Pierre Brice (1929 / 2015)

… un cavalier teutonique

Pierre Brice

En France, on le connaît si peu ! Et c'est tout juste si l'on se souvient de lui sur l'autre rive du Rhin.

Pourtant, il fut non seulement l'acteur français le plus populaire à l'étranger, si l'on en croit les sondages, mais carrément une idole en Allemagne et dans certains pays de l'Est.

Le cinéma hexagonal s'est ainsi sans doute privé d'un acteur talentueux, intelligent et sympathique.

N'est-il pas temps de redécouvrir qui fut vraiment Pierre Brice ?

Donatienne

Un petit breton…

Pierre BricePierre Brice

Le jeune baron Pierre Louis Le Bris (noblesse d'Empire) naît en 1929 à Brest. Son père travaille dans les chemins de fer. Il a une sœur, Yvette, son aînée de 10 ans. Il passe donc son enfance entouré d'une solide affection familiale, dans sa ville natale, et n'a que 10 ans quand la guerre est déclarée. Papa, pour qui il aura toujours beaucoup d'admiration, entre dans la Résistance. Le jeune garçon fait de même, avec les capacités et les convictions de son âge, en collant des affiches.

Bien, sûr, l'adolescent suit une scolarité accidentée. Pourtant, au lycée, il est vite repéré comme un bon élève. Il rêve d''être officier de marine. Aussi, dès la libération, il s'engage à l'Ecole des Mousses de Brest. Il prend la direction de l'Algérie (Cap Siroufou) puis de l'Indochine où, servant dans un commando de fusiliers marins, il reste marqué définitivement par les atrocités dont il a été le témoin. Il n'oubliera jamais ses camarades tombés à côté de lui. Dans les décorations qu'il n'aura pas manqué de recevoir – dont la Légion d'Honneur –, il lira éternellement le souvenir de ses frères d'armes et en gardera un devoir de mémoire.

Il est déjà un homme fort dans sa tête. S'il aime s'amuser et profiter de la vie, il a reçu de son éducation de solides valeurs qu'il s'attachera à promouvoir tout au long de sa vie : honneur, courage, loyauté et amitié. A la fin de sa carrière, il s'engagera pour défendre des causes humanitaires et animales, n'hésitant pas à se servir de sa popularité pour mobiliser les bonnes volontés.

En 1952, rendu à la vie civile parisienne, Pierre Brice est maintenant un homme très beau, élégant, racé, au visage charmeur. Pour gagner sa vie, il exerce quelques petits boulots : vendeur, mannequin, danseur, animateur, acteur de romans-photos. Un jour, il décide de s'inscrire au Cours Simon…

Un jeune premier français…

Pierre BricePierre Brice

En 1954, Pierre Brice se voit proposé un premier rôle au cinéma, avec un partenaire très populaire à l'époque, Eddy Constantine : autant vous dire que «Ca va barder !» Les spectateurs les plus perspicaces pourront l'apercevoir un court instant. D'autres petits rôles le mettent davantage en vitrine, comme celui décroché dans «Le 7ème ciel» (1957) aux côtés de Noël-Noël. A la fin des années cinquante déferle cette vague que l'on dira Nouvelle mais dans laquelle il ne trempe pas. On le retrouve plutôt du côté de chez Marcel Carné («Les tricheurs», 1958) et André Cayatte («Le miroir à deux faces», 1958). Il embarque ensuite discrètement en compagnie de «L'ambitieuse» sur le navire mené par Yves Allegret. De film en film, il pénètre le monde du spectacle, faisant partie de cette nouvelle troupe de jeunes comédiens qui ont pour noms Gérard Blain, Jean-Paul Belmondo, Jacques Charrier et le jeune Alain Delon à qui il ressemble beaucoup.

Mais y-a-t-il vraiment de la place pour deux “Delon” à l'aube des sixties ? Malheureusement, la déferlante susdite n'entraîne pas Pierre Brice dans son reflux. Ce dernier réalise combien il lui sera difficile de se frayer un chenal dans l'océan cinématographique hexagonal. Alors, pourquoi ne pas tenter les plages exotiques ? Le voici donc répondant aux sirènes de la ville éternelle et cédant à la mode des peplums : «La princesse du Nil» (1960) avec la plantureuse Linda Cristal, «Le bacchanti» (1961) où il arbore une surprenante perruque blond cendré, «Les guerriers» (1966) avec Georges Marchal et Marie-José Nat qui restera une bonne camarade, et des films d'aventure comme «Les cosaques» (1960) où il se joint à son compatriote Louis Seigner, «Par le fer et par le feu» (1962) avec la belle Américaine Jeanne Crain. Il se produit également dans le genre épouvante avec «Le moulin des supplices» (1960) et ferraille à la manière de Zorro dans deux opus où il incarne le célèbre héros masqué («L'invincible cavalier masqué» et «Maciste contre Zorro» en 1963). Un titre aurait pu le lancer vraiment dans le métier à ce moment-là, «Jeux précoces» (1959) où, personnage clé de l'intrigue, il devient le meurtrier d'une prostituée, qu'une toute jeune fille a aperçu mais qui ne le dénoncera pas. Les magazines italiens du septième art le proclament meilleur acteur de l'année 1960. Il rentre toutefois de temps en temps en France, notamment pour tourner «L'homme à femmes» (1960) avec Danielle Darrieux, Catherine Deneuve et Mel Ferrer

Winnetou Superstar…

Pierre BriceHugh ? Non, Winnetou !

C’est un film espagnol, «Les malfaiteurs» (1961), tourné en terre ibérique et où il tient le premier rôle, qui va décider de son avenir. L'oeuvre est présentée en avant-première au festival de Berlin. Le producteur allemand Horst Wendlandt entretient le projet de financer plusieurs longs métrages à partir des œuvres du célèbre romancier Karl May. Celui-ci, décrivant la conquête d'un Nouveau Monde sur lequel il n'a jamais mis les pieds, a imaginé deux personnages qui deviendront mythiques, Old Shatterhand et Winnetou, un homme blanc et un Indien apache. Si le visage du premier est déjà connu – Lex Barker, le célèbre Tarzan hollywoodien aux yeux verts –, il reste encore à trouver celui qui incarnera le second, son frère de sang, mystérieux, sobre et envoûtant. L'Indien ne parle pas beaucoup mais doit compenser par une présence qui crève l'écran. Pierre Brice a exactement le profil, estime Wendlandt qui le rencontre lors de la soirée de gala ; il est athlétique, ténébreux, brun et excellent cavalier. Les deux héros doivent être complémentaires, sympathiques, aventuriers, et faire rêver les gens de 7 à 77 ans dans une Allemagne qui tarde à se reconstruire…

Après avoir longuement hésité, Pierre Brice signe enfin le contrat proposé : "J'ai accepté d'être Winnetou car il démontrait les valeurs qui sont les miennes depuis toujours : courage, honneur, loyauté, liberté".

Le voici donc Peau-Rouge pour plusieurs années. Tous les ingrédients du succès populaire – fors les femmes rejetées au second plan – ont été rassemblés dans une recette internationale : deux beaux héros, des chevauchées sauvages, des paysages superbes (en Croatie), une musique inoubliable et une tonne de bons sentiments ! Revers de la médaille, les scénarios souffriront d'une naïveté absolue, et tout le monde en sera conscient, à commencer par notre vedette. Le premier épisode, «Le trésor du lac d'argent» (1962), tourné en Cinémascope avec 3 000 figurants, rencontre un succès extraordinaire : plus de 10 millions d'entrées ! Un séduisant Français campant un chef indien dans la langue de Heine et de Goethe, tenant qui plus est le rôle-titre d'une série internationale, voici qui n'est pas banal ! Pierre Brice devient vite un super héros pour la jeunesse, un modèle pour les enfants, et un rêve pour les jeunes filles qui lui envoient des sacs lourds de lettres enflammées au célibataire qu'il est encore. Il n'y a aucun doute, il incarne exactement le Winnetou que tous les lecteurs de Karl May, et l'auteur lui même, imaginaient. Le 2ème volet, «La révolte des Indiens Apaches», réalisé dans la foulée de leurs chevaux, confirme l'engoument du public pour nos deux amis

Winnetou ne doit pas mourir…

Pierre BriceWinnetou und Old Shatterhand

Selon la volonté des scénaristes, Winnetou meurt au cours du 7ème volet, («Winnetou -3.Teil», 1965), tué par un ennemi incarné par Rick Battaglia. Mais, de manière impensable, le public refuse catégoriquement de voir son héros disparaître ! La production reçoit des lettres d'insultes et de menaces. Les enfants supplient qu'on leur rendent leur idole en envoyant des collections de dessins. La pression est telle auprès du producteur que le sympathique Apache est ressuscité sans la moindre explication. Quant au pauvre Rick Battaglia le meurtrier, honni par toute la profession, il n'ose plus sortir de chez lui !

Pierre avait pouvoir cru dire adieu avec soulagement à ce personnage au plumage un peu trop encombrant, mais il ne put faire autrement que d'accepter : "Winnetou a ruiné ma carrière" se plaindra t-il alors. Mais un peu plus tard, enfin lucide, il reviendra sur ses propos, mesurant la chance qu'il aura eu de bénéficier de quelque chose d'aussi merveilleux que l'affection inconditionnelle du public et estimant avoir reçu par ce coup du destin la plus probante des récompenses. Pierre Brice restera à jamais Winnetou pour tous et Winnetou n'aura jamais aussi bien été personnifié que par lui. Profitant de sa popularité et désirant montrer les différentes facettes de son personnage, il enregistrera plusieurs microsillons qui se retrouveront rapidement en tête du hit-parade germanique, rivalisant avec les Beatles !

Mais chose étrange, si il jouit aussi d'une popularité réelle dans les pays de l'est (la plupart des rôles secondaires auront été dévolus à des acteurs yougoslaves) et en Scandinavie, de notre côté du Rhin, il demeure un parfait inconnu ! Les fresques de Karl May ne sortent pratiquement pas sur nos écrans dans ces années 60 uniformément noyés sous l'impitoyable nouvelle vague.

Au total, onze épisodes auront étés embobinés, mais Lex Barker, par deux fois pris par d'autres engagements, laissera sa place à Stewart Granger («Parmi les vautours» en 1964, «Old Surehand» en 1965) et Rod Cameron («Tonnerre sur la frontière» en 1966), devenant respectivement «Old Surehand» (1965), et Old Firehand. Si tout se passera bien avec le second, il n'en sera pas de même avec Stewart qui, ego oblige, n'acceptera pas un partenaire aussi populaire et exigera que l'on revoit son rôle à la hausse. Le public, tellement ravi de retrouver son Winnetou, ne portera aucune attention à ces enfantillages d'une vedette déjà sur le déclin.

Winnetou Forever…

Pierre BriceOld Winnetou

En 1967, même si les œuvres de Karl May ont toujours leurs fans inconditionnels, la série s'essouffle. Le western spaghetti, beaucoup plus violent et sensuel, plaît aux nouvelles générations et notre héros décide un temps de s'éloigner. Les spectateurs les plus attentifs le retrouveront tout de même dans un film de Roger Boussinot, aux côtés de Marie Laforêt dont il constitue «Le treizième caprice», une passade tout aussi rapidement oubliée par son héroïne que ses spectateurs. Heureux partenaires de belles actrices comme Marie France Pisier et Olga Georges-Picot, il n'en profitera pas autant qu'il l'aurait sans doute souhaité dans «Féminin-Féminin» d'Henri Calef (1972) pour des raisons que l'on devine aisément. Il fut plus heureux auprès de «La pépée du gangster» de Giorgio Capitani (1975), bien que ladite Sophia Loren préféra le mauvais garçon du titre au vilain inspecteur de police qu'il incarne.

Il apparaît également dans un sympathique feuilleton français «Madame êtes vous libre ?» (1971) avec Denise Fabre. Mais le public ne le suit pas vraiment. Dans chacune de ses apparitions, on cherche en vain le fameux “Blick in die Ferne”, ce regard d'acier intense qu'il pointe vers l'horizon, et son geste de paix bien à lui qu'il aura inventé en se souvenant des gestes de connivence qu'il accomplissait avec ses camarades scouts et que tout le monde imite…

A partir de 1975, Pierre Brice se consacrera plus régulièrement au petit écran, participant à de nombreux feuilletons et fictions TV comme «Star Maidens» (1976), où il campe une sorte d'extra-terrestre, mais le public ne le reconnaît pas ! Alors, en homme de bon sens, il cède aux exigences de ces anciens admirateurs : s'il veulent du Winnetou, il va leur en donner. Huit ans après le dernier opus cinématographique, il monte alors un spectacle en plein air qu'il présente en tournée dans le pays, une sorte de Puy du Fou germanique avant l'heure. C'est à nouveau la folie et les places s'arrachent, lui donnant la mesure du rêve qu'il incarne sans l'avoir cherché pour deux générations de spectateurs.

Pour la télévision, Winnetou fera encore quelques appartitions, dont l'innatendu «Winnetou le mescalero» (1980) avec changement de costume d'indien, de style, de musique et un peu moins de naïveté, au grand dam de ses fidèles. Aussi, des producteurs qui ne sont pas tombés du dernier carquois, comme ceux de la série «Ein Schloss am Wörthersee» (1991/1993) alors qu'il est en costume civil trouveront prétexte à le faire monter à cheval et d'emprunter la fameuse musique ne serait-ce qu'un instant en forme de clin d'oeil… et la magie opèrera ! En 1998, qu'on se le dise, Winnetou est de retour («Winnetous Rückkehr»), sur un scénario de sa propre conception. Entre-temps, en 1987, le héros écarlate aura été au centre d'une comédie contemporaine, «Zärtliche Chaoten», faisant de lui une icone intemporelle de la même dimension qu'un Zorro ou un Tarzan dans l'imaginaire teuton.

Un homme attachant…

Pierre BriceWinnetou et sa squaw, Hella

Pierre Brice, on l'a dit, est un homme séduisant, amateur de jolies femmes.On lui connaît plusieur “fiancées”, comme l'actrice américaine Linda Christian, au sujet desquelles il saura se montrer très discret. Longtemps célibataire, il fait la connaissance, à Munich en 1976, de trois jeunes femmes de 27 ans Gaby, Hella et Huberta Krebel. Elles sont triplées et se ressemblent donc énormément. Il tombe amoureux d'Hella auprès de laquelle il partage de beaux moments concrétisés par un mariage (1981) dans la petite chapelle de Saint-Laurent-des Bois (Eure). L'affection de leurs nombreux neveux et nièces permettra au couple d'accepter le grand chagrin de ne pas avoir d'enfants. "Pour être heureux, vivons cachés", adage qu'ils appliqueront en s'installant en France, du côté de Senlis, dans une belle gentillommière : "En Allemagne, il m'est impossible de me promener dans la rue. Je suis arrêté à chaque instant. En France, je suis un parfait inconnu !". C'est là qu'il écrira un livre de souvenirs, «Winnetou und Ich», dans la langue de Goethe et s'adonnera à sa nouvelle passion, la peinture.

Pourtant, en 2009, le couple décide de vendre sa belle maison pour vivre en appartement, à Garmisch Partenkirchen (Autriche), où Huberta et Gaby pourraient les rejoindre. La vilaine faucheuse ne lui a permis de voir l'achèvement des travaux…

Car le 6 juin 2015, Pierre Brice prend son envol vers les grandes prairies, dans un banal hôpital parisien, victime d'une embolie pulmonaire. Ses obsèques, rendues avec les honneurs militaires tricolores, ont lieu en l'église Saint-Michel de Munich comme, très croyant, il l'avait souhaité. Il est inhumé au cimetière de Gräfelfing, non loin de la capitale bavaroise.

Winnetou chevauche maintenant les terrains de chasse éternels avec ses fidèles compagnons, Old Shatterhand, Old Firehand et même – car il n'était pas rancunier – ce vieil égocentrique de Old Surehand.

"Indiens mes frères… Indiens mes frères…"

Documents…

Sources : «Legenden Pierre Brice», documentaire, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"On ne respecte pas un Indien sans ses plumes…"

Citation :

"Deux costumes auxquels je tiens beaucoup auront marqué ma vie : celui de Winnetou, bien sûr, mais aussi mon uniforme militaire, celui-là, ne serait-ce que pour me rappeler que la guerre est une atrocité."

Pierre Brice
Donatienne (juin 2016)
Ed.7.2.2 : 23-6-2016