Claude RAINS (1889 / 1967)

… La voix de son Maître

Claude Rains

Claude Rains, ce fut avant tout une voix. Il usa de cet organe vocal avec ostentation, arrosant le public des grandes places londoniennes, puis celui des salles obscures du monde entier lorsque la parole y fut venue, de son verbe sonore pour servir le plus souvent le plus noir de ses maîtres, Méphistophéles en personne !

Car ceux qui décrivent l'acteur à sa grande époque usent abondamment de qualificatifs assez sombres : diabolique, sardonique, satanique sont les adjectifs qui reviennnent le plus souvent et le cinéma ne s'y trompa guère, qui le distribua dans des oeuvres de la même couleur.

Ce n'est donc pas un simple hasard qui amena notre diablotin à faire ses débuts cinématographiques dans les couloirs mal famés de la Universal où déambulaient déjà quelques monstres fameux…

Jean-Paul Briant

Un citoyen de Sa Majesté…

Claude RainsClaude Rains (1925)

William Claude Rains fait son apparition en ce bas monde le 10 novembre 1889, à Londres. Fils de Fred Rains, comédien de théâtre, il débute sur scène à l’âge de onze ans, à l’aube du XXème siècle, dans une pièce au titre peu évocateur,«Nell of Old Drury». Décidé à faire carrière, il devient placeur de théâtre, activité qui lui permet de mieux connaître l'univers dans lequel il se propose d'entrer et d'approcher la gent particulière qui le compose.

Son accent cockney, entâché d'un défaut de prononciation, finit néanmoins par faire merveille mais il ne convient guère pour jouer à Londres les classiques shakespeariens.

Le fondateur de la Royal Academy of Dramatic Art, Sir Herbert Beerbohm Tree, le prend alors sous son aile et lui fait donner des cours d’élocution, visiblement très efficaces puisque Claude Rains enseignera lui-même, dans les années 20, au sein de cette prestigieuse école : John Gielgud, entre autres, vouera un culte à ce professeur charismatique.

Auparavant, il entame en 1912, une tournée internationale, passant par l'Australie avant de se produire pour la première fois, l'année suivante, sur une scène newyorkaise. De retour sur son île natale, il est rattrapé par le Premier Conflit Mondial. Pacifiste né selon ses propres mots, il s'enrôle "…par distraction" dans le London Scottish Regiment, ce qui lui vaut d’être gazé à Vimy, nommé capitaine et de perdre pratiquement la vue de l’œil droit.

L’après-guerre le conduit aux rôles de premier plan dans des œuvres de George Bernard Shaw ou l’adaptation du roman de Pearl Buck, «The Good Earth», qu’il joue à New York en 1932. Pour les familiers de Broadway («Camel Through the Eye's Needle» en 1929, «He» en 1931,…), le comédien était depuis longtemps une valeur sûre, mais il en allait autrement pour le cinéma, nonobstant une obscure participation à une oeuvrette britannique, «Build This House» (1920), qui ne doit qu'à sa présence d'être tirée de l'oubli.

Sur place, remarqué par la qualité de son organe vocal à l'heure où le septième art s'ouvre à la parole, il effectue un essai devant les caméras de la Universal et se trouve embarqué dans l'aventure du cinéma sonore hollywoodien sans l'avoir véritablement recherché…

Le diable, probablement !

Claude RainsLe capitaine Renault

Paradoxe vivant, c’est sous les bandelettes de «L’homme invisible» (1933) que Claude Rains connut la célébrité internationale pour un rôle où son rire diabolique était inoubliable mais où seul le plan final révélait son visage

Acteur de grande classe mais de petite taille (1,65m), il en impose toujours, en particulier chez Michael Curtiz qui le distribue en figure maléfique face aux héros légendaires campés par Errol Flynn : interprète du Prince Jean, l’usurpateur des «Aventures de Robin des Bois» (1938), il campe le machiavélique ambassadeur espagnol de «L’aigle des mers» (1940). Procureur ambitieux, il s’acharne, dans «They Won't Forget/La ville gronde» (1937) de Mervyn Le Roy, à prouver la culpabilité d’un innocent et croque, avec une délectation visible, quelques méchants d’anthologie dans «Anthony Adverse» (1936), «Le prince et le pauvre» (1936) et bien entendu «Monsieur Smith au Sénat» (1939) de Frank Capra où il affronte l’intègre James Stewart et reçoit une première nomination à l’oscar du meilleur second rôle masculin. Il campait Napoléon 1er dans le romantique «Hearts Divided/Betsy» (1935) mais son Napoléon III de «Juarez» (1939) annonce carrément la figure tristement contemporaine d’Hitler. Evoquant sa carrière, le comédien reconnaissait volontiers : "On m’a souvent voulu ignoble, ce que j’ai philosophiquement accepté".

Pourtant, désireux de se faire pardonner tant de vilenie, il se montre des plus sympathiques en père modèle des sœurs Lane dans une série réalisée par Michael Curtiz : «Four Daughters» (1938), «Daughters Courageous», «Four Wives» (1939) et «Four Mothers» (1940). Dans «Je suis un criminel» (1939), autre rôle positif, il absout un ex-délinquant (John Garfield) après l’avoir pourchassé sans relâche. Alternant les genres et les registres, il joue la même année le père intransigeant de Lon Chaney Jr - «Le loup-garou» (1941) - et Mr Jordan, le guide céleste bienveillant qui prend en charge Robert Montgomery, «Le défunt récalcitrant» (1941). Complice cocasse de Jean Gabin et Ida Lupino dans «La péniche de l’amour» (1942), médecin attentionné de Bette Davis dans «Now, Voyager» (1942), il trouve à cette époque l’un de ses meilleurs personnages, le Capitaine Louis Renault, chargé de faire régner l’ordre à «Casablanca» (1942) avant de choisir de suivre Bogart dans la Résistance. Deux ans plus tard, capitaine borgne, Rains rejoint Bogart et Curtiz pour mettre le «Cap sur Marseille» (1944).

Pas d'oscar pour Mr. Rains…

Claude RainsJules César

Comédien renommé, Claude Rains peut reprendre le rôle de Lon Chaney pour un remake en couleurs du classique de Gaston Leroux, «Le fantôme de l’opéra» (1943) : cette fois, il remplace les bandelettes de l’homme invisible par un masque destiné à cacher un visage horriblement brûlé. Bette Davis le trouve "…brillant, spirituel et séduisant", trois bonnes raisons de le prendre à quatre reprises comme partenaire : il sera sa victime dans «Deception/Jalousie» (1946) mais sa plus belle composition à ses côtés est sans doute celle de «Mr. Skeffington» (1944), ce banquier juif, persécuté par les nazis et devenu aveugle, qui finit par se faire aimer de la femme frivole qui l’avait épousé par intérêt. En 1947, il retrouve Michael Curtiz pour la dixième fois : chroniqueur radiophonique des crimes les plus horribles dans «The Unsuspected», il met la main à la pâte pour commettre à son tour un crime presque parfait… Choisi par George Bernard Shaw pour l’adaptation au cinéma de sa pièce «César et Cléopâtre» (1945), il partage l’affiche avec Vivien Leigh et perçoit un cachet mirifique d’un million de dollars ! Nazi doucereux, il s’éprend d’Ingrid Bergman dans «Les enchaînés» (1946) d’Alfred Hitchcock : le film lui rapporte une quatrième nomination à l’oscar… et un nouvel échec ; s’il ne remporta jamais “la statuette en or massif”, le Tony Award reçu en 1951 pour sa composition dans la pièce «Darkness at Noon» d’Arthur Koestler fut une appréciable compensation.

En fin de carrière, il se tourne vers la télévision («The Pied Piper of Hamelin» en 1957,…) et s’égare parfois, comme dans cette improbable aventure de scicence-fiction italienne baptisée «La planète des hommes perdus» (1961) où il figure en savant caractériel mâchonnant son cigare. Mieux vaut se souvenir du riche banquier amoureux d’Ann Todd dans «Les amants passionnés» (1948), du petit comptable assassin de «L’homme qui regardait passer les trains» (1953) ou du Professeur Challenger, l’explorateur du «Monde perdu» (1960) de Conan Doyle. Hôte de prestige de son ami David Lean pour «Lawrence d’Arabie» (1962), il conclut sa carrière en déclenchant le massacre des innocents dans «La plus grande histoire jamais contée» (1965) : avec Hérode le Grand, pas vraiment connu comme le souverain le plus sympathique de l’Histoire, il accroche à son palmarès un dernier rôle de méchant.

L'homme…

Naturalisé américain en 1939, Claude Rains se maria six fois, successivement à Isabel Jeans (1913), Marie Hemingway (1920), Beatrix Thomson (1924), Frances Propper (1935), Agi JamborClaude Rains (1959) et Rosemary Clark (1960). Son unique enfant, Jessica (née en 1938) vécut à ses côtés dans la propriété de Pennsylvanie où Claude Rains jouait volontiers au gentleman-farmer. C'est à Laconia (New Hampshire) qu'il s'éteignit le 30 mai 1967, sans avoir mené à bien l'autobiographie sans concession qu'il espérait publier. En 2004, sa fille, devenue comédienne et productrice, publia «Claude Rains, an Actor's Voice», une biographie de son père, écrite en collaboration avec David J. Skal, hommage mérité à ce comédien que Roddy McDowall comparait aux plus grands : "Il était parfait. Il y a un très petit groupe d'acteurs qui ne se sont jamais trompés : Walter Huston, Spencer Tracy, Henry Fonda et Claude Rains : si le matériau était faible, il le bonifiait avec une incroyable inventivité ; et s'il était de qualité, il éclairait au maximum les moindres intentions de l'auteur".

Documents…

Sources : Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Nous aimerions tous secrètement faire toutes ces choses contre lesquelles le plus souvent nous luttons, pas vrai ?

Eh bien, au cinéma, je peux être aussi méchant et malfaisant que je le souhaite, sans pour autant blesser qui que ce soit.

Tenez, regarder cette belle fille que je viens d'abattre !"

Claude Rains (source Imdb)
Claude Rains…
Jean-Paul Briant (février 2016)
Ed.7.2.2 : 11-2-2016