Roland TOUTAIN (1905 / 1977)

«J'adore ma façon d'arriver sur terre»

Roland ToutainRoland Toutain

Roland Toutain naît le 18 octobre 1905, à Paris. Son entrée dans le monde est digne du cascadeur qu'il sera un jour, puisque sa maman Marguerite, corse d'origine et artiste dans l'âme, a jugé bon de s'offrir les émotions de la Grande Roue du parc d'attraction l'Apollo alors qu'elle n'était pas loin d'accoucher. Le looping du manège hâtera le travail et le bébé naîtra “coiffé” (avec un morceau de placenta sur le front, signe de chance vous diront les grand-mères bretonnes). Quant à son père, Alfred, d'origine normande, il est décrit comme "… jovial, amateur de cidre et pinceur de jupes" : tout un programme ! Entraîneur de chevaux, il n'hésite pas à mettre en selle son rejeton avant même que celui-ci ne marche ! De cet apprentissage précoce, Roland gardera une passion pour le cheval et pour tous les animaux en général.

Papa Alfred veut faire de son fils un homme sans peur. Pour ce faire, il n'hésite pas à le jeter dans le lac du Vésinet pour que le gamin, à peine âgé de trois ans, apprenne à se débrouiller tout seul ! Roland est donc dès son plus jeune âge aguerri à tous les sports et rompu aux pires cascades. Mais, à 10 ans, c'est “la tuile” comme il le dit lui-même. Une mauvaise chute de cheval l'immobilise pendant quatre longues années. L'enfant doit se maîtriser, apprendre à faire preuve de patience et ravaler son chagrin au décès de son géniteur survenu alors qu'il n'a que 12 ans. Il se rapproche alors de sa mère qui, pour le distraire, loue à son intention un bateau à rames. C'est ainsi que faute de mieux, il va se muscler les bras. Il fait de la barre fixe, se risque à marcher, retombe, évite de justesse l'amputation, pour finir, faisant preuve d'une grande ténacité, par enfin recouvrer une pleine santé.

Sa scolarité s'effectue chez les Pères de Notre-Dame de Boulogne. S'il y accomplit sa première communion, ne nous y trompons pas : rebelle, Roland ne se plie pas facilement à leur discipline ; il fait le mur. C'est à ce moment qu'il découvre le cinéma. Il a pour idole Douglas Fairbanks, comédien intrépide comme le sera plus tard Jean-Paul Belmondo. Il s'enfuit du pensionnat, saute les barrières de contrôle de la gare et se réfugie sur l'impériale du train. Lucide, Marguerite comprend que son oisillonn'est pas du genre à s'éterniser dans une cage…

Sur la Terre comme au ciel…

Roland ToutainRoland Toutain, un “fou volant

Toujours impressionné par un 7ème art encore muet, Roland a le toupet, propre aux adolescents de 16 ans, de se présenter devant Marcel L'Herbier, lui montrant avec conviction tout ce qu'il sait faire : mime, danse, acrobatie et… baratin ! Le cinéaste, sans doute amusé, lui fait passer un bout d'essai, avant de lui recommander une très très grande patience… Roland ne se doute pas alors qu'il tournera plus tard à 5 reprises sous la houlette de ce grand réalisateur.

La patience n'étant pas sa qualité première, Roland se tourne alors vers le cirque Médrano. Il sollicite l'attention du directeur, Rénat, lui déclarant avec aplomb qu'il veut s'essayer au trapèze volant. Il va s'adonner une année entière à cette ingrate discipline. Après une chute qui aurait pu être dramatique, il installe un trapèze dans le jardin familial où il se donne en spectacle devant les voisins. Pour gagner sa vie, il exerce quelques petits boulots : débardeur aux halles, porteur de journaux chez Hachette, etc.

1923 est déjà là. Roland ne tient toujours pas en place, il rêve d'exploits, est fasciné par l'aviation. Il envisage de se lancer dans l'acrobatie aérienne. Au cours d'un meeting , il expose ses intentions à Finat, le directeur de "L'oeuvre pour le développement de l'aviation". Le prenant pour un illuminé, celui-ci le raccompagne poliment. "Six fois de suite j'y retournerai, à chaque fois je serai éconduit  !". Pour la septième rencontre, il se fabrique une autorisation parentale. Excédé, Finat l'emmène au Bourget : "Vous êtes déjà monté en avion au moins…". Effronté et menteur, Roland confirme. A 300 mètres d'altitude, il réussit, non sans mal, à s'extirper de la carlingue et à se mettre debout sur une aile de l'appareil, réalisant ainsi, à 19 ans, son vœu de jeunesse le plus cher. Ébahi et conquis, le sollicité décide d'aider le jeune phénomène en lui faisant construire un avion adapté à ses prouesses. Pendant cinq ans, chaque dimanche, le jeune homme renouvellera l'exploit, en y ajoutant tantôt un trapèze, tantôt une échelle de corde ou une corde lisse, parfois en se déshabillant, désirant être "… le premier sans-culotte de l'espace".

On commence à parler de lui dans Landernau. On le reconnaît sur les grandes affiches métropolitaines qui le représentent, dessus ou dessous un aéroplane. Dans sa truculente autobiographie, «Mes 400 coups», il narrera plus tard ses pires excentricités, ses énormes prises de risque et ses inévitables accidents ! Car il a failli mourir bien plus d'une fois : "Je suis vraiment un enfant de la chance" avouera-t-il plus tard.  Cette période de sa vie lui vaudra néanmoins de bien belles amitiés comme celle de Mermoz ou de Joseph Kessel. Il osera tout, se lancera à l'assaut de la Tour Eiffel, jouera les funambules au dessus des vallées, fera des acrobaties pour amuser les passants sur la Place de la Concorde ou sur La Canebière de Marseille, s'adonnera à d'inénarrables pitreries au célèbre Fouquet's

Sous les sunlights…

Roland Toutain«La règle du jeau» (1939)

"Je suis devenu acteur sans l'avoir voulu.".

Marcel l'Herbier, qui n'a pas oublié le jeune chien fou de 16 ans qui s'était présenté à lui quelques années plus tôt, lui permet bientôt deux ou trois figurations. Un de ses amis le met en relation avec Jean Choux, récent metteur en scène de «La servante» (1930), sur le point de tourner la version française du film autrichien «Amours viennoises» (1930). Ce dernier cherche un jeune comédien sachant chanter pour figurer un barman amoureux. Roland est choisi. C'est qu'il sait tout faire, y compris pousser la chansonnette, suffit de demander ! Il composera même plusieurs refrains à quelques rares occasions.

Peu après, il participe aux auditions oragnisées pour «Le mystère de la chambre jaune» d'après Gaston Leroux(1930). Marcel L'Herbier, peinant à trouver son Rouletabille, fait répéter aux nombreux prétendants la même phrase : "Le meurtrier, c'est Frédéric Larsan". Notre héros, imprévisible comme toujours, s'écrie lorsque vient son tour : "Le meurtrier c'est Marcel L'Herbier" en pointant le doigt de façon amusante et insolente vers l'accusé. Fou rire général… et l'intéressé, amusé et convaincu, lui confie le soin d'incarner le célèbre reporter. Il est toujours émouvant de revoir cette pièce de musée de notre cinéma tout juste parlant, tourné avec les moyens de l'époque, mais bénéficiant d'une belle distribution, Huguette Duflos incarnant la célèbre héroïne Mathilde Stangerson. Quant à notre héros, sympathique, séduisant et coquin, il s'avère suffisamment convainquant pour que l'on enchaîne sans crainte avec le deuxième volet, «Le parfum de la dame en noir», et  sa célèbre réplique "Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat", immortalisée de manière posthume par Georges Brassens. Satisfait, Marcel L'Herbier le rappellera pour «Veille d'armes» (1935), «La porte du large» (1936) et «La vie de bohème» (1943).

«Rouletabille aviateur» (1932), de Istvan Szekely, dans lequel il n'apparaît que dans la version française, n'est pas de la même facture que les deux précédentes aventures du héros de Gaston Leroux, mais permet à notre acrobate de s'illustrer dans ce qu'il adore, les cascades aériennes, et de sauver par la même occasion Lisette Lanvin, ce qui aura séduit son coeur que l'on dit très joli ! «La femme de mes rêves» (1931), déclarera-t-il pourtant en 1931, c'est Suzy Vernon. Tout au moins ainsi auront voulu producteur et réalisateur qui l'ont retenu pour le rôle d'un musicien désargenté mais débrouillard, au point de finir par épouser la belle américaine au compte en banque bien étoffé.

Une carrière éclectique…

De la cinquantaire de films qui composera la filmographie de Roland Toutain, nous retiendrons «Miquette et sa mère» (1933) dans lequel il tombe amoureux de Blanche Montel, déjà rencontrée dans «La bonne aventure» de Henri Diamant Berger (1932). A cette époque, on pouvait le reconnaître comme un “jeune premier” qui décrochait sans peine les premiers rôles. Les jeunes filles de l'époque auraient pu confier qu'il était “craquant”, plus séduisant que beau, avec un sourire espiègle et ravageur, le verbe gouailleur et enjôleur. Éternellement enjoué, il ne tombera pas dans la catégorie des “sombres ténébreux”, mais compensera par sa gaieté et son audace. Ainsi dans «Prisonnier de mon cœur» (Jean Tarride, 1931), il s'ingéniera à apporter la joie dans une prison, en gagnant en même temps le cœur de la fille du directeur. C'est pas beau, la vie ?

La décennie précédant la guerre va lui permettre de rencontrer les plus grands réalisateurs de l'époque. Nous retiendrons Fritz Lang pour «Liliom» (1934), Marc Allégret pour «Les beaux jours» (1935), Marcel Carné pour «Jenny» (1936), Max Ophüls pour «Yoshiwara» (1937), Jean Delannoy pour «Macao, l'enfer du jeu» (1939),…

En 1942, il campera un sympathique Scapin» dans «Le capitaine Fracasse» (magnifique Fernand Gravey), rôle qui sera repris par Louis de Funès quelques 18 années plus tard. En 1943, lors du tournage de «L'éternel retour», il se déclarera le “frère de cinéma” de Jean Marais, tous deux adoubés par la vénérable Yvonne de Bray.

Mais il serait impardonnable de ne pas citer son meilleur rôle, celui de l'aviateur dans le chef d'oeuvre de Jean Renoir, où comme on le sait,il sera la victime de «La règle du jeu» (1939), celle du mensonge et de l'hypocrisie bourgeoise, au terme d'une partie de chasse devenue cinéphiliquement épique.

Coïncidence légère, 3 sera son chiffre fétiche pour sa présence sur les affiches de «Trois… six…, neuf…» de Raymond Rouleau (1936), «Trois artilleurs au pensionnat» de René Pujol (1937, une comédie qui sera suivie de «Trois artilleurs en vadrouille» et «Trois artilleurs à l'opéra», un trio de Pieds Nickelés bien éloigné du théatre des opérations militaires (auquel ils auraient mieux fait de se cantonner, me suggère notre webmaître, toujours aimable !). Dans un autre registre, accompagné de Jean Chevrier et de Jean Mercanton, il engage «Trois de Saint Cyr» sur une terre syrienne déjà martyrisée.

Un électron libre…

Roland Toutain"Je ne m'enfuis pas, je vole…"

Ainsi était Roland Toutain. "Roi des casse cou, lutin imprévisible, pas toujours facile à gérer, mais tellement attachant" nous confiera son ami Claude Carliez qui eut l'occasion de le côtoyer.

Par trois fois, Roland Toutain se sera marié, et divorcé à autant de reprises. On conviendra que le bonhomme ne devait pas être de tout repos : être la compagne d'un tel “trompe-la-mort” ne permet pas d'envisager de lointaines perspectives ! Odette Calais, une amie d'enfance, sera sa première épouse et lui donnera un fils qui deviendra comédien sous le nom de Jacques Maire. Malgré les conseils affectueux de Jean Marais, le papa ne se résoudra pas à reconnaître cette descendance. 

A la fin de sa vie, amputé d'une jambe après un énième accident, Roland Toutain se retire auprès de sa mère à Argenteuil. Homme de cœur, il oeuvrera pour l'association "La Roue tourne", créée à l'initiative de son ami Paul Azaïs qui aura été son partenaire à plusieurs reprises («Cessez le feu !» en 1934, etc).

Il prend le grand départ le 16 octobre 1977. Jean Marais organise la cérémonie d'adieu de son petit frère de cinéma qui repose depuis au cimetière d'Argenteuil, sa tombe nous rappelant l'éternel électron libre, drôle et infiniment sympathique qu'il fut pendant si longtemps.

Documents…

Sources : «Mes quatre cents coups», biographie de Roland Toutain, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"L'aventure est au coin de la rue…"

Citation :

"Tout le monde en bave, moi comme les autres, j'ai aimé, j'ai souffert, j'ai eu des déceptions, mais je me vante de pouvoir affirmer que j'ai toujours ri quand même."

Roland Toutain
Donatienne (février 2017)
Ed.8.1.2 : 17-2-2017