Pauline CARTON (1884 / 1974)

Née un 4 juillet…

Pauline CartonPauline Carton (1902)

Pauline Aymée Biarez naît le 4 juillet 1884, accidentellement à Biarritz (Pyrénées Atlantiques) où ses parents sont en vacances. Son père, ingénieur des chemins de fer, membre de l'équipe de l'architecte du Paris moderne, le baron Haussmann, est en charge de la construction d'une voie de chemin de fer autour de Madrid.

On lui connaît un frère, Auguste, très tôt disparu, qui lui donnera une nièce, future héritière de l'actrice. Sa mère, d'origine ardéchoise, mariée à 20 ans, lui donnera l'éducation réservée aux jeunes filles de bonne famille, en n'enfermant toutefois pas son enfant dans des convenances trop strictes. Dotée d'un bon coup de crayon, elle transmettra ce talent à sa progéniture qui, plus tard, agrémentera régulièrement son courrier de petits croquis humoristiques des plus charmants.

Très tôt, Mme et M Biarez emmènent fréquemment Pauline au théâtre ou au café concert, la déguisant si nécessaire en garçon lorsque le sujet de la représentation, pas toujours propice à la bonne éducation d'une gamine du sexe, est susceptible d'indigner les spectateurs les plus rigoristes. Très attentive, sans toujours faire la part de la réalité et du faux semblant, la fillette note les acteurs, où plus exactement les personnages, à même le programme en fonction de leur comportement dans l'histoire : zéro pour les méchants, dix pour les princes charmants !

Assez rapidement, celle-ci participe à des spectacles d'enfants montés dans l'antichambre de la demeure familiale. C'est ainsi qu'elle fait ses débuts publics dans «Madame Sabouleux» (rôle de la petite Suzanne) devant un parterre de parents et d'amis bienveillants.

Ne soyons par surpris de la soudaine vocation de la jeune fille pour ce qu'il est convenu d'appeler l'art dramatique, même lorsqu'il s'agit d'amuser les gens. Ainsi, dès 1903, dans cette péninsule ibérique où elle vécut jusqu'à la fin de son adolescence, on retrouve son nom sur la liste des récompenses accordées à des comédiens amateurs sur une feuille de choux barcelonaise : 3ème prix des monologues et saynètes.

A la mort de son père (vers 1905), mère et fille conservent l'appartement parisien de la rue Gay Lussac que leur permet d'entretenir une rente versée par la baron bâtisseur, reconnaissant.

La môme Carton…

Pauline CartonPauline Carton (1904)

Vers 1906, alors que Pauline est en vacances avec sa mère à St Raphaël (où les Biarez possèdent également une villa), un ami lui indique la présence du directeur du Théâtre du Gymnase (Marseille). Elle en fait l'assaut, le suppliant de la prendre dans sa troupe. Devant son refus, elle précise qu'elle ne sollicite aucun salaire. Engagée comme figurante, elle débute dans «Le ruisseau» où elle a une simple réplique, celui d'une prostituée que l'auteur a baptisé du sobriquet de "La môme Carton". Apprenant son métier sur le tas, ne rechignant pas à s'enlaidir lorsque la situation l'exige, elle multiplie les apparitions, tenant parfois plusieurs rôle et devenant une habituée des spectacles du Gymnase où ses premiers admirateurs guettent son apparition qu'ils savourent avec délice.

Déjà, la comédienne qu'elle est devenue, dotée d'une voix de canard peu compatible aves les rôles d'ingénues, s'intéresse aux personnages de cuisinières ou de bonnes délaissés par le haut de la troupe, sacrifice qui lui permet de creuser son petit sillon.

En 1913, Elle se produit à Genève où, en compagnie de Gabrielle Doulcet, elle donne quelques représentations du «Poil de Carotte» de Jules Renard. Conquis, le critique suisse Jean Violette publie un article élogieux à son égard. L'actrice le remercie en le recevant dans sa loge. Cette rencontre impromptue marque le début d'une longue et belle histoire d' amour qui durera jusqu'à la mort du poète (1964). La sachant marié et père d'une fille. Pauline refusera qu'il divorce pour elle, n'acceptant même pas de l'épouser lorsqu'il deviendra veuf. Dès lors, chaque année, le couple adultère partagera régulièrement le mois d'août à Genève, Jean n'aimant pas trop Paris : on connaît l'anecdote, à un producteur qui lui proposer de tourner un film en été, elle rétorquera "Ah non, cher monsieur, au mois d'aôut, chaque année, je fais l'amour !". Amateurs de randonnées, le couple adultère sillonnera les chemins du Sud de l'Hexagone dans des périples parfois longs de plusieurs journées.

Le cinéma de Guitry…

Pauline CartonSacha Guitry et Pauline Carton dans «Désiré»( 1937)

En 1917, Pauline Carton assiste, au Théâtre Sarah Bernhardt, à une représentation de «Deburau» dans laquelle excelle déjà Sacha Guitry.Le héros de la pièce étant un (célèbre) comédien, son interprète ne se prive pas de donner sa vision du monde du théâtre et son avis sur l'art de jouer la comédie…

Dix années plus tard, le “maître” s'apprête à monter, sur la scène du théâtre Edouard VII, une nouvelle pièce, «Désiré», construite autour de trois personnages de domestiques. Dînant chez sa future “femme de chambre” (Betty Daussmond) il lui fait part de la difficulté à “trouver une bonne cuisinière”. La servante qui les entourait leur suggérant le nom de Pauline Carton, notre homme s'en fut aussitôt l'observer dans la revue des Nouveautés où elle sévissait alors. Ainsi débuta une collaboration qui devait se poursuivre jusqu'au décès de Guitry (1957).

Les deux comédiens s'entendirent comme larrons en foire, ne tarissant pas d'éloges réciproques : "C'est une comédienne véridique, rageuse, courageuse, instinctive et traqueuse qui donne un relief étonnant à ses rôles", dira l'un. Et l'autre, jamais avare de paroles, ne fut pas en reste

Sur les planches, cette collaboration s'étala donc de 1927 jusqu'à 1949 et «Tu m'as sauvé la vie», en passant successivement par «Le mot de Cambronne» (1935), «Quadrille» (1937), «Le comédien» (1938), «Aux deux colombes» (1948),… pour ne citer que les plus fructueuses. Car Pauline aimait le théâtre tout autant que son mentor et elle traîna longtemps sa carcasse sous les rampes de Paris, de province et d'ailleurs jusqu'en 1974 pour une dernière représentation, à Genève, de «Le mot de Cambronne».

Chez Guitry, théâtre et cinéma se confondent. Pauline promènera son personnage récurrent domestique dans la plupart des films réalisés par son “patron”, du court métrage «Dîner de gala aux Ambassadeurs» (1934) jusqu'au dernier, «Assassins et voleurs» (1956), en passant par tant de titres qu'il serait plus facile de citer ceux où elle n'apparaît pas… Très rapidement, elle devient la conseillère et parfois même l'assistante du “patron” qui ne dédaigne pas de prendre son avis, marque de la plus haute considération de la part d'un “scénocentrique” de ce calibre !

Le cinéma de Carton…

Mais le cinéma de Pauline ne se résume pas à ce quarteron de titres. Avant même la première Guerre Mondiale, elle aborda le septième art, encore mineur, par une apparition dans un petit film montré au cours du 2ème acte d'une pièce, «Le 100ème constat». En 1930, grande diseuse devant l'Éternel, elle a l'immense joie de parler pour la première fois à l'écran dans «Mon gosse de père», en compagnie d'Adolphe Menjou, le plus français des comédiens américains de l'époque. Jusqu'au second conflit mondial, c'est par dizaine de lignes qu'elle allongea annuellement sa filmographie dans des oeuvres, certes rarement majeures, mais où elle ne passera jamais inaperçue. Elle ne se reposera guère avant les sixties, trouvant même le moyen d'assister, de sa fenêtre de cinéma, au débarquement allié sur les plages normandes au matin du «Jour le plus long» (1962) !

Pauline Carton…

Pauline CartonPauline Carton

Telle fut Pauline Carton. Femme d'extérieur davantage que d'intérieur - "A force de jouer les bonnes, la vue d'un aspirateur me donne la nausée" -, elle s'installa, au décès de sa mère, dans une chambre du 2ème étage de l'hôtel Saint James et d'Albany, à Paris, avant de démenager vers le 5ème, avec vue sur directe les Tuileries. Propriétaire à Menton d'une villa destinée à abriter ses ébats estivaux, «Le carillon», elle y entreposa ses livres et ses souvenirs mais ne l'habita jamais, en laissant la jouissance à une amie moins fortunée. Mais c'est à Paris qu'elle conserve auprès d'elle, dans une comble de l'hôtel, les objets qui lui sont les plus chers, comme les éditions originales des œuvres de Sacha Guitry.

C'est pourtant sur la Côte d'Azur qu'elle passait régulièrement des vacances partagées avec son ami de coeur. Les plus vieux habitants de Menton et de l'ancien pays niçois où ils aimaient se promener s'en souviennent encore, tandis que la municipalité de Saint-Raphaël baptisa une de ses rues du patronyme de l'artiste.

Au tard de sa vie, elle nourrissait quotidiennement les oiseaux de la rue de Rivoli avec des miettes de pain, les gratifiant de morceaux de croissants lors de chacun de ses anniversaires. Tous les 20 décembre, elle recevait immanquablement un arbre de Noël expédié des 4 coins du monde par un expéditeur qui lui demeura à jamais inconnu.

Généreuse, elle fit toujours preuve d'une grande humilité, allant jusqu'à refuser la proposition de se voir attribuer la Légion d'Honneur que Sacha Guitry chercha à lui faire obtenir (1952), se fendant pour l'occasion d'un petit mot élégant.

Eclectique, elle exerça son métier sous toutes ses formes. Dès 1947, sexagénaire il est vrai, elle publia son autobiographie, «Les théâtres de Carton», agrémentée de ces inévitables petits croquis dont elle avait le secret et dans lequel, curieusement, le nom de Sacha Guitry n'apparaît qu'en tant qu'auteur de la préface. Après guerre, présentée à Jean Nohain par Marguerite Moreno, elle anima quelque temps son émission de radio «Les tribunaux comiques», dont l'idée devait faire école. Elle poussa la chansonnette d'une voix qui fut gravée dans le vinyle d'un microsillon aujourd'hui devenu “collector”. Le carabet l'intéressa tout autant, et "La Tête de l'Art" résonne encore de ses duos avec avec Henri Tisot, tandis que "La Resserre" lui ouvrit une dernière fois ses portes en 1973 : elle avait alors 89 ans !

Coquette, elle s'abandonna au cours des années soixante à de vaines cures de rajeunissement, avant de comprendre que l'on ne pouvait rien faire contre le temps qui passe, sinon éviter de le perdre inutilement. C'est d'ailleurs Saturne qui eut le dernier mot, lui coupant la parole un jour de juin 1974, dans une clinique parisienne. Fidèle à ses conceptions païennes, elle légua son corps à la Faculté des Sciences, le reste revenant à cette nièce qui ne s'était pas souvent inquiété de sa santé.

Documents…

Sources : «Les théâtres de Carton» par Pauline Carton (1947), «Pauline Carton», par son ami des 20 dernières années, Georges Debot (1975), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Pauline Carton…

Citation :

"A aucune période de mon existence, je n'ai pensé faire autre chose, visé un autre but que d'arriver à vivre sur un théâtre et jouer la comédie."

Pauline Carton
Christian Grenier (février 2017)
Une voix de canard…

"

… Et je sais de quoi je parle ! Un jour, sur le plateau où je tournais avec Marcel L'Herbier, je lui ai dit que ma voix ressemblait à celle d'un perroquet.

"Mais pas du tout, Pauline, vous vous calmoniez !" a-t-il galamment protesté. Et on a enchaîné sur autre chose…

Seulement, dix minutes après, le perroquet qui avait son rôle à tenir dans le film et qui était là, enfermé dans sa cage, à émis un "Parapacouac" quelconque.

L'herbier s'est retourné vers moi et m'a demandé : "Qu'est-ce que vous dîtes, Pauline ?" !

"

Pauline Carton

Sacha Guitry…

"Sacha Guitry aimait le théâtre, pensait au théâtre, vivait pour le théâtre, se régalait de théâtre et dormait en rêvant de théâtre

J'ai toujours eu l'impression qu'il était une incarnation du théâtre transformée pour circuler sur la Terre en une personne naturelle.

Saint-Vincent de Paul était l'incarnation bi-tête de la charité et Sacha Guitry était le théâtre."

Pauline Carton

Sacha Guitry…

"J'aime le théâtre tel qu'il est, avec ses incohérences, sa poussière, ses émotions magnifiques et ses potins de concierge.

J'aime les répétitions obscures où le petit texte tapé à la machine devient, par miracle, quelque chose de vivant, l'horrible trac des premières représentations et la graisse que je m'étale sur le figure.

Je l'aime par tous les bouts. Dès que j'en sors côté coulisses, j'y entre par le côté public. Je prends un fauteil près de la scène pour bien voir les acteurs et je passe une soirée bénie."

Pauline Carton

La Légion d'Honneur…

"Je remercie les messieurs qui ont pris l'initiative de me faire attribuer la Légion d'Honneur, m'ais j'ai toujours pensé que cette décoration devait être réservée aux militaires.

Je n'ai pas fait dans ma vie quoi que ce soit qui justifie un tel honneur".

Sentiment reconnaissants. Pauline Carton

Ed.8.1.2 : 3-2-2017