[Louise] SYLVIE (1883 / 1970)

Une vocation…

Louise SylvieLouise Sylvie

Née à Paris le 3 janvier 1883, Louise Pauline Mainguené eut très jeune le goût du spectacle : enfant, elle se voyait funambule ou clown, elle rêvait d'être “gugusse” selon son propre mot. Elle aime participer aux spectacles de Noël et prend très vite le goût des récitations et des applaudissements que lui valent ses premières prestations. Elle apprend, sans les comprendre, des tirades qu'elle récite à qui veut l'entendre.

Une amie de sa mère suggère qu'elle pourrait préparer le conservatoire et voilà notre adolescente inscrite à un cours privé de diction, malgré les réticences de ses parents qui ne la trouvent pas très douée. Ensuite, constate-t-elle, "… tout est venu !". Au Conservatoire, elle est admise dans la classe d'Eugène Silvain qui se prend d'amitié pour elle, la guide et lui inspire son pseudonyme. Elle obtient un premier prix de comédie et débute aussitôt au théâtre : nous sommes en 1902, la jeune comédienne a vingt ans à peine et devient très vite l'ingénue vedette de l'Odéon sous la direction d'Antoine et de Firmin Gémier, metteurs en scène aussi sévères que prestigieux. Sylvie les vénère même s'il lui faut beaucoup travailler : "J'ai aimé mes auteurs, j'ai aimé mes metteurs en scène, ils m'ont aimée aussi et ils m'on fait souffrir".

Au final, elle jouera au théâtre près de quatre-vingts rôles tant dans le répertoire classique que chez les auteurs contemporains. On la voit dans «La faute de l'abbé Mouret» (1907), «Ramuntcho» (1908) ou «Faust» (1912). La critique loue volontiers cette "… artiste d'une sensibilité frémissante"  qui parvient à représenter tous les âges de la femme dans une même pièce, «L'ennemie» d'André-Paul Antoine en 1929. En 1927, "… pure et pathétique", elle partage la vedette avec Harry Baur et Pierre Blanchar dans «Les amants de Paris» au Théâtre Sarah-Bernhardt et, pour l'occasion, Kisling réalise son portrait

Une jeune première devenue mégère…

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Le cinéma muet l'attire modérément, ou plutôt, totalement investie dans sa passion du théâtre, elle n'a guère le temps de s'y consacrer. Jeune première de mélodrame dans «Marie-Jeanne ou la fille du peuple» (1914) de Georges Denola, elle participe pourtant à quelques adaptations littéraires comme «Britannicus» (1912), «Ursule Mirouet» (1913) et surtout «Germinal» (1913) de Capellani – où elle meurt tragiquement dans la mine – et «Roger la Honte» (1922) avec Gabriel Signoret.

C'est Pierre Chenal, en 1935, qui la convainc de renouer avec l'écran pour «Crime et châtiment» : elle a maintenant cinquante-deux ans et, dès son premier film parlant, elle s'impose en femme aigrie déversant sa bile sur son entourage, personnage dont elle déclinera de nombreuses variantes. Dans «L'affaire Lafarge» (1937), toujours sous la direction de Chenal, elle déteste sa bru (Marcelle Chantal). Dans «Un carnet de bal» (1937), épouse d'un médecin peu reluisant (Pierre Blanchar), elle l'accable au cours d'une scène de ménage éprouvante qui la mène à sa fin tragique. Chez Duvivier encore, au milieu des comédiens retraités de «La fin du jour» (1939), elle joue "… ce chameau de Tusini" aux répliques assassines visant Saint-Clair (Louis Jouvet), le Don Juan sur le retour. «Entrée des artistes» (1938) et «Le père Goriot» (1944) nous la montrent en délatrice zélée. Sourire de façade et cœur sec, l'aubergiste du «Pays sans étoiles» (1945) ne manifeste guère de tendresse au retour de l'enfant prodigue.

Quelques femmes du monde insensibles ne déparent pas cette galerie comme la mère bourgeoise du «Voyageur sans bagage» (1943) ou l'aristocrate de «Pour une nuit d'amour» (1947) prête à sacrifier le bonheur de sa fille (Odette Joyeux) pour un mariage arrangé qui la sauverait de la ruine. N'oublions pas les servantes amères (et néanmoins bretonnes !) de «Pattes blanches» (1948) ou «Dieu a besoin des hommes» (1950) – elle y joue la Karabacen, à savoir une épouvantable bigote devenue bonne du curé. Ne sont pas en reste les mères trop possessives de Fernandel («Le fruit défendu», 1952) ou Bourvil («Le miroir à deux faces», 1958), peu enclines à apprécier l'intrusion des jolies femmes, qu'elles se nomment Françoise Arnoul ou Michèle Morgan. Même les voiles et les bijoux d'une patricienne turque ne parviennent à la rendre plus aimable envers sa bru française (Viviane Romance) dans «L'esclave blanche» (1939)…

Sylvie qui pleure, Sylvie qui rit…

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Mais ce n'est là qu'une facette de la carrière cinématographique de Sylvie. «Romance de Paris» (1941) la présente en image positive de la maternité. Pour la première fois, on la voit rire à l'écran : il est vrai qu'elle a pour fils le "fou chantant" et pour futur gendre Jean Tissier qui chante aussi, mais faux ! Madame Maria, directrice de la sinistre Pension Beausoleil, craint que sa petite Lydia (Micheline Presle) ne connaisse jamais «La comédie du bonheur» (1940) quand, dans «Montmartre sur Seine» (1941), elle voudrait tant que son fils (Jean-Louis Barrault) épouse sa petite voisine à la voix d'or (Édith Piaf). Vieille dame aveugle dans «Marie-Martine» (1942), elle défend à coups de canne le bonheur de son fils (Bernard Blier) menacé par Jules Berry en maître-chanteur fielleux. Mère éplorée d'un cancéreux acculé au suicide par «Le corbeau» (1943), elle se transforme sous ses voiles de veuve en déesse de la vengeance. Le dernier plan du film laisse la criminelle impunie et il en ira de même pour l'habilleuse d'Erich von Stroheim dans «On ne meurt pas comme ça» (1946).

Au chapitre des figures maternelles, nous trouvons encore les mères corses de «L'île d'amour» (1943) ou «Nous sommes tous des assassins» (1951) et les veuves russes comme Madame Ivolvine dans «L'idiot» (1945) et Marfa, la vieille mère du valeureux courrier du tsar (Curd Jürgens), dans «Michel Strogoff» (1956). Côté italien, elle joue la tendre aïeule de «Journal intime» (1962), visitée à l'hospice par ses deux petits-fils incarnés par Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Elle apporte beaucoup d'émotion aux apparitions d'une vieille femme esseulée cherchant vainement à nourrir ses chats «Sous le ciel de Paris» (1950). Dans «Tempi nostri» (1953), elle confesse sa tristesse et sa solitude à son curé (Michel Simon). 

Même si elle s'appelle Melle Barge dans «La révoltée» (1947), celle que les génériques présentent volontiers sous le nom de Madame Sylvie incarne d'abord la raison et l'autorité comme dans le très beau premier film de Robert Bresson, «Les anges du péché» (1943), où elle s'impose en prieure bienveillante. Interprète d'Euriclée, la nourrice de Kirk Douglas (mais oui !) dans «Ulysse» (1954), elle brandit le fouet et administre une sévère correction à une servante coupable d'avoir flirté avec les prétendants de Pénélope (Silvana Mangano). De façon plus légère, elle mène à la baguette Robert Dalban, Gaston Modot et Antonin Berval, ses délinquants de fils, dans «Les truands» (1956) de Carlo Rim. Dans le rôle de Madame Cristina, l'institutrice retraitée du «Petit monde de Don Camillo» (1951), elle n'hésite pas à houspiller, comme s'ils avaient dix ans, ces deux garnements de Peppone et Don Camillo ! «Crésus» (1960) de Jean Giono lui permet de retrouver Fernandel à qui elle essaie en vain d'enseigner quelques notions d'arithmétique… Elle doit l'une de ses prestations les plus mémorables à Marcel Carné qui la choisit pour sa transposition moderne de «Thérèse Raquin» (1953) : belle-mère déplaisante de Simone Signoret et mère trop aimante de Jacques Duby, elle ne se remet pas de la disparition de son fils et assiste, paralysée, aux manœuvres du couple meurtrier. Par la force seule de son regard, Sylvie poursuit les amants de sa haine et de sa malédiction muette : quel talent dans cette interprétation !

Une star de 80 ans…

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Moins présente au théâtre depuis les années 40, Sylvie participe tout de même à de belles mises en scène comme celle de «La maison de Bernarda Alba» de Garcia Lorca en 1951 ou «On ne badine pas avec l'amour», monté au TNP en 1959 dans une mise en scène de René Clair qui l'a sollicitée pour croquer Dame Pluche, la duègne ridicule. C'est elle aussi qui crée, en 1957, le rôle majeur de la richissime Claire Zahanassian dans l'adaptation française de «La visite de la vieille dame» de Friedrich Dürrenmatt. Dix-sept ans après le film de Chenal, Sylvie retrouve à la télévision sa robe noire de belle-mère haineuse dans «L'affaire Lafarge» (1954), une dramatique de Stellio Lorenzi avec Maria Casarès. Surtout, elle joue en 1964 Lady Hodwin dite «Lady Phonographe», cantatrice oubliée et "… seul fantôme de cette histoire", dans le mythique feuilleton «Belphégor» signé Claude Barma. Elle vient d'avoir quatre-vingts ans : l'heure de la retraite a peut-être sonné après un dernier rôle de paysanne, normande cette fois, pour une adaptation de «La bête à Maît'Belhomme» de Maupassant, un sketch signé Autant-Lara dans «Humour noir» (1964).

C'est alors qu'un cinéaste débutant, René Allio, lui propose la vedette de son premier film : il lui faudra batailler un an durant pour imposer Sylvie à ses producteurs qui réclament une tête d'affiche plus commerciale, Danielle Darrieux (qui n'a pourtant que 47 ans !) ou Margaret Rutherford«La vieille dame indigne», ce sera Sylvie, malicieuse et entêtée, dans le rôle de Madame Bertini qui découvre le monde à la mort de son mari, se promène en calèche sur le Vieux Port, s'achète une 2CV et refuse les conventions dictées par ses enfants, pressés de toucher leur héritage. Le film reste à l'affiche toute une année. Sylvie connaît la consécration internationale en recevant le prix d'interprétation féminine au Festival de Rio de Janeiro et l'Etoile de Cristal de l'Académie du cinéma français (ancêtre des César) ; en 1967, elle est la première actrice récompensée par la National Society of Film Critics nouvellement créée aux Etats-Unis mais ce qui la touche le plus, ce sont les nombreuses lettres de spectatrices qui lui décrivent leur morne quotidien et leurs rêves d'évasion…

«On ne voit pas le temps passer» chante Jean Ferrat au générique de son dernier film : après plus de soixante ans de carrière et le sentiment du devoir accompli, Sylvie choisit de quitter la scène sur ce triomphe populaire. "Je n'ai pas raté ma vieillesse !" affirme-t-elle fièrement à Pierre Dumayet qui l'interviewe pour son émission «Vocations», en 1969. À l'entendre, elle n'a qu'un seul regret, celui de ne pas avoir été une "… petite paysanne gentille, avec une ribambelle d'enfants" car sa carrière a pris le pas sur sa vie personnelle : "J'ai été toutes ces femmes, je n'ai pas eu le temps d'être moi, d'aimer, de me laisser aimer…".

Quelques mois plus tard, cette vieille dame très digne s'éteignait à Compiègne au lendemain de son 87e anniversaire, le 5 janvier 1970.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

une vieille dame très digne…

Citation :

"La vie m'a menée, j'ai été toutes ces femmes, et moi, qu'est-ce que j'étais là-dedans ? Rien. En scène, j'étais Jeanne d'Albret, la reine de Navarre ; le rideau tombé, j'étais Louise Sylvie, c'est-à-dire zéro !"

Louise Sylvie, répondant à Pierre Dumayet (1969)
Jean-Paul Briant (mai 2017)
Ed.8.1.2 : 9-5-2017