Henri GUISOL (1904 / 1994)

Les débuts du petit Bonhomme…

Henri GuisolHenri Guisol

Né le 12 octobre 1904 à Aix-en-Provence, Henry Paul Bonhomme racontait volontiers comment lui était venue la vocation du théâtre un jour de Noël où il reçut en cadeau un théâtre de guignol dont il se plut à inventer les personnages et les décors : "J'avais douze ans. J'étais ébloui. Je rêvais". Son père, un "… digne conseiller municipal" qui gérait des sociétés hôtelières, voyait en lui un futur banquier ou un architecte et s'inquiétait de son penchant pour les arts : François Guisol, l'arrière grand-père d'Henri, avait écrit au mitan du XIXème siècle un recueil de chansons et plusieurs pièces en provençal qu'il joua lui-même avec succès mais de là à en faire une tradition familiale…

Ses études terminées, Henri se retrouva stagiaire dans une banque d'Aix, une expérience peu concluante : "Je n'avais pas la bosse de la finance. Comme je mélangeais les noms et distribuais inconsidérément l'argent, on a fini par se priver définitivement de mes services ". Bien plus intéressé par le théâtre qu'il pratiquait déjà en amateur, le jeune homme dut achever son service militaire à Toulouse : coup de chance, le capitaine était le fils d'un professeur au Conservatoire d'Art Dramatique qui prit le novice sous son aile. Un premier prix obtenu à l'issue de cette formation le décida à poursuivre l'aventure dans la capitale. L'audition devant le jury du Conservatoire de Paris fut un désastre : "Je bafouillai quinze lignes et m'enfuis dans les coulisses. L'appréciation du jury fut laconique et peu encourageante : 'Bien que venant de Toulouse, n'a pas d'accent' !".

Pas question pour autant de retourner en province : le sort en est jeté, il sera comédien… ou presque. De fait, c'est comme régisseur que le fameux Lugné-Poe, directeur du Théâtre de l'Œuvre, l'engage. Accessoirement, il joue les comédiens de complément. Lors d'une tournée en Suisse, un excès de zèle met fin à sa carrière de régisseur : "Dans une pièce d'Ibsen, Lugné-Poe devait mourir sur un tronc d'arbre couvert de neige. Chaque soir, c'était moi qui préparais sa couche mortuaire de coton hydrophile. Un soir, j'eus une idée géniale : il neigeait et je mis sur le tronc de la vraie neige qui fondit pendant la scène. Lugné-Poe mourut le postérieur dans l'eau pour la plus grande joie des spectateurs et sortit de scène… pour me renvoyer !". L'aventure théâtrale ne s'arrête pas pour autant ; cette fois c'est Charles Dullin qui le recrute et c'est ainsi qu'il participe, en 1928, au mythique «Volpone» de Ben Jonson adapté par Jules Romains sur la scène de l'Atelier ou à la création de «Patchouli» d'Armand Salacrou. Au début des années 30, il se produit au Théâtre du Marais, à Bruxelles, sous la direction de Raymond Rouleau : cette fois, la carrière du fils Bonhomme est lancée…

Un second rôle fantasque…

Henri GuisolHenri Guisol

À la même époque, Henri Guisol fait ses débuts à l'écran dans deux classiques signés Jean Renoir. On ne l'aperçoit que très brièvement en garçon de café dans deux scènes de «La chienne» (1931) mais son originalité émerge nettement dans «Le crime de Monsieur Lange» (1935) où il joue le fils Meunier, fantasque mécène de la coopérative – un mot dont il ignore le sens. À partir de là, on ne cesse de le voir sur grand écran pour une bonne vingtaine d'années.

Amant de Jany Holt dans «Le domino vert» (1935), il est remarqué en Coco de la Baule, le fiancé pique-assiette de «Vous n'avez rien à déclarer ?» (1936), et surtout dans «Les amants terribles» (1936) de Marc Allégret, adapté d'une pièce de Noel Coward, où il joue le nouveau mari de Gaby Morlay qui, à peine mariée, retombe amoureuse de son ex, André Luguet. Irrésistible Buffington dans «Drôle de drame» (1937), il enquête en dormant près d'une "… source de whisky" (Prévert dixit) et chante «Dormez, dormez, petits pigeons» en duo avec Michel Simon. «Trois valses » (1938) lui permet de réaliser une prouesse puisqu'il traverse les trois époques du film en vieillissant avec art et crédibilité : impresario de trois générations de divettes toutes incarnées par Yvonne Printemps, il termine le film octogénaire.

Il joue un petit rôle de greffier mélomane dans «Le roman de Werther» (1938) de Max Ophüls et le complice d'un escroc campé par Erich von Stroheim dans «Tempête» (1939). Mauvais garçon dans «Macao, l'enfer du jeu» (1939), il paraît en médecin dans «Le monde tremblera» (1939) et «La loi du Nord» (1939), un film où il croise brièvement Marthe Alycia, future sociétaire de la Comédie Française, qui devient son épouse. À la fin des années trente, Henri Guisol s'est affirmé comme un comédien de second plan fantaisiste, un "… hurluberlu lunaire" selon la critique, mais pas encore comme un premier rôle. Abel Gance va se charger de la passe décisive…

Un premier rôle plein d'avenir…

Henri GuisolHenri Guisol

Si l'on peut encore aujourd'hui prendre quelque plaisir à visionner «Vénus aveugle» (1940) – redoutable mélo dédié, qui plus est, au Maréchal Pétain – c'est tout de même grâce à l'ami Guisol : marin ventriloque, clown raté, prestidigitateur à la manque, il déploie une belle énergie à dérider Viviane Romance en proie aux pires malheurs dont le moindre n'est pas d'avoir pour partenaire principal Georges Flamant… Reconnaissante, Viviane le recrute de nouveau pour deux films dont elle est productrice : il joue un rôle de souffleur asthmatique dans «Une femme dans la nuit» (1941) et, dans «La boîte aux rêves» (1943), un compositeur désargenté vivant en coloc avec des copains aussi fauchés que lui (dont Frank Villard, le nouveau protégé de la belle).

Cambrioleur du genre trouillard, il côtoie Jean Chevrier et Mireille Balin tout en haut du générique de «L'assassin a peur la nuit» (1942) de Jean Delannoy avant que «Madame et le mort» (1942) de Louis Daquin ne le mette pour la première fois en vedette : auprès de Renée Saint-Cyr, il joue Armand Le Noir, un romancier célèbre que tout le monde croit mort, contraint de se déguiser pour enquêter sur son propre assassinat. Dans «L'extravagante mission» (1945) dont il est le héros, on le retrouve en piteux état au début du film : look de clochard, tenté par le suicide, il accepte un rôle de riche excentrique et embarque pour une croisière rocambolesque où, malgré les assiduités intéressées de Martine Carol, il choisit d'épouser Simone Valère.

Il sera moins heureux en amour dans «Ainsi finit la nuit» (1948) où, haut fonctionnaire et néanmoins cocu, il fait jeu égal avec le couple Claude Dauphin/Anne Vernon ; de même, en dépit de son titre, «Rendez-vous avec la chance» (1949), le présente en petit employé de bureau rêvant d'un ménage plus harmonieux. À l'inverse, dans «Métier de fous» (1948, un premier film loufoque signé André Hunebelle), comme il est trop heureux en amour, il ne trouve plus l'inspiration pour achever sa dernière pièce ; aussi son ami Gabriello l'incite-t-il à se lancer sous une fausse identité dans une aventure avec la belle Gaby Sylvia.

Une énième adaptation de «Ces dames aux chapeaux verts» (1948) lui donne l'occasion d'incarner avec finesse le timide professeur Ulysse Hyacinthe qui épouse finalement l'élue de son cœur (Elisa Ruis) malgré la crainte que lui inspire la redoutable Telcide (Marguerite Pierry). Dans «Lady Paname» (1949), compositeur méconnu, il passe le plus clair du film à se disputer avec l'envahissante Suzy Delair qu'il aime secrètement mais le seul film réalisé par Henri Jeanson ne connut pas le succès escompté et son excellente interprétation passa presque inaperçue. Ce sera encore le cas pour ses deux derniers films en vedette : dans «Le clochard milliardaire» (1950), on le voit en noceur sommé de vivre la vie d'un clochard s'il veut faire un riche héritage ; dans «Le témoin de minuit» (1951), il redevient auteur de romans policiers mais cette fois c'est lui qui veut commettre le crime parfait en éliminant son épouse…

"Le cinéma ne m'aime plus…"

Henri Guisol«Joseph Balsamo» (1973)

Sur les planches, son jeu subtil fait toujours merveille, comme dans «Cécile ou l'école des pères» de Jean Anouilh (1954) ou encore lors d'une reprise de «La petite hutte» d'André Roussin (1958) mais, au cinéma, il n'est déjà plus qu'un comparse de prestige auprès d'Edwige Feuillère dans «Les fruits de l'été» (1954), Suzy Delair dans «Le fil à la patte» (1954) ou Danielle Darrieux dans «Meurtre en 45 tours» (1959). Trois films d'époque lui réservent d'intéressantes prestations, et d'abord «Théodora, impératrice de Byzance» (1953), un beau péplum de Riccardo Freda, où il joue Jean de Cappadoce, ministre de l'empereur Justinien (Georges Marchal) qu'il trahit. Dans «Lola Montès» (1955), le film-testament de Max Ophüls, on le retrouve en cocher de Martine Carol, amoureux de la soubrette Paulette Dubost. Dans «Le comte de Monte Cristo» (1961) de Claude Autant-Lara, il est méconnaissable sous la barbe de l'Abbé Faria, un rôle qui semble mettre un point final à sa carrière au cinéma.

Les cinéastes estampillés Nouvelle Vague ne se souvinrent pas que Henri Guisol avait joué sans démériter pour Renoir et Ophüls. Un peu amer, notre homme reconnaissait alors : "J'ai beaucoup aimé le cinéma mais le cinéma ne m'aime plus. Je trouve que les jeunes cinéastes ont du talent mais… ils ne m'emploient jamais !". Heureusement le théâtre continua à lui procurer les plus grandes joies comme lorsqu'il crée «Bon week-end Mr Bennett» à la Gaîté-Montparnasse en 1959 avec Denise Grey. Quant à la télévision, il ne l'appréciait guère même s'il participa à deux épisodes des «Cinq dernières minutes» et aux captations d' «Au Théâtre ce soir» comme «George et Margaret» en 1963 ou «Le complexe de Philémon» en 1967 ; interviewé par Télé 7 Jours, il en donne une vision dénuée de glamour : "Jouer dans des studios sans air, inondés de flashes, abruti par quarante-huit heures de technique avant la représentation, cela relève du miracle quand Dullin et Jouvet mettaient parfois six mois pour monter une pièce".

Toutefois il semble revenir sur ses positions dans la dernière décennie de sa carrière : il paraît dans quelques feuilletons célèbres et réussis comme «Maurin des Maures» (1970), «La porteuse de pain» (1973) ou «Joseph Balsamo» (1973). Préfet de police ou baron déchu, il y semble toujours à son aise mais l'on se doit de mettre en exergue «Mauregard» (1970) de Claude de Givray où on le suit de 40 à 100 ans en oncle Maxence farouchement attaché à la propriété familiale. Après cela était-il nécessaire de revenir fréquenter le grand écran pour constater que «La situation est grave… mais pas désespérée» (1976) ? Cette piètre galéjade signée Jacques Besnard sera pourtant son dernier film, le plus surprenant étant qu'il venait alors d'être dirigé sur la scène du TNP de Villeurbanne par Patrice Chéreau !

Retiré à Saint-Raphaël - où il devait mourir, à l'âge de 90 ans, le 11 mai 1994, vingt jours seulement avant Marthe Alycia - Henri Guisol sut agrémenter sa retraite de ses nombreux hobbies, entre autres les tours de prestidigitation où il excellait et surtout la peinture, son violon d'Ingres, dont il disait avec une pointe de regret : "Si c'était à refaire, je serais peintre"

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Drôle de Bonhomme…

Citation :

"Evidemment dix millions de téléspectateurs, c’est tentant. Mais je suis philosophe : mon meilleur public, c’est Itsou, mon teckel. Quand il me voit sur l’écran, il aboie pendant toute la pièce et sa bonne humeur persiste pendant au moins une semaine !"

Henri Guisol (Télé 7 Jours, 1962)
Jean-Paul Briant (janvier 2018)
Éd.8.1.3 : 10-1-2018