Henri CRÉMIEUX (1896 / 1980)

"Je" d'enfants…

Henri CrémieuxHenri Crémieux

Henri Crémieux est né le 19 juillet 1896, à La Vieille-Chapelle, un petit village de pêcheurs au sud de Marseille, devenu depuis un quartier de la cité phocéenne. Il dira cependant plus tard se sentir un enfant de Cassis, une cité qui l'avait si bien “adopté”. Son père, Édouard Crémieux est un célèbre artiste peintre sorti de l'Académie Julian, il a connu Van Gogh et Lautrec.

L'atelier familial donne carrément sur le Vieux Port. Adrienne née Padova, la maman, élève les trois garçons du couple, à savoir Albert qui deviendra un éminent médecin psychiatre, Henri, d'un an son cadet, et Gustave, le petit dernier, qui hélas décèdera à l'âge de 22 ans. Outre cette tragique disparition, un drame horrible frappera la famille pendant la guerre : Edouard , Adrienne et leur aîné Albert, de confession juive, seront arrêtés par la gestapo, déportés et les deux parents seront exécutés dès leur arrivée au sinistre camp d'Auschwitz en mai 1944. Albert, dirigé vers le camp de Buchenwald, reviendra vivant ; il décédera en 1963, laissant Henri dans un total chagrin.

L'appel du destin…

Revenons à notre vedette du jour : à quel moment son destin de comédien s'est-il dessiné ? Est-ce lorsque sa grand-mère Léontine l'emmenait à chaque Noël , dès ses 4 ans, assister à la Pastorale ? Ou bien quand il réalisa l'influence de son grand-père Appollon qui avait fréquenté Frédéric Mistral ? En tous cas, tout gamin, il s'amusait à jouer «Cyrano de Bergerac» pour le cercle familial et les voisins, en interprétant tous les personnages à lui tout seul, n'hésitant pas, entre deux scènes, à montrer son petit postérieur : un anticonformiste en herbe comme on le voit !

Henri fréquente le Lycée Thiers, mais ne garde pas de bons souvenirs de ses études : "La mémoire primait sur l'imagination. Tout ne se réduit pas à la connaissance". Adolescent, ses camarades se nomment Charles Pomaret (qui sera ministre) et Marcel Pagnol ! Mais, par dessus tout, il aime lire, vouant une véritable passion pour les œuvres d'Anatole France. Il entame des études de droit et travaille bientôt chez un grand maître du barreau marseillais. C'est avec émotion qu'il assiste un jour à une véritable représentation de «Cyrano» lui permettant d'applaudir Saint-Léon, Pierre Renoir et Marguerite Moreno, de passage dans sa ville…

"Je" joue la comédie…

Henri CrémieuxHenri Crémieux

1914 : La grande guerre éclate. Albert part au front. Henri veut s'engager, mais est ajourné pour déficience physique. Se sentant inutile, il structure avec des amis un hôpital auxiliaire. Les grands acteurs que sont Palau, Eugène et Madeleine Silvain de la Comédie Française font la tournée des hôpitaux. Henri ayant osé réciter le passage d'un texte de Racine, Eugène Silvain lui donne un sympathique petit cours particulier de diction et de connaissance de l'auteur. Perdu dans un univers de rêve, Henri est aux anges. Sa décision est prise : à lui Paris ! Il monte dans la capitale en compagnie d'une camarade, Hélène Casile, (qui deviendra la maman de la toute jolie Geneviève Casile, sociétaire du Français). Arrivé Gare de Lyon en septembre 1915, le jeune homme détient dans sa poche une liste d'adresses d'artistes amis de son père. Il rencontre Georges Berre, de la Comédie Française, devient l'élève de Paul Mounet, puis s'inscrit au cours de Leitner où il fait la connaissance de Dalio et d'Orane Demazis. Tout s'enchaîne : un engagement à l'Odéon où il côtoie Jean Yonnel, Maurice Escande, Julien Duvivier et Jean Sarment, un ami pour les 6 décennies à venir. Il assiste aux débuts de De Max dans «Britannicus».

Plus tard, il se rappellera un tout jeune débutant que le professeur Calmettes décourageait, le jugeant insuffisant et lui conseillant de renoncer à toute carrière d'acteur : il s'agissait de Charles Boyer qu'Henri retrouvera en 1923, lui donnant la réplique dans la pièce de Denys Amiel, «Le voyageur».

Un militant…

Un jour, Henri Crémieux fait partie de la distribution d'une œuvre qui se révélera être un non-succès total ! Sans autre forme de procès, tout le monde est renvoyé sans indemnité ! Avec ses camarades d'infortune, notre homme rédige un contrat-type présentable à tous les directeurs de salles. Bientôt, les techniciens rallient en choeur la cause des acteurs. A la tête de ses collègues, Henri venait de participer à l'élaboration du premier syndicat des comédiens et gens du spectacle.

Il va ensuite faire partie du "Grand Guignol", une troupe qui, à l'époque, bénéficiait d'une grande renommée et qui l'emmènera en tournée dans toute la France. Puis il reviendra sur la capitale pour figurer dans une opérette, et dans une revue au Théâtre des Deux Anes. Il aura également pour partenaire la gouailleuse Arletty au Moulin de la Chanson. Peu après, Gaston Baty l'accueille dans sa compagnie. Avec son camarade Michel Simon, il assiste à la naissance du Répertoire Hébertot. Le voici au théâtre Michel où il donne la réplique à Harry Baur. "Le métier me rentrait dans le corps" dira-t-il pour évoquer cette époque…

"Je" fait son cinéma…

Henri CrémieuxHenri Crémieux

Contrairement à d'autres grands “théâtreux”, Henri Crémieux aimera le cinéma dont il deviendra l'un des grands seconds rôles. Certes, ce n'est pas un séducteur, encore moins un “rigolo”, et son physique classique, sérieux, portant naturellement le costume sombre, fait que l'on va lui confier surtout des emplois de notables : avocat, juge, procureur, commissaire-priseur, patron, secrétaire, fondé de pouvoir, médecin, percepteur, et même ministre des finances.

Aussi inattendu que cela puisse paraître, c'est sur le même générique que Louise Brooks que l'on peut lire son nom, en 1930, dans un film de l'Italien Carmine Gallone, «Prix de beauté». Suivront plusieurs titres parmi lesquels nous retiendrons «Les amants terribles» de Marc Allégret (1936), où il enfile la toge d'avocat pour défendre André Luguet. L'année suivante, il apparaît dans «Nuits de feu» de Marcel l'Herbier.

Marseillais, il partage déjà ses rôles avec des collègues provençaux : Fernandel dans «Hercule»,(1937) en rédacteur en chef du journal, «Honoré de Marseille» de Maurice Régamey (1956), «Le chômeur de Clochemerle» de Jean Boyer (1957), «La loi c'est la loi» de Christian-Jaque (1957) et «L'assassin est dans l'annuaire» (1961) où il campe un juge d'instruction ; mais aussi Rellys dans «Narcisse» (1939). Toujours dans le ton provençal, notons son apparition dans le prologue des «Lettres de mon moulin» postées par Marcel Pagnol en 1953.

Bien sûr, il aborde d'autres genres, notamment sous la direction de Jean Cocteau pour «Orphée» (1950) et «Le testament d'Orphée» (1960). Le poète aura certainement apprécié le côté énigmatique, peut-être surréaliste que dégageait le comédien. André Cayatte utilise sa personnalité sérieuse et sombre à au moins deux occasions : «Nous sommes tous des assassins» (1951) en avocat, «Le dossier noir» (1955) en procureur.

À sept reprises, Henri Crémieux sera le partenaire de Jean Gabin, dans des films qui auront marqué. Les deux hommes au tempérament si différent se complétaient fort bien, Henri Crémieux ne portant pas d'ombre au personnage principal sans pour autant être transparent. «Miroir» (1946) lui donne le titre de fondé de pouvoir du double et trouble personnage incarné par Gabin. Dans «Remorques» de Jean Grémillon (1939), il incarne l'administrateur de la société de pêche. «Le plaisir» de Max Ophüls (1951) les réunit sur la même affiche et dans le même volet, celui bien clos de «La maison Tellier» où toutefois les deux hommes ne se croiseront pas. Dans «Le sang à la tête» de Gilles Grangier (1956), les deux amis sont associés dans un négoce de pêche. «Le président» d'Henri Verneuil (1961) lui fait incarner avec conviction le ministre des finances du gouvernement Beaufort/Gabin. Dans «Monsieur» de Jean-Paul Le Chanois (1964), il campe l' antipathique beau-frère, époux de Gabrielle Dorziat.

"Je" s'assoit…

Henri CrémieuxHenri Crémieux

Un beau jour des années trente, André Luguet, un bon camarade, présente Henri Crémieux à Sacha Guitry . Les deux hommes s'apprécient. Ils donnent ensemble «Quand jouons-nous la comédie ?» au Théâtre de la Madeleine . Le maître pense donc tout naturellement à lui pour deux films, «Les perles de la couronne» (1937) où Henri joue un commissaire priseur, et «Ils étaient neuf célibataires» (1939) où il n'en est pas un. À la Libération , Henri sera quelque peu refroidi par ce qu'il entendra sur le comportement de son maître pendant la guerre, lui qui aura vécu si douloureusement cette période. Le titre du livre de son mentor, «Quatre ans d'occupations» avec ce fameux "s" qui représente à ses yeux davantage qu'une “faute de français, lui brise le cœur et lui fait prendre ses distances. Il regrettera par la suite son attitude : "J'étais aveugle et infantile. Rien ne me permettait de juger". Cet éloignement aura eu pour conséquence que son nom ne figurera sur aucun des génériques des trois grandes fresques des années 50 signées par le Maître.

Les films s'enchaînent et le public le repère dans de légères comédies d'après guerre comme «Amours, délices et orgues» (1946), «Le bal des pompiers» (1948), «La petite chocolatière» (1949), toutes trois signées d'André Berthomieu. Il donne la réplique à plusieurs reprises à la jolie Dany Robin, d'«Au petit Zouave» (1949) de Gilles Grangier à «La fête à Henriette» de Julien Duvivier (1952), en passant par «Deux sous de violettes» ( 1951) de Jean Anouilh au sujet duquel il s'exprimera : "J'avais été conquis par cet être rare dont on devinait qu'il était la proie d'une quête où se mêlaient une insatisfaction, un dégoût et une ironie vengeresse".

«Lady Paname», écrit et mis en scène par Henri Jeanson (1949), lui donne l'occasion de partager l'affiche avec Louis Jouvet : "Pourquoi ne t'assieds-tu pas me dit-il un jour …Tu ne sais pas que le plus grand talent d'un acteur de cinéma c'est de trouver un siège ? Cher Louis Jouvet…il détestait le cinéma".

Au milieu des années 60, Jacques Demy cherche un personnage un peu mystérieux, sombre au milieu d'une palette de couleurs, un monstre à l'allure tranquille qui découpe pourtant en morceaux la petite vieille Pélagie Rosier, bref, il cherche son Subtil Dutrouz des «Demoiselles de Rochefort». Henri assumera ce rôle, le plus ingrat de cette oeuvre chantée, avec talent. que tout le monde reconnaîtra. Pour le même réalisateur, il sera de la distribution de «Peau d'âne» (1970), campant le premier médecin royal.

Avec «Rien ne va plus» de Jean-Michel Ribes (1979), Henri Crémieux mettra un point final à sa carrière cinématographique, non sans avoir eu l'opportunité de jouer les psychiatres dans «Un beau monstre» de Sergio Gobbi (1970) et mesuré l'ironie féroce de Jacques Martin dans «Na!» (1973) où il prend la tête, avec Lucien Raimbourg et Georges Chamarat, d'un groupe de retraités mécontents du retard du versement de leur pension. Pascal Thomas l'aura également dirigé dans «Confidences pour confidences» dans un rôle de grand-père, tout comme Jean-Charles Tachella qui le mit en couple avec Annie Roudier dans «Le pays bleu» (1976).

"Je" s'en va…

Henri CrémieuxHenri Crémieux

Au petit écran, Henri Cremieux sera un habitué des fameuses «Cinq dernières minutes» si précieuses au Commissaire Bourrel, tantôt témoin, tantôt coupable, mais sachant maintenir le suspens ! Il participera à de nombreuses fictions comme «Vidocq» (1967), «Maurin des Maures» (1970), «Le siècles des lumières» (1976),… à des séries populaires comme «L'inspecteur Leclerc», «Les saintes chéries» (1968), «Messieurs les jurés» (1980), à des séances du «Théâtre de la jeunesse», «Au théâtre ce soir» et aux reconstitutions historiques de «La caméra explore le temps».

Dans son spirituel livre-biographie «"Je" est un autre» (formule empruntée à Rimbaud), Henri Crémieux se définit comme un histrion. Très fin, malin, doté d'un humour sensible, extrêmement cultivé, curieux, tel nous apparaît cet artiste discret, qui outre la scène, le cinéma et la télévision, se passionnait pour toute forme d'art : la peinture surtout, pour laquelle il avait un véritable don hérité de son père, mais qu'il pratiquera essentiellement par plaisir. Aimé dans le métier, fidèle en amitié, il sera un des seuls à avoir fait le déplacement pour assister aux obsèques bretonnes de son grand ami Noël Roquevert.

Sans doute parce qu'issu d'une famille marquée par le destin, Henri Cremieux évoque dans son livre les graves problèmes de société, la spiritualité, de façon intelligente, réfléchie et très personnelle. Marié à Germaine, très secret sur son couple, il explique qu'il n'aura pas voulu donner la vie car se sentant "… incapable de donner en même temps la manière de s'en servir".

Il décède le 19 juillet 1980 dans des circonstances qu'il aurait pu choisir : il donnait à Aubagne une conférence sur Frédéric Mistral. Transporté à Cassis, son décès sera enregistré sur les registres de la ville qu'il aimait tant. Il aura choisi de donner son corps à la science "…car peut-être sert-on encore à quelque chose", estimant tout aussi fort que l'âme est plus importante que le corps.

Documents…

Sources : «"Je" est un autre, itinéraire d'un histrion» par Henri Crémieux, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Le cinéma, c'est un art cruel. On y dépend de tout, y compris de soi-même. Ce que le public verra de vous, ce peut être les instants où vous avez été le plus mauvais."

Henri Crémieux
"Je" de mot…
Donatienne (avril 2017)
Albert…

"Mon frère aîné fut un grand médecin, un exemple de sincérité et de conscience."

"Je" est un autre, Henri Crémieux

Le cinéma…

Le cinéma m'a offert des joies dissemblables de celles du théâtre, mais considérables.

Soi-même, oui. Soi-même donnant tout, exprimant tout, plongeant dans l'inconnu… C'est un transfert bouleversant d'ivresse… Le metteur en scène est là. Il faut se confier à lui corps et âme…

"Vous êtes un perfectionniste" me disait Cayatte : ça signifiait un emmerdeur !

"Je" est un autre, Henri Crémieux

Ed.8.1.2 : 27-4-2017