Margo LION (1899 / 1989)

De constantinople à Berlin…

Margo LionMargo Lion

De son enfance, on ignore à peu près tout. Son passeport indique que Marguerite Hélène Constantine Barbe Élisabeth Lion est née de parents français à Constantinople le 28 février 1899.

La gamine longiligne rêve de devenir danseuse ou mannequin. Au tout début des années 20, on retrouve Marguerite à Berlin où elle suit les cours du Ballet Russe. C'est alors qu'elle rencontre Marcellus Schiffer, poète, parolier et dessinateur, dont elle deviendra l'épouse en 1928. Il l'incite à se produire sur scène : un récital donné par Gussy Holl, l'épouse du comédien Conrad Veidt, la convainc de tenter sa chance. En novembre 1923, sous le pseudo de Margo Lion, elle débute au cabaret Wilde Bühne ("La scène sauvage"!) où elle chante «Die Linie Der Mode», la première chanson écrite à son intention par son futur mari. La comédienne Trude Hesterberg, propriétaire du cabaret, se souvient de son apparition sur scène, "… une vision réellement grotesque et macabre" : grande, la taille fine, elle paraît en longue dame brune, fourreau noir, gants noirs, yeux cerclés de noir, cultivant un look androgyne qui séduit le public berlinois et inspirera les maquilleurs et costumiers du fameux «Cabaret» érigé par Bob Fosse (1971).

Si son «Sex appeal» – titre d'une chanson où elle rêve de ressembler à Garbo – ne fait pas l'unanimité, il ne l'empêche pas d'enchaîner chansons réalistes et textes satiriques où elle personnifie Nefertiti et Madame de Pompadour. «Das bist Du», une revue de Friedrich Hollaender mise en musique par Mischa Spoliansky en 1927, fait de Margo Lion la coqueluche des nuits berlinoises. L'année suivante, une débutante admirative figure à ses côtés, une certaine Marlene Dietrich, qui l'écoute chaque soir de la coulisse ; Margo se lie d'amitié avec Marlene et lance l'idée d'un duo sur le modèle des célèbres Dolly Sisters : la chanson «Wenn die beste Freundin mit der besten Freundin», qui évoque à mots couverts les amours saphiques, connaît un succès de scandale.

A l'exception d'une apparition chez Berthold Viertel en 1926, le cinéma ne s'était guère intéressé à l'altière Margo lorsque Georg Wilhelm Pabst la choisit pour jouer (et chanter !) le rôle de Jenny, la prostituée délaissée par Mackie (Albert Préjean), dans la version française de «L'opéra de quat'sous» (1931) de Brecht et Kurt Weill. Parfaitement bilingue, elle tourne alors une dizaine de films, signés Anatole Litvak, Kurt Gerron ou Robert Land, et joue même un rôle de premier plan dans «Die grosse Attraktion» (1931). Ses premiers films français sont les versions doublées de productions germaniques, comme «L'inconstante» (1931) avec Danièle Parola ou «Calais-Douvres» (1931) avec Lilian Harvey ; dans ce film, dont elle joue aussi la version allemande, «Nie wieder Liebe», on la voit en “diseuse” du Zanzi-Bar, chantant «On ne peut vivre sans amour» et guinchant comme elle devait le faire sur scène.

On la retrouve aux côtés du singulier Peter Lorre dans «Stupéfiants» (1932) et «Les 13 malles de Monsieur O.F.» (1931), un film où, le lorgnon vissé à l'œil droit, elle chante au milieu de statues de femmes dénudées…

De Berlin à Paris…

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L'aventure berlinoise se termine tragiquement par le suicide de son époux dépressif en 1932 et l'arrivée des nazis au pouvoir l'année suivante. Margo Lion rejoint la France où elle débute une nouvelle carrière.

Elle chante encore dans «La voix sans visage» (1933) et retrouve Pabst pour «Du haut en bas» (1933) avec Jean Gabin. Le comédien allemand Curt Bois l'incite à tenter l'aventure new-yorkaise mais le «Kabarett der Komiker», transposé à Broadway, ne fonctionne pas. Margo ne se laisse pas abattre, avec raison puisque son retour en France lui apporte la consécration au cinéma : Julien Duvivier, Marcel Carné et surtout Pierre Chenal vont la choisir pour interpréter de beaux personnages de femmes déchues.

Dans «La bandera» (1935) de Duvivier, elle porte le nom évocateur de Planche-à-Pain avant de fréquenter, sous le nom de Mme Vrack, la boîte tenue par Françoise Rosay alias «Jenny» (1936). Parmi les créatures étonnantes qui hantent ce premier film de Marcel Carné – Jean-Louis Barrault en bossu surnommé Dromadaire, Robert Le Vigan en Albinos – Margo Lion n'est pas la moins remarquable dans un rôle secondaire alors que le titre du film pouvait se lire comme une référence à son personnage chez Pabst.

Pierre Chenal, grand amateur de tempéraments singuliers, filme volontiers cette grande tige au nez fin et la distribue à trois reprises dans ses films : dans «L'affaire Lafarge» (1937), elle s'appelle Aména mais s'avère rien moins qu'amène en belle-sœur envieuse de Marcelle Chantal. «L'alibi» (1937) la montre sous un jour nettement plus sympathique en entraîneuse à l'humour ravageur : bonne copine de Jany Holt, elle est bien placée pour lui présenter Albert Préjean  ; Chenal s'amuse à filmer de profil son nez allongé qui contraste avec les rondeurs de Jean Témerson, son “fiancé” bien empoté. Son meilleur rôle reste celui de Melle Caporale dans «L'homme de nulle part» (1936) : cette femme extravagante nourrit les pigeons de Rome, roucoule avec Le Vigan et anime les soirées de la pension Paleari en convoquant l'esprit du "Grand Max" lors de savoureuses séances de spiritisme.

La veine comique présente dans ses films allemands trouve enfin à s'exprimer. Certains personnages s'avèrent plus sulfureux comme Dédée, la détenue de «La danseuse rouge» (1937), et surtout Mademoiselle Sergent, la directrice de pension dans «Claudine à l'école» (1937), un peu trop sensible au charme de l'une de ses institutrices. Dans «Je chante» (1938), elle retrouve le même cadre mais pour une œuvre moins subversive marquant les débuts à l'écran du “fou chantant”. A l'orée de la guerre, qui la verra disparaître des écrans jusqu'en 1945, elle retrouve Pabst dans «Jeunes filles en détresse» (1939) pour une brève apparition en mère égoïste…

Retour à Berlin…

Margo LionMargo Lion

Son retour à l'avant-scène ne manque pas d'intérêt : sur les planches du Théâtre Hébertot, elle crée le rôle de Caesonia dans «Caligula» d'Albert Camus : la pièce lance la carrière prodigieuse de Gérard Philipe dont elle admire le jeu empreint d'une "… passion désespérée". On la reverra au théâtre quelques années plus tard sous la direction de Véra Korène ou Raymond Rouleau.

Au cinéma, elle renoue avec de vieilles connaissances, et d'abord dans «Martin Roumagnac» (1946) : sœur aimante de Jean Gabin, elle a les pieds sur terre et condamne la passion destructrice de son frère pour Marlene Dietrich. Le film lui donne un rôle consistant, ce qui sera rarement le cas par la suite. Malgré tout, le fidèle Pierre Chenal lui fait signe pour «La foire aux chimères» (1946) où elle joue la gouvernante d'Erich von Stroheim, son partenaire la même année dans «La danse de mort». Un beau projet de Jacques Prévert et Marcel Carné, «La fleur de l'âge», restera inachevé après un début de tournage calamiteux à Belle-Ile-en-Mer en 1947. Dans «Le furet» (1949), elle retrouve Jany Holt mais l'amitié n'est plus au rendez-vous car Margo incarne sa belle-sœur sadique. À la même époque, les deux comédiennes jouent sur les ondes une transposition radiophonique des «Hauts de Hurlevent» : elle y module sa belle voix grave que l'on réclamera plus tard pour de nouvelles adaptations de «Sherlock Holmes» ou «Fantômas».

Loin de sa jeunesse berlinoise, la voilà qui passe du côté de la morale : elle réclame la fermeture d'une boîte de nuit dans «Une nuit à Tabarin» (1947) avant d'entrer dans les ordres pour «Mam'zelle Nitouche» (1953) et «Le dialogue des carmélites» (1959). On la distribue aussi bien en surveillante de pension dans «Katia» (1959) qu'en tenancière de tripot clandestin dans «Le fauve est lâché» (1958). Dans «Quai de Grenelle» (1950), elle dirige une boîte de strip-tease, clin d'œil évident à son jeune temps.

On peut la voir aussi bien chez Maurice Labro que chez Georges Franju pour qui elle campe une servante boiteuse et ronchon, la Teuse, dans «La faute de l'abbé Mouret» (1970). «Le fou du labo 4» (1967), où elle joue la mère acariâtre de Jean Lefebvre, voisine dans sa filmographie avec les représentants de la Nouvelle Vague, Jacques Demy pour «Lola» (1961) ou Jacques Doniol-Valcroze pour le téléfilm «La bien-aimée» (1967). Dans «La rupture» (1970) de Claude Chabrol, elle propose, avec Maria Michi et Louise Chevalier, une version contemporaine des Trois Parques antiques et l'on en est aussitôt convaincus, c'est Margo qui coupe le fil de nos vies…

La Grande Margo dans la petite lucarne…

Margo LionMargo Lion dans «Jacques le Fataliste» (1963)

Lorsque le ciné l'oublie, Margo Lion peut compter sur la télévision où elle débute en mère de «La belle au bois dormant» (1954), une reine "… aussi aimée qu'aimable" : ces compliments inusités jusque là semblent la convaincre puisqu'elle paraîtra régulièrement sur le petit écran pour une trentaine de rôles en 25 ans, tour à tour mendiante dans «Le survivant» (1956), baronne dans «Le secret de Mayerling» (1956), bigote chez Marivaux dans «Le paysan parvenu» (1960) ou mère déchue chez Diderot dans «Jacques le Fataliste» (1963). Stellio Lorenzi, Claude Barma ou Marcel Bluwal sauront l'utiliser à bon escient et c'est ainsi qu'elle croise Jean-Paul Belmondo en fougueux D'Artagnan dans «Les trois mousquetaires» (1959) ou un jeune Jean-Pierre Marielle dans «Notre petite ville» (1959).

Elle hante les fictions policières comme «L'inspecteur Leclerc» et «Les cinq dernières minutes» où – "Bon sang, mais c'est bien sûr  !" - Raymond Souplex n'aura pas de difficulté à la démasquer en habilleuse rancunière et coupable, forcément coupable... Une inquiétude diffuse, héritée de son étrangeté d'antan, semble s'attacher à ses personnages lorsqu'elle incarne l'épouvantable Frochard dans «Les deux orphelines» (1961) ou la mère Agenoux dans «Le mystère de la chambre jaune» (1965).

Revoir Berlin et mourir…

En 1963, Margo enregistre chez Deutsche Grammophon les chansons de Marcellus Schiffer. On imagine son émotion en septembre 1977 lorsque, robe noire et longue écharpe rouge, elle donne un récital au Renaissance-Theater de Berlin, accompagnée au piano par Mischa Spoliansky, le compositeur de ses débuts. On trouve sur la toile quelques extraits de ce récital, en particulier une interprétation très enlevée de «Tempo-Tempo» écrit pour elle cinquante ans plus tôt. On est bien loin des shows contemporains des Carpentier et l'on ne peut que regretter que la télé française n'ait jamais songé à lui consacrer un récital.

Au cinéma, son dernier rôle sera celui de la mère d'Annie Girardot dans «Docteur Françoise Gailland» (1975). Quant à sa dernière apparition à la télévision – après un personnage de tante loufoque dans «La lune papa» (1977) – elle rappelle «L'homme de nulle part» puisqu'on la retrouve en diseuse de bonne aventure nommée Madame Eureka dans «Anthelme Collet ou le brigand gentilhomme» (1981). A 80 ans bien sonnés, Margo Lion se retire alors discrètement. Quelques jours avant son 90e anniversaire, elle meurt le 25 février 1989 à Annecy-le-Vieux (Haute-Savoie).

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

La Reine Margo…

Citation :

"Elle nimbe de mystérieuses vapeurs et inonde de parfums d'Orient le moindre de ses rôles (…). Cette grande femme aux traits figés, aux yeux perdus, laisse toujours pressentir le déchaînement de l'orage ou l'apparition de la statue du Commandeur."

Raymond Chirat
Jean-Paul Briant (juin 2017)
Ed.8.1.3 : 20-6-2017