Jean BROCHARD (1893 / 1972)

De joyeuses infâmies !

Jean BrochardJean Brochard

Jean-Louis Brochard est né à Nantes le 12 mars 1893. Son père, forgeron, le place à douze ans comme apprenti typographe. L'imprimerie n'intéresse guère l'adolescent qui obtient l'autorisation de suivre en parallèle les cours de flûte au Conservatoire de Nantes.

À 17 ans, il s'inscrit à l'insu de son paternel au cours de diction qui lui vaut un second prix de comédie ; lorsque son père l'apprend par le journal local, il lui lance, effondré : "Tu ne vas tout de même pas devenir comédien !". Un double premier prix, flûte et comédie, obtenu l'année suivante décide de son avenir : le voilà, dix mois durant, comédien professionnel sur les scènes nantaises ; à ses côtés, un jeune homme timide, Pierre Richard-Willm, fait lui aussi son apprentissage…

Mais la guerre vient interrompre l'aventure. Mobilisé, le voilà sur le front de l'est, à Verdun puis au Chemin des Dames où il est grièvement blessé en 1917. Remis de ses blessures, il joue un temps les dockers avant de retrouver les planches, cette fois dans la capitale. Comédien “bon à tout faire”, il tire le diable par la queue sur la scène de la Comédie-Mondaine, en compagnie du futur Pierre Larquey alors dénommé Maxel. Comme il a une belle voix de baryton, il tâte de l'opérette, cette fois au cabaret l'Arlequin. Le menu n'est pas toujours de qualité et, des années plus tard, le comédien se souvenait des "… joyeuses infamies musicales" commises en bonne compagnie puisque sévissaient sur les mêmes planches de joyeux drilles nommés Marcel Dalio, Robert Le Vigan et Pierre Brasseur : on se doute que cette fine équipe devait apprécier à leur juste valeur des œuvres aussi mémorables que «Réveillons le cochon !», «Salomé, vierge folle» ou «La pupille à Poposs» !

Plus sérieusement, il suit en auditeur libre les cours de Paul Mounet : la classe est prometteuse, on y retrouve Pierre Blanchar, Fernand Ledoux et Orane Demazis. Sur la scène du Petit-Monde, il joue Bartholo dans «Le barbier de Séville» – Dalio y est Figaro – mais les matinées classiques rapportent moins que les "vaudevilles à caleçon" dont il se fait alors une spécialité.

Heureusement, le voilà pensionnaire du Théâtre des Capucines. On le remarque enfin en inspecteur Poussin dans «La treizième enquête en Grey» d'Alfred Gragnon. Pierre Fresnay, qu'il vénère, en fera son partenaire privilégié en 1941 dans «Père» et en 1945 dans «Vient de paraître», deux œuvres d'Édouard Bourdet, avant de le mettre en scène dans «Savez-vous planter les choux ?» de Marcel Achard en 1947. À son palmarès théâtral, riche de près de trois cents rôles, ajoutons «Le revizor» à l'Atelier en 1948, «La machine infernale» et «Les caprices de Marianne» en 1954. Il fera sa dernière apparition sur scène en 1958 dans «Plainte contre inconnu» de Georges Neveux.

L'impayable Loiseau

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Le cinéma ne le découvre qu'en 1932. Comme il a déjà 39 ans, il lui faut rattraper le temps perdu aussi enchaînera-t-il une quarantaine de titres en sept ans. On peine à le repérer dans «La tête d'un homme» (1933) ou «Minuit, Place Pigalle» (1934) mais il gagne un début de notoriété grâce aux aventures de «L'inspecteur Grey» (1936) dont il sera le faire-valoir comique dans trois films, ce qui lui permet de figurer ensuite chez Marcel Lherbier, Jacques Feyder ou Abel Gance. De simples apparitions en silhouettes amusantes, il se contente par exemple de passer le balai dans «Vous n'avez rien à déclarer ?» (1936) pour le plaisir de croiser Raimu ; on l'aperçoit une minute en poilu, le temps d'un gag, dans «Paradis perdu» (1939) ; dans «La loi du nord» (1939), il porte fort bien la chemise à carreaux du trappeur canadien. Les cachets ne sont pas toujours mirobolants : ainsi pour son apparition dans « Neuf de trèfle» (1937), on lui offre pour tout viatique une perruque sous prétexte que son personnage  –  coupé au montage – a été tondu !

C'est dans les années 40 qu'il s'impose comme un pilier du cinéma national, en grande partie grâce à son "… grand ami, le cher et talentueux Christian-Jaque" qui l'emploie à sept reprises, avec une prédilection pour les rôles de bourgeois lâches et veules. “Impayable” Loiseau dans «Boule de Suif» (1945), il combine drôlerie et bassesse avec un talent évident, que l'on retrouve dans «Un revenant» (1946) : industriel pusillanime et magouilleur, effrayé par le retour de Jouvet, il dispense à son fils (François Périer) des cours d'hypocrisie bourgeoise. Il était particulièrement antipathique en pédophile dans «L'enfer des anges» (1939) ou en meurtrier dans «L'assassinat du père Noël» (1941), sans parler du clerc haineux qui sévit dans «Les Roquevillard» (1943) de Jean Dréville. Sur une note plus amène, il joue le père de théâtre de Danielle Darrieux dans «Caprices» (1941), l'aubergiste Lillas Pastia de «Carmen» (1943) et, dans «Voyage sans espoir» (1943), un policier aux trousses de Paul Bernard.

De fait, on peut dire que la police lui réussit assez bien : agent de police dans «Bach en correctionnelle» (1939), inspecteur Poussin ou Mollison, finalement commissaire, il en aura grimpé tous les échelons jusqu'au divisionnaire de la P.J. dans «Rafles sur la ville» (1957). Auprès de Fernandel dans «L'acrobate» (1940), on le retrouve, complètement dépassé par l'amnésie volontaire de cet hurluberlu. C'était déjà son emploi, le bégaiement en sus, dans «Raphaël le Tatoué» (1938). Mention spéciale à ses excellentes prestations d'inspecteur perspicace dans «L'homme de Londres» (1943) et surtout «Le rideau rouge» (1952) où il découvre l'univers du théâtre avec une fausse naïveté qui fait merveille. Il emporte notre sympathie dans «Cinq tulipes rouges» (1948) lorsque son commissaire Honoré Ricoul relâche le brave La Puce parce qu'un pêcheur à la ligne ne peut être un assassin. En revanche, sa bêtise suffisante est réelle dans «La femme en rouge» (1946) où il ne comprend rien à l'enquête qu'il est censé diriger. En juge d'instruction de «La Dame d'onze heures» (1947), il n'est pas mieux loti et son neveu Stanislas-Octave Seminario – alias S.O.S. ! – n'a pas grand mal à le berner. D'autres uniformes semblent lui réussir, celui de douanier dans «Ramuntcho» (1937), de gendarme dans «Monsieur Taxi» (1952) ou de curé de l'Ile de Sein dans «Dieu a besoin des hommes» (1950)…

Inquiétant, médiocre ou sympathique à la demande…

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Parmi les personnages inquiétants qu'il se plut à interpréter, on remarque Dandurand, l'assassin exécrable de «Cécile est morte» (1943), démasqué par Maigret (Albert Préjean), ainsi que Marche-à-Terre, le plus redoutable des «Chouans» (1946) de Balzac et Henri Calef. Chez Clouzot, il a toute sa place dans la galerie de corrompus épinglés par «Le corbeau» (1943) : économe de l'hôpital, il se sert impunément dans la caisse et exerce un chantage sur son supérieur hiérarchique. Jean Anouilh, adaptant sa pièce «Le voyageur sans bagage» (1943), lui réserve également un rôle antipathique. Le docteur Parpalaid de «Knock» (1950) est moins fautif mais tout aussi médiocre comme Duveyrier, le nouveau propriétaire de l'immeuble de «Pot-Bouille» (1957), cocu affublé d'un ridicule lorgnon. Déjà, dans «Le journal tombe à cinq heures» (1942), on avait du mal à trouver plaisant ce journaliste chargé des nécrologies qui se réjouissait à l'avance de la mort des célébrités du moment. Pour Henri Calef, il joue un contremaître retors dans «La maison sous la mer» (1946) et surtout un propriétaire terrien détesté de tous dans «Bagarres» (1948) où il engage la belle Maria Casarès comme servante avec l'intention affichée de l'obliger à partager sa couche.

Heureusement, il campe aussi des personnages plus aimables, comme le résistant héroïque de «Jéricho» (1945), Piéchut, le maire de «Clochemerle» (1948), l'ouvrier blessé par balle de «Sous le ciel de Paris» (1950) ou Plantiveau, l'homme à tout faire de la pension sordide tenue par Paul Meurisse et Véra Clouzot dans «Les diaboliques» (1954). Dans «Les espions» (1957), Clouzot lui propose même une promotion : le voilà, fugitivement, directeur d'école. Employé soumis mais époux irascible dans «Millionnaires d'un jour» (1949), il regagne notre sympathie en redécouvrant au bout de vingt-deux ans qu'il aime toujours son épouse, l'adorable Gaby Morlay. Divine surprise dans l'horizon un peu terne de sa filmographie des années 50, son incursion inattendue chez Fellini dans «Les vitelloni» (1953) où il campe un père plus italien que nature, le temps de corriger à coups de ceinturon son don juan de fils !

La retraite malgré lui…

Co-fondateur en 1941 des Studios de Boulogne-Billancourt dont son frère Marcel, industriel nantais, devint le directeur, Jean Brochard subit dans l'immédiat après-guerre une brève suspension de son activité pour avoir participé à des émissions de propagande sur Radio-Paris. Toutefois, dès 1946, on le retrouve à l'affiche de cinq films et ce n'est qu'en 1959 que sa carrière cinématographique s'achève avec «Mademoiselle Ange» où il joue le père de Romy Schneider.

Il participe encore à deux dramatiques de prestige signées Stellio Lorenzi – dont «Le drame des poisons» (1960) – mais la maladie de Parkinson l'oblige à se retirer à "L'Entracte" : c'est ainsi qu'il avait joliment baptisé la maison de Saint-Jean-de-Boiseau en Loire-Atlantique où il aimait se reposer entre deux pièces ou deux films.

Les premiers temps de cette retraite forcée sont encore agréables pour Jean Brochard entouré par son épouse Lina et leur fille adoptive. Il crée même dans sa commune un festival estival, «Les fêtes du Pé». Toutefois son état de santé se dégrade et les dernières années seront éprouvantes comme nous le révèle la correspondance entretenue avec Robert Le Vigan exilé en Argentine.

Lina disparaît en 1970. Moins de deux ans plus tard, le 17 juin 1972, l'Ankou – le serviteur de la mort dans ces légendes bretonnes qu'il évoquait volontiers – le prend en charge dans sa bonne ville de Nantes. Le Vigan s'en émeut : "Un être comme Saint Jean tout de bonté, toujours, finir en de si horribles souffrances !". Il venait de recevoir, bien tardivement, la légion d'honneur mais les spectateurs lui avaient depuis longtemps attribué d'office la palme du meilleur second rôle !

Documents…

Sources : «Mon tour du cinéma en 80 rôles» par Jean Brochard, souvenirs parus dans la revue "Cinémonde" (1949), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Le cinéma, voyez-vous, c'est tellement magnifique que j'ai encore peine à comprendre que tout le monde n'en fasse pas. Enfin, il vaut mieux qu'il en soit ainsi, après tout. Sans cela, je tournerais sans doute moins souvent. Et ça, je ne m'en consolerais pas !"

Jean Brochard
Fin de l'entr'acte…
Jean-Paul Briant (juin 2018)
Éd.8.1.3 : 8-6-2018