Jesse James dans «Le brigand bien-aimé» (1939) et «Le retour de Frank James» (1940). A quoi s’ajoutent, années de guerre oblige, nombre de nazis et méchants en tous genres : “Cadavre ambulant” selon Fritz Lang, il poursuit Walter Pidgeon dans une palpitante «Chasse à l’homme» (1941) ; chef de la gestapo pour «Reunion in France» (1942) et «I Escape From the Gestapo» (1943), il impressionne à souhait lorsqu’il campe pour Douglas Sirk l’épouvantable Heydrich, le boucher de Bohème, autrement dit «Hitler’s Madman» (1941). Ce n’est pas un hasard si John Wayne aimait à parler de lui comme du "… plus grand méchant du cinéma" !

Parmi ses grands souvenirs de tournage, John Carradine retenait le privilège d’avoir incarné Abraham Lincoln dans «Of Human Hearts» (1937) et nourrissait une tendresse particulière pour «Capitaines courageux» (1937) avec Spencer Tracy et Lionel Barrymore, ainsi que pour les films qu’il tourna avec son ami Tyrone Power, en particulier «Arènes sanglantes» (1941) et «Le chevalier de la vengeance» (1941).

John CarradineMéchant, va !
Brrrr !

Au tournant des années 40, John Ford lui confie deux de ses plus beaux rôles : dans «La chevauchée fantastique» (1939), il joue Hatfield, l’élégant tricheur sudiste réhabilité par sa mort héroïque ; surtout, «Les raisins de la colère» (1940) lui rapporte une nomination aux oscars pour le personnage inoubliable de Jim Casy, le prédicateur désenchanté qui se range du côté des fermiers opprimés. Son film favori, «Barbe-Bleue» (1944) d’Edgar G. Ulmer, lui donne le premier rôle, un marionnettiste assassin de jeunes femmes dans le Paris du XIXè siècle. C’est l’époque où sa carrière s’oriente nettement vers le fantastique : pour Universal, il paraît en savant fou dans «Captive Wild Woman» (1943) puis, la même année, dans «Voodoo Man» (1944) ou «La vengeance de l’homme invisible» (1944) suivis de près par une première apparition en Comte Dracula dans «La maison de Frankenstein» (1944) et «La maison de Dracula» (1945), deux films d’Erle C. Kenton où l’on retrouve nos amis Boris Karloff et Lon Chaney Jr. John Carradine jouera à cinq reprises le rôle du mythique vampire, mais les resucées (!) du personnage apparaitront à l’occasion d’improbables sériez Z aux titres ahurissants : «Billy the Kid versus Dracula» (1966), «Las vampiras» (1969) et «Nocturna, Grand-Daughter of Dracula» (1979).

John Carradine and his Shakespeare Players…

John CarradineJohn Carradine

Malgré sa participation à quelques classiques comme «Les pionniers de la Western Union» (1941) de Fritz Lang, «L’étang tragique» (1942) de Jean Renoir, ou le «Crime passionnel» (1945) d’Otto Preminger – il y est excellent en medium et charlatan – John Carradine ronge son frein à Hollywood. En 1943, il crée sa propre compagnie théâtrale, "John Carradine and His Shakespeare Players", et songe à abandonner le cinéma. Pour Albert Lewin, il accepte encore de jouer Forestier, le journaliste qui meurt opportunément pour permettre à cet arriviste de «Bel-Ami» (1947) de prendre sa place… et son épouse. Les six années suivantes seront consacrées au théâtre, à Shakespeare bien sûr (il sera Hamlet, Iago ou Shylock) mais aussi aux auteurs contemporains comme Tennessee Williams ou Jean Giraudoux («La folle de Chaillot» avec Martita Hunt). C’est à cette époque qu’il fait sa première apparition à la télévision dans «A Christmas Carol» (1947) de Dickens et «La nuit des rois» (1949), un Shakespeare cela va de soi. Malheureusement, l’entreprise théâtrale, certes courageuse, se solde par une catastrophe financière. S’il veut monter des pièces, il lui faut reprendre le chemin des studios. Son retour en second éperon dans «Johnny Guitar» (1954) est brillant : anonyme barman, il note lui-même qu’il "… fait partie des meubles" mais en défendant Vienna (Joan Crawford) au prix de sa vie, il prend enfin la lumière comme le soulignent ses dernières paroles : "Tout le monde me regarde, c’est la première fois que je suis important !" Nicholas Ray le rappelle pour «Le brigand bien-aimé» (1957) – cette fois, il ne joue plus le traître Bob Ford – et Cecil B. de Mille pour le rôle d’Aaron, le frère aîné de Moïse, dans «Les dix commandements» (1955). Bien sûr, John Ford n’a pas oublié son fidèle complice et lui réserve une scène ou deux dans «La dernière fanfare» (1958), «L’homme qui tua Liberty Valance» (1962) ou «Les Cheyennes» (1964). «Les monstres se révoltent» (1956) marque son retour définitif dans le giron du fantastique, cette fois en victime d’un savant fou joué par Basil Rathbone. Désormais, il devient une figure incontournable du genre, vampire ou savant, extra-terrestre ou loup-garou, au gré de scénarios fantaisistes…

Carradine de père en fils…

En plus des innombrables plaisirs cinéphiliques qu’il nous a procurés, John Carradine eut la bonne idée d’épouser Ardanelle McCool qui lui donna un fils, le fameux David “Kung Fu” Carradine (1936-2009) ; remarié à la comédienne Sonia Sorel – rencontrée sur le tournage de «Barbe Bleue», on la retrouvera sur scène à ses côtés en Ophélie ou Desdémone – il eut trois autres bambins, dont deux appelés à la célébrité, Keith (né en 1949) et Robert (né en 1954). Sur la fin de sa carrière, le patriarche prit plaisir à jouer avec ses rejetons : ainsi, dans les années 60, enrôle-t-il David pour une nouvelle production théâtrale d’ «Hamlet» avant de paraître à ses côtés dans «Un homme fait la loi» (1969) de Burt Kennedy ou «Bertha Boxcar» (1972) de Martin Scorsese. Lorsque Keith obtint en 1975 l’oscar de la meilleure chanson pour «Nashville», la joie du patriarche, présent dans la salle, faisait plaisir à voir. Il est d’ailleurs troublant de constater que l’image de Keith Carradine chez Robert Altman ou Alan Rudolph propose une réplique parfaite de certaines apparitions de son père au cours des années 30 (je pense, en particulier, au Long Jack de «Capitaines courageux»).

John CarradineLes Carradine, une dynastie naissante

Avec deux nouveaux mariages à la clef – Doris Rich en 1957 puis Emily Cisneros en 1975 – John Carradine dut faire face à des frais de divorce considérables qui expliquent en partie sa propension à tourner à peu près tout ce qu’on lui proposait, tête d’affiche de coproductions obscures où on ne l’apercevait que quelques minutes. Aussi, les deux dernières décennies de sa carrière recèlent peu de pépites, si l’on excepte son intrusion loufoque dans l’univers de Woody Allen pour «Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe…» (1972) et sa participation à quelques productions prestigieuses comme «Peggy Sue s’est mariée» (1985) de Coppola ou «Le dernier nabab» (1976) : mémoire vivante du cinéma, c’est lui que choisit Elia Kazan pour incarner le guide touristique des studios hollywoodiens. «House of the Long Shadows» (1982) lui permet de côtoyer de fameux complices en horreur cinématographique : Vincent Price, Peter Cushing et Christopher Lee. Pour un film prometteur de Joe Dante («Hurlements» en 1980) ou Sam Pillsbury («The Scarecrow» en 1982), combien d’entreprises hasardeuses signées Al Adamson ou Fred Olen Ray ? De «Psycho a Go-Go» (1967) à «Buried Alive» (1990), il promène ses joues creusées et ses yeux exorbités au fil de parodies souvent involontaires qui font malgré tout le bonheur de ses fans. Selon Keith Carradine, il éprouvait une profonde amertume de se voir "… contraint de tourner tous ces films médiocres". Heureusement le théâtre lui apporta de belles compensations : ne le surnommait-on pas le "Barde du boulevard" en référence à sa propension légendaire à arpenter les trottoirs de Los Angeles en déclamant des vers de Shakespeare ?

Sa silhouette de croque-mort – rôle qu’il tient auprès de John Wayne dans le beau western nostalgique de Don Siegel, «Le dernier des géants» (1976) – semblait réclamer depuis toujours la venue de la “Faucheuse” mais celle-ci eut le bon goût d’attendre : négligeant tout autant l’arthrite que la retraite, c’est à Milan – "Quel bel endroit pour mourir !" furent ses derniers mots – que John Carradine décéda le 27 novembre 1988. Peu de temps auparavant, il déclarait à la télévision : "Je ne me suis jamais ennuyé dans ma vie. J’aime la vie, j’aime mon métier ; sinon, je n’aurais pas continué si longtemps !".

Dans son cercueil, John Carradine arborait une grimace démoniaque comme au bon vieux temps des films d’épouvante, ce qui ne dissuada pas ses fils d’arroser de champagne le corps de ce grand buveur devant l’Eternel.

Documents…

Sources : «John Carradine» , article de Pierre Gires paru dans «L’Ecran Fantastique» (1984), Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Carradine croqué par Morris

Citation :

"Mon conseil aux jeunes comédiens ? Lisez tout Shakespeare. Si vous pouvez jouer Shakespeare, vous pouvez tout jouer !"

John Carradine
Jean-Paul Briant (mars 2016)
Ed.7.2.2 : 29-3-2016