Armand BERNARD (1893 / 1968)

Années de jeunesse…

Armand BernardArmand Bernard

Né Armand Joseph Bernard le 21 mars 1893 à Bois-Colombes (92), ce jeune homme est très vite attiré par les planches. À vingt ans, il joue «Les femmes savantes» sur la scène du Théâtre des Arts. Grande tige à la voix grave et la mine placide, il se voit déjà célèbre tragédien.

Lauréat du Conservatoire en 1917, il entre même à la Comédie Française où il ne s’attarde guère. Il a déjà tourné trois films –  dont «Le petit café» (1919) avec Max Linder – lorsque la chance se présente en 1921. Préparant «Les trois mousquetaires», le cinéaste Henri Diamant-Berger le recrute : "Pour Planchet, je choisis Armand Bernard, un tragédien dont l’emphase, les petits yeux et le visage de chèvre malicieuse m’ont toujours paru du dernier comique ; il est si vexé de se voir proposer un rôle de valet qu’il réclame un supplément de 500 francs !".

Quoi qu’il en soit, et malgré l’affection que nous portons à Bourvil et Jean Carmet, Armand Bernard est sans conteste le meilleur interprète de Planchet : son naturel, sa jeunesse, sa drôlerie, par exemple dans la scène du mal de mer, le rendent touchant. Il retrouve son personnage dans «Vingt ans après» (1922) et s’appelle tout bonnement Planchet au générique du film d’André Hugon, «Les deux pigeons» (1922). Le cinéma muet lui réserve encore de beaux rôles auprès de Charles Dullin dans «Le miracle des loups» (1924) et «Le joueur d’échecs» (1926), deux remarquables réussites de Raymond Bernard, sans parler du «Napoléon» (1927) d’Abel Gance.

Au début du parlant, dans «Paris la nuit» (1930), il chante «Passez la monnaie» en s'accompagnant à l'accordéon sur la scène du bar interlope tenu par Marcel Vallée ; les deux complices, qui jouaient les valets des mousquetaires dix ans plus tôt, se retrouvent aussitôt dans «Tumultes» (1931) de Siodmak avec à la clé un rôle de gangster bègue pour Armand Bernard.

Années de succès…

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En réalité, c'est Paul Pauley, une autre rondeur des années 30, qui sera son partenaire privilégié jusqu'à sa disparition prématurée. Dans «L'école des contribuables» (1934), sans cesse houspillé par son beau-père contrôleur des contributions, Armand Bernard joue un fumiste invétéré qui se décide à enseigner l'art de tromper le fisc. Le rond et le maigre se retrouvent dans «La famille Pont-Biquet» (1935), «Œil-de-Lynx détective» (1936) et «Sacré Léonce» (1935) où, déniaisé par une certaine Tototte, Bernard passe allègrement du rat de laboratoire à la longue barbe broussailleuse au rôle improbable de tombeur de ces dames.

Comparse comique de Marie Glory et Jean Murat dans «Dactylo» (1931) puis «Dactylo se marie» (1934), il obtient très vite le premier rôle dans «Tout s'arrange» (1931) de Diamant-Berger ou «Monsieur de Pourceaugnac» (1932), adapté de Molière, sans parler du Professeur Demonio qu'il incarne dans «Le fakir du Grand-Hôtel» (1933) aux côtés de Paulette Dubost. Même lorsqu'il passe «Une nuit de noces» (1935) en compagnie de Florelle, ses lunettes de bon élève et son visage allongé lui confèrent sur l'affiche un air sinistre que l'on retrouve pour «Compartiment de dames seules» (1934) où ce grand échalas croit épouser sa fille pour avoir vingt ans plus tôt séduit sa belle-mère. Lorsque l'on sait que celle-ci est interprétée par Alice Tissot – son acolyte dans dix films  – on comprend mieux son intention de lui offrir "…un manteau en poil de belle-mère… euh…  de chameau !". Le sourire lui revient toutefois lorsqu'il joue, en duo avec Georges Thill, les chanteurs de rues pour «Chansons de Paris» (1934). Les chansons de l'opérette filmée «La Margoton du Bataillon» lui valent d'ailleurs à l'époque un joli succès sur 78 tours dont un inénarrable «Miaou !»

Les rôles de composition lui conviennent à merveille comme celui de Sosie, le valet pusillanime d'Amphitryon, dans «Les dieux s'amusent» (1935) ou Harry Blount, le détective anglais de «Michel Strogoff» (1936). Christian-Jaque, pour qui il aura tourné sept films, lui fait jouer Roger Drapeau, le patron malhonnête et surexcité de Fernandel, dans «Raphaël le tatoué» (1938) et M. Mazeau, le concierge du collège "… extraordinairement angoissé", dans «Les disparus de Saint-Agil» (1938), sans doute son rôle le plus fameux aujourd'hui.

Voleur à la tire reconverti en valet de chambre, il se met au service de Jules Berry dans «Le club des aristocrates» (1937). Fils mal aimé d'André Lefaur dans «Le veau gras» (1939), il cèderait bien au charme d'Elvire Popesco mais se résigne à vivre la vie sans histoire d'un petit pharmacien de province….

Années de déboires…

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Industriel hypocondriaque, il apprend dans «Le monde tremblera» (1939) qu’il va vivre centenaire. Hélas, ce film au titre prémonitoire annonçait les heures les plus sombres de la vie d’Armand Bernard : stigmatisé par l’exposition raciste «Le Juif et la France», il est déchu de sa nationalité par Vichy et ne peut travailler pendant quatre ans. Son retour s’accomplira auprès de Raimu, un de des meilleurs amis, dans «Les gueux au paradis» (1945) où il joue un croque-mort. Imprésario de Tino Rossi dans «Destins» (1946), il interprète Sansonnet, l’ami de «Mandrin» (1947), avant de retrouver brièvement la vedette pour un remake de «Bichon» (1947). Il s’essaie à un rôle sérieux – une fois n’est pas coutume – dans «La femme que j’ai assassinée» (1948) où il joue Dupont-Verneuil, le procureur de la république, et – mine funèbre oblige  – participe au sketch «Une couronne mortuaire» de «Souvenirs perdus» (1950).

Pourtant, tout au long des années cinquante, il semble qu’il s’afflige davantage à chaque prestation. Sur une trentaine de titres, pas la moindre pépite, à l’exception peut-être de trois comédies menées par Sophie Desmarets. «L’île aux femmes nues» (1952) permet de se faire une idée des aléas du métier de comédien : dans ce nanar signé Henri Lepage, notre homme joue le pharmacien Darcepoil qui ne trouve d’autre moyen pour discréditer son rival en politique que de lui mettre dans les bras une chanteuse nommée Pataflan et de l’entraîner dans un camp de nudistes ! «Trois jours de bringue à Paris» (1952), adapté de «La cagnotte» de Labiche, ne lui réussit pas davantage, Couzinet oblige. «Le voyage de M. Perrichon» (1958), pièce du même auteur filmée pour la télévision, sera plus réussie, sans parler du plaisir d’y retrouver Lucien Baroux, un vieux camarade des années 30.

Le théâtre lui apporte aussi quelques compensations, par exemple lorsque Jean Vilar le dirige en 1961 sur la scène du TNP dans «Loin de Rueil», une comédie musicale de Maurice Jarre et Raymond Queneau, où, la mine toujours sinistre, il joue Des Cigales, le "… seul poète méconnu" de son temps. Son dernier film date de 1963 mais on put encore apercevoir Armand Bernard sur le petit écran dans «Les aventures de Monsieur Pickwick» (1964) ou «Le chevalier à la mode» (1967), un an avant sa disparition survenue le 13 juin 1968 à Paris.

Histoire d’oublier les rôles alimentaires, on imagine volontiers qu’il se prenait à chanter avec philosophie ses succès d’antan, et de préférence «Je vois la vie en rose» – chanson extraite de «Dactylo» – plutôt que «J’ai le cafard», une chanson de «Calais-Douvres» (1931).

Années d'incertitude…

Par ailleurs, fort d’un bilan déjà lourd de plus de 110 longs métrages, Armand Bernard se voit souvent attribuer une carrière de chef d’orchestre. Plus curieuse encore serait sa participation à l’orchestration musicale de «Sous les toits de Paris» (1930) de René Clair ou encore «L’âge d’or» (1930) de Buñuel ; il aurait récidivé pour «Le million» (1931), mais le chef d’orchestre qu’il est censé y jouer ne lui ressemble guère. Au total, une quinzaine de musiques de films des années trente – dont «Pension Mimosas» (1935) de Jacques Feyder – portent la signature d’un Armand Bernard.

S'il est avéré que notre homme connaissait bien le solfège, il existe pourtant un Armand Bernard chef d'orchestre qui n'est pas du tout celui que beaucoup de monde semble croire. Par ailleurs, il paraît étonnant que Raymond Chirat n’ait fait aucune allusion à cette corde (abusivement ?) ajoutée à l'art de notre comédien dans le portrait rédigé en 1983 pour son fameux volume consacré aux «Excentriques du Cinéma Français». Attendons-donc d'en apprendre davantage…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Roi du vaudeville gaulois, des imbroglios à caleçons, des calembredaines en tartines, Armand le bien-aimé, loin des studios, s’intéresse à la race chevaline, hante les champs de courses, retrouve Raimu au Fouquet’s et ne tire nulle vanité de sa gloire fragile."

Raymond Chirat
…le 4ème mousquetaire
Jean-Paul Briant (juillet 2018)
Éd.8.1.3 : 23-7-2018