Peter LORRE (1904 / 1964)

De Vienne à Berlin…

Peter LorrePeter Lorre, enfant

Né Laszlo Löwenstein le 26 juin 1904 à Rosenberg en Hongrie, le futur Peter Lorre, d’ascendance autrichienne, perd sa mère alors qu’il n’a que quatre ans. Lorsque son père se remarie, toute la famille s’installe à Vienne où le jeune Laszlo se sent très tôt attiré par l’univers du théâtre.

Son militaire de père le convainc, une fois ses études achevées, de prendre un petit emploi dans une banque. Employé dilettante, Laszlo se passionne davantage pour les cours de Sigmund Freud qui lui permettront sans doute plus tard de plonger dans les abîmes intérieurs des redoutables criminels qu’il se plaira à incarner. La banque décidant de se passer de ses services, il convainc son père de le laisser tenter sa chance sur scène.

C’est à Vienne qu’il fait ses premiers pas sur les planches, apparition si convaincante, dit-on, que les spectateurs poussèrent des cris d’effroi ! Dès 1925, à 21 ans, il part pour Zurich puis Berlin où on le remarque en Saint-Just dans «La mort de Danton». Il a la chance de travailler sous la direction de Bertolt Brecht pour «Homme pour homme» et connaît très vite la célébrité. Sa prestation dans «L’éveil du printemps» de Wedekind attire sur lui l’attention de Fritz Lang qui lui propose le rôle qui va changer le cours de sa vie.

The Celebrated European Star…

Peter LorrePeter le maudit…

Même si ses relations furent difficiles avec le cinéaste de «Metropolis», Peter Lorre livre dans «M le maudit» (1930) une prestation hors du commun, tellement marquante sans doute qu’elle ne pouvait que laisser son empreinte sur la suite de sa carrière. Ce n’était pas son premier film puisqu’il jouait déjà auprès d’Ivan Mosjoukine dans «Le diable blanc» (1931) mais «M» efface aussitôt le souvenir de ces prémices et l’impose au premier plan.

Comme ce fut le cas pour de nombreux artistes juifs, Peter Lorre quitte l’Allemagne dès l’arrivée des nazis au pouvoir. On lui attribue cette réplique fameuse : "L’Allemagne est trop petite pour deux monstres, Hitler et moi !". Il se réfugie en France où, une année durant, il ronge son frein. Seul Pabst lui propose le court rôle d’un clochard pickpocket dans «Du haut en bas» (1933) où Pauline Carton, la mine gourmande, lui intime l’ordre d’enlever son pantalon… pour le repasser !

Installé à Londres, il se présente au casting du nouveau film d’Alfred Hitchcock : comme il ne connaît pas encore l’anglais, il se contente de rire lorsqu’il pense que le cinéaste a raconté une bonne blague et… ça marche ! Le voilà, toujours inquiétant, à l’affiche de la première version de «L’homme qui en savait trop» (1933) où il joue un tueur au front balafré. Deux ans plus tard, Hitchcock le rappellera pour une apparition plus folklorique dans «Quatre de l’espionnage» (1936). Un critique s’enthousiasme : "La meilleure interprétation est celle de Peter Lorre en général mexicain impitoyable ; c’est surtout lui qui donne au film son aspect effrayant".

Débuts en Amérique…

Peter LorreCelia Lovsky et Peter Lorre

Entre temps, Peter Lorre, qui a épousé en 1934 la comédienne Celia Lovsky, a gagné les Etats-Unis, fort d’un contrat avec la Columbia. Avec «Les mains d’Orlac» (1935) de Karl Freund, il tente une première incursion dans le cinéma fantastique puisqu’il joue, le crâne rasé, un rôle ahurissant de chirurgien fou, le docteur Gogol. Mais le personnage qui l’intéresse par-dessus tout est celui de Raskolnikov, l’étudiant assassin confronté à Edward Arnold en juge Porphyre dans une version contemporaine de «Crime et Châtiment» (1935) signée Sternberg. Lorre est annoncé au générique comme "The Celebrated European star". Si la critique trouve le comédien admirable, le public ne suit pas.

Lorre se résigne aux seconds rôles et aux séries B, à l’instar de «Crack-up» (1936) où il campe un baron lunatique bien vite démasqué comme espion allemand. Il ne devient vraiment populaire aux Etats-Unis qu’en acceptant la proposition de la 20th Century Fox qui, dans «L’énigmatique M.Moto» (1937), le transforme en sympathique détective japonais aux lunettes cerclées, adepte de l’humour pince-sans-rire, des déguisements farfelus et… du jiu-jitsu ! Le film est une réussite et le premier d’une série de huit qui voit, par exemple, dans «M.Moto en péril» (1939), le petit Peter Lorre expédier au tapis un catcheur campé par ce costaud de Ward Bond.

Le succès de «Mr Moto» le réjouit mais il regrette de ne pas trouver de partitions plus ambitieuses, rêvant d’interpréter Napoléon ou Quasimodo ! De plus, il souffre de troubles de la vésicule biliaire pour lesquels il est soigné à la morphine dont il sera dépendant pour le reste de sa vie. En 1939, «M.Moto prend des vacances» dont il ne reviendra jamais…

N'ayons pas de regret, d’autant que, s’il repasse au rang d’acteur de complément, Peter Lorre s’illustre déjà auprès des plus grandes stars américaines, à commencer par Clark Gable et Joan Crawford dans «Le cargo maudit» (1940) – où il joue Mister Pig ! – puis Humphrey Bogart, qui deviendra un ami fidèle. Leur première rencontre dans «Le faucon maltais» (1941) se solde par quelques gifles échangées et un tabassage en règle pour le mielleux Joel Cairo incarné par Lorre : de quoi alimenter le désir de se retrouver aussitôt pour un autre chef-d’œuvre, «Casablanca» (1942) où il disparaît bien vite de la scène, non sans lui avoir confié deux précieux sauf-conduits. Dans «Passage to Marseille» (1944), tourné dans la foulée, il s’appelle très logiquement…Marius !

Un grand second rôle…

Peter LorreKaaren Verne et Peter Lorre

Vincent Sherman, qui lui donne le rôle d’un tueur à la solde des nazis dans «Echec à la gestapo» (1941), estimait qu’il était le meilleur “character actor” qu’il ait dirigé, d’autant que son art de l’improvisation apportait toujours un supplément de fantaisie au scénario. Très populaire sur les plateaux pour son humour et son goût des farces, Peter Lorre s’amusait ainsi, sur le tournage de ce dernier film, à faire croire à l’équipe qu’il entretenait une liaison passionnée avec l’austère Judith Anderson alors qu’il venait de jeter son dévolu sur sa belle partenaire, Kaaren Verne.

En 1945, à peine divorcé de Celia, Lorre épouse Kaaren pour une union orageuse qui durera cinq ans. Naturalisé américain depuis 1941, il connaît alors les meilleurs moments de sa carrière à l’écran – à l’exception de «M» naturellement – d’autant qu’on l’associe à neuf reprises à l’imposant Sydney Greenstreet pour un duo détonant, très vite étiqueté comme les Laurel et Hardy du crime. Après un premier round mythique dans «Le faucon maltais», les retrouvailles dans «Casablanca», «Cap sur Marseille» et «Hollywood Canteen»(1944) sont plus furtives mais le couple antithétique fonctionne à plein régime dans «Le masque de Dimitrios» (1944) – où le générique les présente comme "The Fat Man and the Little Man" – et, plus encore, dans le romantique «Three Strangers» (1945), un beau film de Jean Negulesco, et dans «The Verdict» (1946), excellent suspense de Don Siegel.

Toujours désireux de pourfendre le nazisme, Peter Lorre écopa régulièrement à cette époque du rôle du traître au service de l’Axe comme dans l’ahurissant «Invisible Agent» (1942) où le petit-fils de l’homme invisible lutte contre la gestapo ! Même s’il est parfois soupçonné à tort des pires forfaits – comme dans «L’ange noir» (1946) – l’ombre de la folie criminelle plane sur les films où on peut l’apprécier en tête d’affiche, comme «Stranger on the Third Floor» (1940), «The Face Behind the Mask» (1940) ou «La bête aux 5 doigts» (1946) où il meurt en s’étranglant lui-même ! Dans «Island of Doomed Men» (1940), il incarne un despote colonial régnant sur une troupe de forçats et susurrant, suave, à l’homme qu’il vient de condamner à la flagellation : "Good Night, Mr Smith !". Le capitaine Chang de «L’aventure commence à Bombay» (1941) n’est pas en reste pour le sadisme, de même que, dans «Arsenic et vieilles dentelles» (1944), le savoureux Docteur Einstein, pseudo chirurgien esthétique aussi inquiétant que drôle, qui a gratifié Raymond Massey du visage de Boris Karloff dans «Frankenstein» !

Une fin de carrière en demi-teinte…

Peter LorrePeter Lorre et sa fille Catherine

A la fin des années 40, la carrière de Peter Lorre marque le pas. Ce n’est pas «Casbah» (1948) - piètre remake chantant de «Pépé le Moko» (1937) - qui peut le consoler, même s’il est excellent en inspecteur Slimane. Dans l’espoir de retrouver de grands premiers rôles, il fonde la Peter Lorre Inc. dont la banqueroute le laisse à demi-ruiné.

Un nouveau divorce l’amène à tenter un retour en Europe où il présente une lecture de nouvelles d’Edgar Poe. Bertolt Brecht essaie de le convaincre de rejoindre le Berliner Ensemble mais Peter Lorre choisit de mener à bien un vieux projet, celui de réaliser lui-même un film, «L'homme perdu» (1951), qui raconte la dérive criminelle d’un savant dans l’Allemagne nazie, lui vaut le prix de la meilleure première œuvre du cinéma germanique mais disparaît de l’affiche au bout de deux semaines seulement.

A son retour en Amérique, son caractère jovial s’est altéré, d’autant que de constants ennuis de santé ont affecté son métabolisme : le petit homme fluet et inquiétant des années 30 pèse maintenant près de 50 kilos supplémentaires et affiche une bouille de gargouille. Heureusement, il peut compter sur ses potes, John Huston et Humphrey Bogart, pour lui filer un nouveau rôle d’escroc dans «Beat the Devil» (1954). La télévision lui propose des rôles importants comme celui du Chiffre, le fameux méchant de «Casino Royale» (1954), et plusieurs films pour la série «Alfred Hitchcock présente…».

Sa participation à quelques productions prestigieuses est toujours réjouissante comme dans «La belle de Moscou» (1957) en commissaire politique très sensible au charme des Folies Bergères. Lorsqu’on le réclame pour l’adaptation de «Vingt-mille lieues sous les mers» (1954), il s’amuse à proclamer qu’il doit jouer le rôle de la pieuvre géante ! La parodie l’emporte définitivement en fin de parcours : dictateur pour rire dans «Intrigue au Congo» (1954) – une série B de Joseph Pevney – ou commissaire corrompu dans «Hell Ship Mutiny» (1957), il campe un marchand d’esclaves plus cocasse qu’inquiétant dans «Cinq semaines en ballon» (1962). Roger Corman en fait le souffre-douleur favori du sardonique Vincent Price dans «L'empire de la terreur» (1962) et Jacques Tourneur en rajoute avec «The Comedy of Terror» (1962) où tous deux forment un tandem de croque-morts peu recommandables. Sorcier de pacotille transformé par le docteur Scarabus (Boris Karloff) en volatile dans «Le corbeau» (1962), il faut le voir battre des ailes, la mine dépitée. La critique s’étonne de le trouver "… presque gentil" mais célébre l’association des trois compères comme le "… triumvirat de l’horreur".

Pour Peter Lorre, c’est l’époque où, remarié à Annemarie Brenning et père d’une petite fille, Catherine, née en 1953, il retrouve goût au travail. En revanche, seuls des soucis financiers peuvent justifier sa participation à «Muscle Beach Party» (1964), un film aussi niais que son titre le laisse supposer. Quant à l’humour de Jerry Lewis, son partenaire et metteur en scène pour «Jerry souffre-douleur» (1964), il y est imperméable. Ce tournage est une épreuve dont il souhaite la fin ; malheureusement, ce sera aussi la sienne : Peter Lorre meurt d’un AVC quatre jours après la fin des prises de vue, le 23 mars 1964, à Hollywood.

Les traits appuyés du Peter Lorre des années 50 ne pouvaient qu’inspirer les caricaturistes. Tim Burton lui-même découvrit d’abord le comédien à la télévision en personnage de “cartoon”, gangster chez Bugs Bunny ou Dr Lorre auprès de Daffy Duck dans «Birth of a Notion» (1946) ! "Avec un seul regard, il pouvait être d’une éloquence prodigieuse" explique le cinéaste qui lui réserva une apparition post-mortem inattendue dans ses «Noces funèbres» (2005) où l’asticot vert nommé Maggot a les yeux globuleux, les dents écartées et la voix suave de Mister Moto !

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Peter Lorre peut presque tout jouer. C’est un génie qui peut parfois s’épanouir indépendamment de son metteur en scène. C’est un acteur d’une grande profondeur dans un art superficiel."

Graham Greene
Plus fort que le diable…
Jean-Paul Briant (février 2017)
Ed.8.1.2 : 11-2-2017