Louis SEIGNER (1903 / 1991)

Monsieur le pensionnaire de l'Odéon…

Louis SeignerLouis Seigner (1933)

Dans la biographie chaleureuse qu'elle lui a consacrée, Françoise Seigner rappelle que son père commentait volontiers son parcours en ces termes : "Quand je réalise d'où je viens, quelle destinée étrange !".

Il est vrai que le hameau de Saint-Chef en Dauphiné où il naquit le 23 juin 1903 dans une pauvre métairie était bien éloigné des ors de la salle Richelieu. A Jallieu, situé à quelques kilomètres de là, ses parents tenaient une modeste épicerie. Déjà pourtant, sa grand-mère et son instituteur lui communiquent l'amour des livres ; très tôt, sa mère – fascinée par la Comédie-Française qu'elle découvrit jeune fille – lui donne le goût du théâtre. Hélas, elle tombe gravement malade alors que son père est à la guerre. Louis n'a que douze ans lorsqu'elle meurt.

Démobilisé, c'est à Lyon que son père ouvre un nouveau magasin. Cette grande ville offre à l'adolescent des attraits inédits, et d'abord ceux du Théâtre des Célestins dont il devient un spectateur familier. Doué pour le chant, il hésite un temps sur sa carrière mais c'est finalement la comédie qui l'emporte : en octobre 1920, il est reçu dans la classe d'Emile Albert au Conservatoire de Lyon.

Titulaire d'un deuxième prix décerné à l'unanimité, il décide de tenter sa chance à Paris. Jacques Copeau, qu'il admire, le reçoit mais ne l'encourage guère. Après un premier échec, il finit par intégrer le Conservatoire mais son maître restera Firmin Gémier qui, en novembre 1923, lui signe un contrat comme élève et acteur de complément à l'Odéon. Sa carrière débute par les rôles de composition : il a vingt ans et joue déjà les vieillards du répertoire : "Tu es comme moi, Seigner, tu auras ton vrai emploi plus tard !" lui prédit son professeur.

A l'Odéon, il tombe amoureux de la jeune première, Marie Cazaux ; elle partagera sa vie pendant plus de soixante ans et renoncera à sa carrière pour élever sa famille. Les tourtereaux se marient en 1927. Ils auront quatre enfants : l'aînée, Françoise, naît le 7 avril 1928 ; suivront deux autres filles, puis un fils, Jean-Louis, né en 1941, peu de temps après le décès de leur deuxième enfant.

Pensionnaire de l'Odéon de 1925 à 1939, Louis Seigner compte parmi ses rôles importants Tartuffe, Talleyrand, le président Haudecoeur ou le Procureur Hallers. Son prestige s'accroît encore lorsqu'il prend la succession de Raimu en tête de distribution de «Ces messieurs de la Santé» au Théâtre de Paris. De cette époque, il conservera de solides amitiés avec Georges Baconnet, Jacques Dumesnil ou Georges Chamarat

Monsieur le sociétaire de La Comédie Française…

Louis SeignerLouis Seigner (1945)

A la demande d'Edouard Bourdet (et de Jacques Copeau !), il entre comme pensionnaire à la Comédie-Française le 15 février 1939. Dès le 1er janvier 1943, le voilà sociétaire : il en prend théoriquement pour vingt ans mais y restera 32.

Il faut dire que les beaux rôles ne manquent pas, de Monsieur Lepic dans «Poil de Carotte» (1941) à Orgon dans «Tartuffe» (1945) ou Monsieur Perrichon, sans compter le plaisir de l'alternance qui lui permet de jouer selon les jours, dans «Le barbier de Séville», le rôle central du barbon Bartholo ou le valet abruti L'Eveillé qui n'a qu'une scène dans la pièce.

En 1950, il se paie le luxe, malgré l'avis contraire de son épouse, de décliner l'offre d'Yves Ciampi qui lui propose la vedette de son prochain film, «Un grand patron» (1951) : il faut dire que Jean Meyer entend dépoussiérer l'image d'Epinal de ce “gros imbécile” de Monsieur Jourdain : «Le bourgeois gentilhomme» new look est créé le 11 octobre 1951 ; la distribution réunit Jeanne Moreau, Jean Piat, Jacques Charon, Robert Hirsch, Michel Galabru et Béatrice Bretty, une fidèle complice sur la scène du Français. Ce sera son personnage fétiche puisqu'il le jouera plus de 500 fois au Français et bien davantage (1200 ? 1700 ?) si l'on compte les tournées internationales qui mènent la troupe en Europe de l'Est, en Amérique du Sud, aux USA ou au Japon. Une version en couleurs tournée pour le cinéma en 1958 nous permet d'apprécier cette mise en scène, et en particulier l'hilarante séquence de la leçon de philosophie face à l'ami Georges Chamarat. A chaque représentation, c'est un triomphe pour le comédien, au point que le Général de Gaulle lui demande un jour : "Enseignez-moi la bonhomie !"

Monsieur Seigner à l'écran…

Louis Seigner«La vérité» (1960)

Grâce à Fernand Charpin, un bon camarade de l'Odéon, il débute à l'écran dans la silhouette plaisante d'un gendarme amoureux lorsque «Chotard et Cie» est adapté par Jean Renoir en 1932. Comédien reconnu sur les planches et directeur d'une troupe radiophonique pendant une dizaine d'années (1929-1940), il n'a guère de temps à consacrer au cinéma tout au long des années 30 où on le repère tout de même en ambassadeur d'Allemagne dans «Entente cordiale» (1939).

A partir de 1941 et jusqu'au milieu des années 60, il va au contraire se multiplier, présent chaque année dans cinq films en moyenne, et même dix pour les années 1949 et 1959. Comme l'avait prédit Gémier, c'est en homme mûr qu'il se fait connaître du public des salles obscures : son physique, maintenant imposant, et son prestige le classent d'emblée dans la catégorie des notables. Il cumule les emplois d'instituteur, de prêtre, de juge ou de médecin mais, cassant ou matois, aimable ou autoritaire, il illustrera toutes les facettes de l'âme humaine. C'est ainsi que dans «Maître après Dieu» (1950) de Louis Daquin, il incarne un pasteur américain à l'onctuosité souriante, ce qui ne l'empêche pas de se laver les mains du sort de réfugiés juifs.

Avec l'humilité du comédien rompu à tous les emplois, il se contente tout d'abord de brèves partitions comme celle du gentil beau-père d'Odette Joyeux dans «Le mariage de Chiffon» (1941) ou de l'instituteur de «Goupi-Mains-Rouges» (1943) mais on sent très vite son plaisir à camper les silhouettes grinçantes d'un notaire croqué par Simenon pour «Le voyageur de la Toussaint» (1942) ou du fielleux docteur Bertrand dans «Le Corbeau» (1943). Auprès de Raimu, «L'homme au chapeau rond» (1946), le voilà en père de famille prêt à sacrifier le bonheur de sa fille. Extraordinaire et inquiétant en inquisiteur dans «Patrie» (1945) ou en gardien de prison assassin dans «La chartreuse de Parme» (1947), il peut aussi bien nous émouvoir dans le rôle de l'otage de «Jéricho» (1945). Figure odieuse et pathétique échappée de la «Comédie Humaine», il est si juste en banquier Nucingen dans «Vautrin» (1943) que sa partenaire sur scène, l'exigeante Madeleine Renaud, semble s'étonner de le découvrir à l'écran avant de le gratifier du bout des lèvres d'un compliment : "Mais vous êtes très bien, Seigner !".

Le charme discret de la bourgeoisie…

Toujours prêt à servir les intérêts de la banque et de la bourgeoisie, il se lance aux trousses d'Henri Dunant (Jean-Louis Barrault) dans «D'homme à hommes» (1948). Retrouvant le Lyon de son enfance dans «Un revenant» (1946), il campe un de ces bourgeois hypocrites qui ont pu faire croire qu'il était né dans ce milieu. Oncle tyrannique de François Périer chez Christian-Jaque, il peut tout aussi bien, dans le sketch d'Autant-Lara pour «Les sept péchés capitaux» (1951), se muer en tonton attentionné pour sa nièce (Michèle Morgan) tant il voudrait qu'elle échappe à l'emprise d'une mère égoïste (Françoise Rosay). Dans «La fête à Henriette» (1952), un savoureux Duvivier, il joue d'ailleurs le scénariste optimiste qui veut le bonheur de son héroïne (Dany Robin), contrairement à son collègue Henri Crémieux, le scénariste qui broie du noir.

Avec la bénédiction de Christian-Jaque, il devient le riche protecteur de Martine Carol dans «Adorables créatures» (1952) avant de la retrouver dans «Nathalie» (1958) où cette “souris” énerve d'abord au plus haut point le commissaire irascible qu'il incarne. On peut d'ailleurs remarquer combien ce bon paterfamilias rêve à l'occasion d'une aventure avec quelques beautés de l'écran comme Maria Félix («La belle Otero», (1954)) ou Michèle Morgan («Marguerite de la nuit», 1955). Dans «Le plaisir» de Max Ophuls (1951), n'était-il pas déjà l'un des clients assidus de la célèbre maison de Madame Tellier ? Mais la bourgeoisie arbore aussi le visage plus austère du président du tribunal de «La vérité» (1960) où les charmes de Brigitte Bardot le laissent de glace.

Il partage avec Jean Gabin une forme de simplicité et le goût de la bonne chère, deux qualités suffisantes pour se retrouver avec plaisir sur les mêmes tournages, à partir de «La Marie du port» (1949) de Marcel Carné. «Les grandes familles» (1958), «Le baron de l'écluse» (1959), «Le président» (1960) ou «Le Pacha» (1969) scelleront une belle camaraderie professionnelle, doublée d'une admiration réciproque. Lorsqu'il le découvre à la télévision en homme d'affaires cynique dans la pièce de Bourdet, «Les temps difficiles» (1966), Gabin, épaté, prend la plume pour lui témoigner son amitié.

Les films ne seront pas toujours du meilleur cru et Philippe Noiret se souvenait du doyen Seigner débarquant à Rome, "absolument fou de rage" de jouer dans «Le massaggiatrici/Les faux-jetons» (1962), "film exécrable" qu'il avait visiblement accepté pour des raisons économiques… Heureusement, d'autres tournages lui laisseront de beaux souvenirs comme «Le petit garçon de l'ascenseur» de Granier-Deferre (1961) ou «Les amitiés particulières» de Jean Delannoy (1964). Il s'amuse avec Clouzot – évêque dans «Miquette et sa mère» (1949), le voilà accro à la morphine dans «Les espions» (1957) – ou Christian-Jaque (sept films en commun) et apprécie le travail de son partenaire Alain Delon dans deux chefs-d'œuvre : «L'éclipse» de Michelangelo Antonioni (1962) et «Monsieur Klein» de Joseph Losey (1976). Costa-Gavras aura l'intelligence de lui confier le personnage essentiel du Garde des Sceaux dans «Section spéciale» (1975), l'un de ses très grands rôles.

Monsieur le Doyen…

Louis SeignerLouis Seigner et l'arme du crime…

Nommé Doyen de la Comédie-Française le 1er janvier 1960, Louis Seigner devient professeur au Conservatoire à partir de septembre 1962, comme il l'avait déjà été le temps d'un film de Jacques Becker, «Rendez-vous de juillet» (1949). Bon papa râleur, plein de tendresse pour ses élèves qui le baptisent affectueusement "Gros Loulou". Il reste un maître vénéré pour toute une génération de comédiens, au rang desquels on peut citer Francis Perrin, Jacques Villeret ou Ludmila Mikaël. Tous ont retenu sa maxime : "Faire du théâtre, ce n'est pas un métier, c'est une aventure !".

A la télévision, dont il fut un spectateur passionné, on le vit surtout dans les retransmissions du Français pour «Au théâtre ce soir», campant quelques ganaches imaginées par Feydeau dans «Le dindon» (1969) ou «Mais n'te promène pas toute nue» (1971) ou, plus roublard, le milliardaire de «La femme de paille» (1976). A tout seigneur, tout honneur, comment ne pas lui proposer le rôle du père de tous les comédiens dans le feuilleton de Marcel Camus, «Molière pour rire et pour pleurer» (1973) ? Mais, pour tous les téléspectateurs des années 70, il reste le banquier Toloméi, paternel et rusé, dans «Les rois maudits» (1972) mis en images par Claude Barma. Honneur suprême, un Grand Echiquier spécial est consacré à sa soirée d'adieux au Français le 25 avril 1974 : on se souvient de la participation désopilante de ses camarades Jacques Charon et Robert Hirsch, mais, d'Elvire Popesco à Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo, toute la crème du théâtre et du cinéma est présente, sans compter ses chers élèves du Conservatoire.

Avant que ne sonne l'heure de la retraite, Robert Hossein le dirige encore en juge Porphyre dans «Crime et châtiment» en 1975 ; il revient même au Français en 1977 pour «Lorenzaccio» dans une mise en scène de Franco Zeffirelli. La dernière image qu'il nous laisse à l'écran est celle d'un saint homme, le bon monseigneur Myriel qui montre à Jean Valjean (Lino Ventura) la voie du bien dans «Les misérables» (1982).

Ses dix années de retraite seront baignées de lectures – la passion des livres et des journaux a toute sa vie combattu ses insomnies – et d'une vie familiale bien remplie, d'autant que le clan Seigner habite le même immeuble, au 12 de la rue Pierre-et-Marie-Curie : Françoise, devenue à son tour un pilier du Français, occupe l'appartement voisin ; à l'étage du dessous, loge la famille de son fils, père de deux futures vedettes, Emmanuelle et Mathilde.

Le soir du 20 janvier 1991, Louis Seigner s'endort en lisant dans son fauteuil ; sa pipe mal éteinte déclenche l'incendie de son appartement. Son épouse est sauvée - elle ne lui survivra que quelques mois – mais le comédien disparaît tragiquement. Toutefois, c'est bien l'image harmonieuse d'une riche carrière et d'une vie bien remplie que nous laisse ce grand serviteur du théâtre. Son poème favori n'était-il pas, justement, «Le bonheur» de Paul Fort ?

Documents…

Sources : «Louis Seigner, de la Comédie-Française : une biographie affective» (2007, éditions du Rocher) par Françoise Seigner, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Louis Seigner et Jacque Villeret

Citation :

"Louis Seigner ? Quel homme ! Il ne se considérait pas comme un professeur, mais avant tout comme un guide. Seigner est une statue du bon sens. Je lui dois tellement, il m'a appris à venir au plus vite à l'essentiel, il m'a fait découvrir ce qui pouvait émaner de moi. "

Jacques Villeret, cité par Gilles Durieux dans «Villeret, du rire aux larmes»
Jean-Paul Briant (octobre 2016)
Ed.8.1.2 : 12-10-2016