Julien CARETTE (1897 / 1966)

Un “titi” sur le boulevard…

Julien CaretteJulien Carette

Né, comme il se doit, à Paname le 23 décembre 1897, d’un père toulonnais et d’une mère parisienne, le jeune Victor Julien est un élève médiocre qui s’ennuie au Lycée Chaptal.

Attiré par la peinture, il s’inscrit aux Beaux-Arts mais l’enseignement dispensé ne lui convient pas davantage. L’aventure lui aura au moins permis de se lier avec un condisciple, Claude Autant-Lara.

Si sa petite taille (1, 61m) lui vaut d’être réformé pendant la guerre de 14, elle ne l’empêchera jamais de se pousser au premier plan, à force de bagout et de drôlerie. On l’imagine à vingt ans, amusant la galerie en pratiquant tous les métiers qui seront parfois les siens à l’écran : représentant, camelot ou vendeur au "Printemps" (dont il est rapidement viré !). En attendant la consécration, il se démène : engagé au Théâtre de l’Odéon en 1917, il fait de la figuration ou, à l’occasion, remplace le souffleur ou le machiniste. Il a l’âge d’interpréter les jeunes premiers mais ce ne sera pas vraiment son emploi.

Un échec au concours d’entrée au Conservatoire ne le décourage pas. Jacques Copeau l’accueille au Vieux-Colombier où il apprend son métier. Comédien complet, il peut chanter dans «Passionnément», une opérette de Messager et Willemetz en 1926 (il participera en 1932 à la version filmée) ou jouer «Le roi masqué» de Jules Romains en 1931 sous la direction de Louis Jouvet.

Avant que le cinéma ne l’accapare, il fait de belles rencontres sur les planches, côté boulevard, comme celle de Harry Baur pour «Le greluchon délicat» en 1925 ou d’Arletty pour «Knock Out» en 1927 et «Cavalier seul» en 1938. Lors d’une représentation, l’actrice est prise en scène d’un tel fou-rire en le voyant entrer que l’on doit baisser le rideau : en cause, le sketch irrésistible que Carette vient de lui faire dans sa loge !

La notoriété venue, le cinéma l’emporte mais il réjouit le public parisien de sa gouaille légendaire et de ses facéties en participant sous l’occupation aux revues de chansonniers ou, en 1940, à une pièce de Bernstein, «Elvire» interprétée comme il se doit par Elvire Popesco. Après-guerre, il jouera encore deux pièces de Michel Duran, «Liberté provisoire» (1947) et «Faites-moi confiance» (1953)…

Un “titi” au cinéma…

Julien CaretteJulien Carette

Carette se souvenait avoir commis quelques panouilles du temps du muet - dont une reconstitution de l’attentat de Sarajevo où le public le prit à parti car il jouait l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand ! Ses vrais débuts à l’écran datent toutefois de «L’amour à l’américaine» (1931) où il côtoie un futur complice, Pierre Larquey.

Il anime quelques courts-métrages drolatiques comme «Gonzague» (1933) signé Jean Grémillon et surtout «L’affaire est dans le sac» (1932), une loufoquerie des frères Prévert où l’on ne sait trop s’il joue un chapelier doublé d’un voleur ou un kidnappeur devenu bouffon !

A l’exception des «Gaietés de l’escadron» (1932) où on l’aperçoit à peine, on cherche, un peu dépité, un titre valable dans sa filmographie pléthorique des années 1930-1936 (plus de 40 titres en cinq ans !). Retenons tout de même «Ferdinand le noceur» (1935) avec Fernandel et, déjà, Paulette Dubost ou «27 rue de la Paix» (1936) avec Jules Berry.

Dans «Fanfare d’amour» (1935), il forme avec Fernand Gravey un duo de musiciens au chômage contraints de se déguiser en femmes pour intégrer un orchestre féminin : le sujet nous rappelle bien quelque chose – «Nobody’s perfect !» - mais le metteur en scène s’appelle Richard Pottier et non Billy Wilder. Le travestissement était aussi le sujet de «Georges et Georgette» (1933) – version française du «Victor Victoria» de Reinhold Schunzel et ancêtre de celui de Blake Edwards – où il jouait Georges tandis que Meg Lemonnier personnifiait son double féminin. Même s’il ne s’agit pas du chef-d’œuvre de la décennie, il peut se réjouir de camper un clochard bruxellois nommé Picolard dans «Les chevaliers de la cloche» (1937) car, sa notoriété enfin consacrée, son blaze paraît au-dessus du titre.

Au rayon des noms amusants, à noter que Carette se nomme Carpette dans «Tempête» (1939) ; dans «Les rois du sport» (1937), il s’appelle Vachette (le "ette" est de trop, selon Jules Berry) et M.Lescalier dans… «Sixième étage» (1939) !

"un drôle de p'tit comique"…

Julien Carette«La règle du jeu» avec Paulette Dubost

Heureusement, les choses s’améliorent nettement grâce à Jean Renoir qui, en quatre films, le fait entrer au panthéon du cinéma français. Comédien parigot, il anime de sa verve impayable le camp de prisonniers de «La grande illusion» (1937) en chantant devant les troufions "Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, Marguerite…" Révolutionnaire en puissance dans «La Marseillaise» (1937), il est Pecqueux, le mécanicien fidèle de Lantier (Jean Gabin), dans «La bête humaine» (1938) : partagé entre son épouse, Victoire, et son "numéro deux", Philomène (Jenny Hélia), il joue le bon copain plein de bon sens. «La règle du jeu» (1939) lui propose sa plus belle partition : rempailleur de chaises devenu braconnier ("…Pour nourrir ma vieille mère !"), Marceau fait du gringue à la mutine Lisette (Paulette Dubost), au grand dam de son garde-chasse de mari, l’irascible Schumacher (Gaston Modot), apportant une note bienvenue de vaudeville avant que la fête ne vire au tragique.

Renoir l’adorait pour deux qualités essentielles, sa drôlerie et sa fidélité. Quant à Paulette Dubost, elle se souvenait du tournage en Sologne où Carette était "… suivi sans arrêt de son épouse, Nénette, qui le surveillait" et lui interdisait de boire. François Périer, son partenaire de «Lettres d’amour» (1942), le décrit comme un "… titi parisien à la voix traînarde, dont le regard semblait vouer au genre humain une inépuisable réserve de stupeur", avant d’enfoncer le clou : "Devenu alcoolique, il s’était trouvé des complices qui cachaient pour lui des bouteilles de pastis dans les toilettes du studio. Toutes les deux heures, il allait faire le plein".

Son penchant pour l’alcool caractérisera plus tard certains de ses personnages comme le pêcheur de «La Marie du port» (1949) ou le père de Marina Vlady dans «Crime et châtiment» (1956). Pour faire bonne mesure, le bedeau breton de «L’amour d’une femme» (1953) cultive sa nostalgie du gin et du ratafia en constatant, l’air dégoûté : "Maintenant, je chante Minuit Chrétien et je bois de l’eau !"

Carné, Autant-Lara…

Julien Carette«L'auberge rouge»

Dans la dernière scène de «La règle du jeu», Renoir lui-même souhaite bonne chance à l’ami Carette. S’ils ne tourneront plus ensemble, on peut dire que ce vœu s’est réalisé car les titres intéressants ne manquent pas dans sa filmographie.

Mécanicien de locomotive dans «La bête humaine», Carette assume en priorité des métiers modestes : domestique, vendeur, concierge et même jockey dans «Les premières armes» (1949). Représentant de commerce à petite moustache dans «Une si jolie petite plage» (1948), il est pour une fois aussi sinistre que la petite pension où il loge.

Chez Carné, on se souvient de Monsieur Quinquina, flanqué de sa nombreuse marmaille et réglant ses comptes avec son propriétaire collabo (Saturnin Fabre) dans «Les portes de la nuit» (1946) où il se vante d’avoir été dans sa jeunesse "… un drôle de roucouleur" avant de conclure, l’air sinistre : "Et puis j’ai rencontré ma femme. Et nous avons été heureux…". Il est vrai que passé le temps où il draguait Janie Marèse, Gaby Basset ou Paulette Dubost, le bonhomme Carette s’est rangé des voitures : marié à d’imposantes matrones comme Mady Berry ou Germaine Michel, il les adore mais ça rigole moins lorsque l’heureuse élue s’appelle Françoise Rosay, qu’il appelle toutefois "… ma colombe". Dans «L’auberge rouge» (1951), les deux comédiens forment un couple terrible d’aubergistes assassins et le plus diabolique des deux est bien le petit Carette, avec sa barbe des mauvais jours et sa haine du clergé : "Je suis une victime des prêtres !" lance-t-il, infernal et drôle, au dénouement. Claude Autant-Lara en fera son interprète fétiche puisqu’il l’emploie à huit reprises, maître à danser dans «Lettres d’amour» (1942), domestique de Pierre Larquey dans «Sylvie et le fantôme» (1945) ou maire du village dans «La jument verte» (1959). Monté sur ressort, il était excellent et survolté en père soucieux des intérêts de sa coquine de fille (Danielle Darrieux) dans «Occupe-toi d’Amélie» (1949).

… et les autres

Marc Allégret, qui l’avait dirigé dans plusieurs courts métrages dès 1931, lui donne à deux reprises le même nom, Lurette : dans «Gribouille» (1937), juré d’assises au procès de Michèle Morgan, il n’a rien compris à l’affaire si l’on en croit Raimu. Dans «Entrée des artistes» (1938), il est journaliste amateur de scoops comme dans «Café de Paris» (1938) d’Yves Mirande. Bon copain de Danielle Darrieux dans «Battement de cœur» (1939), il suit les cours de vol à la tire dispensés par l’extraordinaire Saturnin Fabre. Il participe à deux rares tentatives françaises de science-fiction, «Le monde tremblera» (1939) et «Croisières sidérales» (1941, mais rate l’aventure Pagnol car «La prière aux étoiles» (1941) restera inachevé.

Il a la chance de jouer, sur un scénario de Robert Desnos, «Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs» (1943) et, la même année, un rôle écrit pour lui par l’ami Prévert : dans «Adieu Léonard» (1943), il joue un triste sire, marchand de farces et attrapes, poussé au crime par un escroc pourtant nommé Bonenfant (Pierre Brasseur). La victime potentielle étant Charles Trenet, on peut soupçonner un désir légitime de mettre fin à la carrière cinématographique du fou chantant, déjà son partenaire dans «Je chante» (1938) et «La route enchantée» (1938), d’autant qu’il a dû subir aussi les médiocres prestations de Tino Rossi dans «Marinella» (1936) et «Lumières de Paris» (1938) ! Ceci dit, le scénario du film de Gilles Grangier, «Histoire de chanter» (1946), est tout de même amusant puisque l’épicier Carette devient un Don Juan le jour où Noël Roquevert lui greffe les cordes vocales de Luis Mariano !

Les derniers gags d'un “titi”

Julien Carette«Vive Henri IV, vive l’amour !» (1961)

Partenaire de Robert Dhéry dans «Le château de la dernière chance» (1946), Carette le retrouve à la mise en scène pour «Branquignol» (1949) où il joue un machiniste et… Julien Carette ! Le voilà même premier rôle d’un film sans importance : concierge et père de famille, il traverse Paris en triporteur, portant sur son dos un matelas déplumé destiné à une «Drôle de noce» (1951). A la même époque, Luigi Zampa le dirige à deux reprises, l’associant à Aldo Fabrizi dans «Rome-Paris-Rome» (1951) et à Jean Gabin dans «Pour l’amour du ciel» (1950) où il excelle en “mauvais pauvre”.

Comme il paraissait improbable que le plus célèbre des titis parisiens ne figure pas au générique de «Si Paris nous était conté» (1955), il y fait une apparition en cocher de la Belle-Epoque. Petit truand déguisé en flic dans «La fête à Henriette» (1952) de Duvivier, il trouve un dernier personnage conséquent dans «Le temps des œufs durs» (1957) où il a maille à partir avec cet allumé de Darry Cowl. Il faut dire que l’instant des adieux se pointe : il fait un dernier salut à son pote Gabin alias «Archimède le clochard» (1958) qui le trouve, sur un dialogue d’Audiard, "… synchrone avec sa gueule de travers et sa mentalité biscornue !". Il ramène encore une fois sa fraise chez Autant-Lara dans «Vive Henri IV, vive l’amour !» (1961) et paraît brièvement dans «La foire aux cancres» (1963) et «Les pieds nickelés» (1964).

Malade, Carette se retire et passe les dernières années de sa vie, veillé par la fidèle Nénette, dans son appartement du Vésinet. Impotent, il s’endort un jour, son éternelle cigarette encore allumée, et meurt des suites de ses brûlures à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye, le 20 juillet 1966. Triste fin pour le joyeux drille qui nous a si souvent réjouis. Mieux vaut retenir le jugement d’Arletty, fan inconditionnelle de ce partenaire imprévisible, dont elle nous fait ci-dessous le panégérique…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Carette ? Un adorable camarade, la joie des studios ! Il est formidable dans «La bête humaine», il devait être insensé à l’Odéon dans les tragédies ou les Musset ! Pour moi, c’est une sorte de petit génie, ça reste d’abord un accent inimitable."

Arletty
"Et moi j'te dis qu'elle t'a fait d'l'oeil !"
Jean-Paul Briant (mars 2017)
Ed.8.1.2 : 10-3-2017