Pierre LARQUEY (1884 / 1962)

"Mes années difficiles…"

Pierre LarqueyPierre Larquey

Pierre Raphaël Larquey, né le 10 juillet 1884 à Cénac, en Gironde, était le fils d'un charretier qui lui fit découvrir l'univers enchanteur du cirque. Élève des Pères de l'Assomption, il joue les anges aux ailes de carton dans les spectacles de fin d'année et songe même à rentrer dans les ordres. Engagé à dix-huit ans dans l'infanterie coloniale, le jeune homme passe cinq années à Madagascar sous l'uniforme.

De retour à Bordeaux en 1907, il travaille sans grande conviction chez un marchand de vin, ce qui ne l'empêche pas de se produire sur scène où il chante les couplets de Polin, le fameux tourlourou. Le répertoire de comique troupier a ses limites : le sergent Larquey, qui a découvert Molière à Tananarive, décide de suivre les cours du Conservatoire. Il en sortira avec un premier prix de comédie dans le rôle d'Harpagon. Le compte rendu critique note que M. Roger Maxel – son pseudo – dispose d' "… un tempérament apte à jouer les grands comiques". Cinquante ans plus tard, au micro d'Henri Spade, le comédien commentait ainsi sa prestation : "Je devais être minable : on ne joue pas Harpagon à vingt-deux ans !".

Malgré les craintes de sa mère qui aurait préféré un fils commerçant, Maxel/Larquey est maintenant comédien professionnel au Théâtre Français de Bordeaux. Un an plus tard, engagé par la Comédie Mondaine, il monte à Paris où il joue une nouvelle pièce chaque semaine, pour un salaire de quarante francs par représentation. Histoire de subvenir aux besoins de sa petite famille – père d'un garçon, il se retrouvera bientôt veuf -, il fait à l'occasion de la figuration au cinéma. Mobilisé en 1914, il passe l'essentiel de la guerre en Champagne où il participe aussi au divertissement des troupes.

Il a 34 ans lorsque le conflit s'achève. De retour sur les planches, la chance lui sourit enfin : le journal "Comoedia" organise un "concours de comiques" doublé d'un engagement d'un an au Théâtre des Variétés. Larquey remporte le trophée, s'installe aux Variétés pour quinze ans et épouse en secondes noces son habilleuse, veuve et mère de trois enfants. On le voit sur scène dans des œuvrettes aujourd'hui oubliées comme «La belle angevine» ou «Un jour de folie». En 1927, il joue «Un miracle» de Sacha Guitry mais le miracle n'a vraiment lieu qu'en 1928, grâce à Marcel Pagnol qui lui confie le personnage de Tamise, compagnon de misère du professeur «Topaze». Lorsqu'André Lefaur, épuisé, déclare forfait, il reprend même un temps le rôle-titre. Au cinéma, Larquey retrouvera l'intègre Tamise par deux fois, face à Louis Jouvet en 1932 et en 1950 face à Fernandel dans la version réalisée par Pagnol lui-même.

Tout s'arrange…

Pierre Larqueyun des «Otages» (1939)

Avant 1914, Pierre Larquey avait participé à trois films d'Albert Capellani – dont une participation à «Germinal» (1913) qui reste à confirmer – mais dès 1931 «Tout s'arrange» : c'est ainsi que se nomme son deuxième film parlant qui sera suivi de plus de 200 titres.

Bien sûr, il ne fait pas toujours le tri entre «Madame Bovary» (1933) de Jean Renoir – il y joue Hippolyte, le pied-bot – et la piteuse trilogie des «Trois artilleurs…» où il incarne un pharmacien Zéphitard, tour à tour «… au pensionnat» (1937), «… en vadrouille» ou «… à l'opéra» (1938) ! On le voit trente secondes en employé de M. Madeleine (Harry Baur) dans «Les misérables» en 1934, une année faste puisqu'il tourne la bagatelle de vingt films dont «Compartiment de dames seules» de Christian-Jaque où il rêve en vain de divorcer de l'envahissante Alice Tissot.

À cette époque, il paraît, le clairon au bec, dans «Le grand jeu» (1933), en tambour de ville dans le premier «Knock» (1933) ou en truand irrésistiblement bègue dans «Justin de Marseille» (1934), trois rôles où la critique le remarque particulièrement. Il aime porter la livrée comme dans «Un oiseau rare» (1935) où son richissime patron (Max Dearly) l'oblige à un échange de rôles qui lui déplaît fortement. Au début de «L'habit vert» (1937), on le voit enseigner à son fils empoté les us et coutumes de l'Académie Française.

Toute une époque fleurit à travers le nom de ses personnages : adjudant Gonfaron ou Colleret, papa Melé ou père Ballot, Ulysse Hyacinthe ou M. Lacroustille, M. Bouton, M. Moineau ou «Clodoche» (1938). S'il s'appelle Lajoie dans «L'amant de Bornéo» (1942), c'est visiblement par contraste avec la triste figure qu'il arbore en étudiant les comptes d'un patron dispendieux joué par l'ami Jean Tissier. Sa petite moustache et sa calvitie naissante sont célèbres, même lorsqu'il rase la première et cache la seconde sous une perruque XVIIIème dans «Adrienne Lecouvreur» (1938).

Quelques films lui réservent le premier rôle comme «Un soir de bombe» (1935), une plaisanterie de Maurice Cammage, où il joue le double rôle d'un banquier et d'un clochard ; plus gravement, son visage de vieux paysan vendéen, cheveux blancs et pipe au bec, orne l'affiche de «La terre qui meurt» (1936), le premier film français en couleurs ; Bernard-Deschamps en fait un père célibataire dans «La marmaille» (1935) et, dans «Monsieur Coccinelle» (1938), un petit fonctionnaire rêveur encombré d'une épouse rabat-joie. «Grand-père» idéal dans un petit film de Robert Péguy en 1938, il brille dans «Les otages» (1939) de Raymond Bernard, au milieu d'une belle brochette de notables campés par ses valeureux collègues, Charpin, Saturnin Fabre et Noël Roquevert.

Alors qu'il n'est pas toujours tendre avec ses partenaires, Saturnin Fabre l'appelle, dans son autobiographie, "… l'aimé Pierre Larquey". Mais, plus encore que la reconnaissance de ses pairs, comptait pour lui l'amour des spectateurs qui savaient qu'il ne s'était jamais pris pour une vedette – "Quelle blague !" – et n'hésitaient pas à l'aborder simplement : "Vous êtes Larquey ? Permettez-moi de vous serrer la main !".

Merci Clouzot !

Pierre Larquey«L'assassin habite au 21» (1941)

Les années 40 vont imposer Pierre Larquey comme une figure majeure du cinéma français. Certes, ce n'est pas grâce à «Pension Jonas» (1941) même s'il y est toujours aussi sympathique en Barnabé Tignol, clochard installé dans une baleine empaillée au Museum d'Histoire Naturelle. C'est en premier lieu Clouzot qui démontre que l'aimable Larquey cache des abîmes de noirceur dans «L'assassin habite au 21» (1942) où son association avec Jean Tissier et Noël Roquevert couvre les crimes de l'énigmatique Durand. «Le corbeau» (1943) lui permet d'atteindre les sommets. Psychiatre morphinomane, le docteur Vorzet inonde la ville de lettres anonymes et s'interroge sur la frontière entre le bien et le mal : "Où est l'ombre ? Où est la lumière ?" demande-t-il à Pierre Fresnay dans le passage le plus célèbre du film.

Professeur Star dans «Le furet» (1949), il exploite cette ambiguïté puisque le sympathique voyant à la boule de cristal dissimule un malfaiteur. «Le père Goriot» (1944) aurait dû lui apporter la consécration suprême : si cette adaptation littéraire manque de souffle, Larquey réussit admirablement la scène de son agonie misérable. En 1949, il interprète à la radio Monsieur Jourdain, des comédiennes aussi prestigieuses que Françoise Rosay et Madeleine Renaud ne résistant pas au plaisir de servir Molière en sa compagnie.

Malgré ces personnages de premier plan, Larquey reste un grand second rôle qui excelle dans les compositions en apparence mineures, comme celle de l'aimable Dix Doigts, gardien de prison dans «Le lit à colonnes » (1942), le propriétaire bienveillant de «L'ange de la nuit» (1942) ou le domestique d'Odette Joyeux dans «Le mariage de Chiffon » (1941). Trois ans plus tard, il jouera son père attendrissant dans «Sylvie et le fantôme» (1945) où l'on aime le retrouver en châtelain ruiné, fumant la pipe dans son lit à baldaquin. Dans «La main du diable» (1942), son apparition suffisait à faire sourdre la peur panique née de la “main enchantée” imaginée par Gérard de Nerval.

Mendiant unijambiste surnommé Béquille, il est très émouvant en otage sur le point d'être fusillé dans «Jéricho» (1945). Amoureux de Gaby Morlay dans «Le voile bleu » (1942) – il l'épousera dans «Mammy» (1950) –, il succombe au charme d'un ange joué par Simone Renant dans «La tentation de Barbizon » (1945) d'autant qu'elle le transforme pour deux heures en séducteur, un emploi plutôt inhabituel pour lui ("Avec ma gueule ?" s'exclame-t-il !). André Luguet occupe d'ailleurs ses «Six heures à perdre» (1946) à redonner à la volage Paulette Dubost l'envie d'aimer à nouveau ce mari bienveillant. Dans «Faites-moi confiance» (1953), sur un scénario de Francis Blanche, son personnage se nomme Merlin l'Enchanteur

De Clouzot à Couzinet…

Pierre LarqueyPierre Larquey

Chauffeur de taxi malmené par la police ("On n'est pas les plus forts !" déclare-t-il pour s'excuser de devoir cafarder) dans «Quai des Orfèvres» (1947), Larquey retrouve, toujours chez Clouzot, le même emploi dans «Les espions» (1957). Dans «Les diaboliques» (1954), enseignant médiocre d'une sinistre pension, il se fait traiter de "… vieux chameau" par Simone Signoret. En guise de compensation, il fut tout de même directeur d'école dans «Les anciens de Saint-Loup» (1950).

C'est l'époque où Sacha Guitry recrute son ancien partenaire comme guide touristique pour «Si Versailles m'était conté » (1953) avant de l'embastiller dans «Si Paris nous était conté» (1955). Avec «Assassins et voleurs» (1957) et «Les sorcières de Salem» (1956), ce sont hélas les rares titres glorieux de ces années 50, surtout marquées par quelques sympathiques nanars comme «Le trou normand» (1952) sans parler de la tambouille bordelaise de la maison Couzinet (cinq films au compteur !) et l'on souffre pour lui de le voir en caleçon subir les invectives d'une Jeanne Fusier-Gir déchaînée dans «Le congrès des belles-mères» (1954). Dans «La famille Cucuroux» (1952), il débite, imperturbable, des répliques ahurissantes comme : "Que monsieur veut-il que je lui fesse… euh, fasse ?".

L'âge venant, Pierre Larquey semble délaisser les studios de cinéma, préférant jouer Zola ou Flaubert à la radio et c'est ainsi qu'on entend sa voix dans «Bonjour sourire» (1955), le premier film de Claude Sautet. Il consacre sa semi-retraite à l'entretien de sa propriété de Maisons-Laffitte, achetée trente ans plus tôt sur les conseils avisés de son épouse, où il s'adonne à la culture des roses et des pétunias. Avant de tirer sa révérence, il parut, plus vrai que nature en vieux paysan sur son tracteur, conversant amicalement «Le président» (1961), un Jean Gabin qu'il n'avait plus côtoyé depuis le bon vieux temps de «Zouzou» (1934).

À la télévision, on le revit, Tamise tout de même très fatigué, dans une nouvelle version de «Topaze» (1956) avec Pierre Destailles ou encore reprenant son rôle de secrétaire de l'Académie Française dans «L'habit vert» (1957) avec Lucien Baroux, un vieux complice du temps de «Messieurs les ronds-de-cuir» (1936). Contrairement au Père Jules, le malicieux doyen des français – son personnage dans «Millionnaires d'un jour» (1949) – Pierre Larquey ne vécut pas centenaire mais mourut d'une crise cardiaque, à l'âge de 77 ans, le 17 avril 1962 : il y trouva enfin le repos auquel aspirait l'allumeur de réverbères sur un enregistrement fameux du «Petit Prince» où sa gouaille sympathique berça des générations d'enfants.

Documents…

Sources : «Mes années difficiles» par Pierre Larquey (série d'articles parus en 1937 dans "Pour vous" et reproduits sur le site de La Belle Équipe), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

«Sept hommes, une femme» (1936)

Citation :

"Dans «Sept hommes, une femme», on se souvient que j'incarnais un brave homme d'ouvrier arrivé par son travail à un rang supérieur. Eh bien, ce rôle, c'est moi.

On veut me faire croire quelquefois que je suis une vedette de cinéma. Quelle blague ! Je suis un acteur qui a bien sué à la peine.

Vous connaissez ma vie et mes origines. Alors… entre nous… est-ce que je peux passer pour une vedette ?"

Pierre Larquey
Jean-Paul Briant (août 2017)
Éd.8.1.3 : 23-8-2017