Jeanne FUSIER-GIR (1885 / 1973)

Une enfant du sérail…

Jeanne Fusier-GirJeanne Fusier-Gir

"Impossibilité de jouer. Excusez-moi. J'ai passé deux nuits blanches. Ma fille Jeanne vient de faire son entrée dans le monde. Signé Fusier."!

Née à Paris le 22 avril 1885, Jeanne Fusier-Gir connut le rare privilège de voir sa naissance annoncée en scène et, qui plus est, par Coquelin, le créateur de «Cyrano de Bergerac». Comédien célèbre pour son don d'imitation, Léon Fusier ne s'opposera pas à la vocation précoce de ses filles – Berthe sera comédienne et Isabelle musicienne – mais il ne connaîtra rien de leur succès car la maladie l'oblige à se retirer dans une maison de santé où il meurt en 1901.

Jeanne n'a alors que quinze ans. La grande Réjane, amie de son père, la prend sous son aile. Firmin Gémier sera son professeur. C'est dans sa classe qu'elle rencontre un jeune homme de son âge avec qui elle joue la première scène du «Mariage de Figaro» : Jeanne gagne ainsi le privilège de tutoyer pour la vie Sacha Guitry. En 1907, l'affiche de «La clef», une des premières pièces de Guitry, annonce "Madame Fuzier" aux côtés de Réjane et Charlotte Lysès mais la consécration n'arrive qu'en 1917 avec «L'illusioniste» : "Il me donna le petit rôle d'une bonne abrutie qui téléphonait au troisième acte. Cette interprétation me lança".

Guitry père lui prodigue ses encouragements. Rien d'étonnant à ce que le "G" soit devenu sa lettre fétiche, d'autant qu'en 1911 elle devient Madame Girard en épousant le peintre Charles Gir (1883-1941) : sur les affiches de théâtre, elle s'appellera désormais Jeanne Fusier-Gir. Le couple, qui aura deux enfants – Françoise et François –, s'installe dans une petite maison Boulevard de Clichy.

Ses succès au théâtre sont nombreux, de l'opérette «No, No, Nanette» en 1926 à la création de «N'écoutez pas Mesdames» en 1942, une pièce de Guitry qu'elle reprendra en 1952 et en 1962 ; elle y joue Julie Bille-en-bois, une “cocotte” qui fut l'égérie de Toulouse-Lautrec comme le prouve un portrait peint pour l'occasion par Léon Gard "… à la manière de…".

L'âge ne mettra pas un frein à sa carrière puisqu'on la retrouve en 1955 dans «L'éventail de Lady Windermere» d'Oscar Wilde, en 1959 dans «Les choutes» de Barillet et Grédy avec Claude Rich et Dany Saval et en 1964 dans «La voyante» d'André Roussin avec Elvire Popesco.

Douze films chez Guitry…

Jeanne Fusier-GirJeanne Fusier-Gir

Elle tourne, toute jeunette, trois courts métrages muets mais c'est le parlant qui lui convient ; elle attendra sagement son tour jusqu'en 1930, où le marathon commence : elle tournera près de 170 films en 35 ans de présence à l'écran !

Elle dispute à Pauline Carton la place de première pipelette du cinéma français, parfois pour de très courtes apparitions, où elle impose à tout coup son tempérament comique : "C'est à ce don que je dois ma carrière" reconnaîtra-t-elle. Il faut la voir en institutrice coincée dans «Claudine à l'école» (1937) interpréter le rôle tragique d'Agrippine devant sa classe hilare ! Petite, elle se hausse du chignon, le nez en trompette, la voix aiguë, et joue tout aussi bien les bonnes et les concierges que les vieilles filles à l'air pincé : c'est le cas dans «Gargousse» (1938) où, nouvelle Bélise, elle s'imagine que le jovial Bach a des vues sur ses charmes. Elle joue une “Merveilleuse” à l'époque du Directoire dans «Paméla» (1944) où Yvette Lebon ne se prive pas d'ironiser sur sa prétendue beauté. Les maquilleurs ne l'épargnent pas toujours comme en témoigne son rôle de voyante moustachue dans «La loupiote» (1936).

Elle doit à Sacha Guitry l'essentiel de ses titres de noblesse. Interprète sur les planches de dix pièces du Maître, elle joue douze films sous sa direction, entre 1941 («Le destin fabuleux de Désirée Clary») et 1955 pour une brève apparition en aubergiste dans «Si Paris nous était conté». Même s'il coupe au montage sa scène dans «Napoléon» (1954), elle ne saurait lui en vouloir : "Avec lui, on a toujours l'impression de répéter et de travailler entre amis" dira-t-elle.

Ses prestations de servante à la langue bien pendue font mouche à tout coup, de «Donne-moi tes yeux» (1943) à «Toâ» (1949) où, forte de son patronyme de Maria La Huchette,  elle n'hésite pas à ironiser sur Guitry lui-même. Elle joue la mère attentionnée de Lana Marconi dans «Le trésor de Cantenac» (1949) et une fleuriste compatissante dans «La Poison» (1951) où elle console le pauvre Michel Simon affligé d'une épouse infernale. «Le Diable boiteux» (1948) nous la présente en conspiratrice nommée Marie-Thérèse Champignon ! Alors qu'elle campe une révolutionnaire en bonnet phrygien dans «Si Versailles m'était conté» (1953), «Tu m'as sauvé la vie» (1950) l'élève au rang de comtesse, car elle prend à plaisir de grands airs, ce qui lui permet d'obtenir, chez d'autres réalisateurs, les titres de Marquise de Saint-Ange, Comtesse de Malpeignet, Baronne de Pindêche ou de Courtebise, sans parler de Djali, l'ahurissante princesse hindoue qui veut épouser Fernandel dans «Les cinq sous de Lavarède» (1938).

Au rayon des bons films…

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Albert Valentin lui concocte l’un de ses meilleurs rôles dans «Marie-Martine» (1942) en libraire snob bluffée par cet escroc de Jules Berry et secrètement amoureuse de Bernard Blier. Elle déverse son fiel la même année dans «Le voile bleu» où elle a des visées sur Charpin qui lui préfère Gaby Morlay.

En 1943, dans «Le corbeau», elle campe une mercière prompte à crier avec les loups. Toujours chez Clouzot, elle n’est guère plus aimable en dame du vestiaire dans «Quai des Orfèvres» (1947) ou en commère – Mademoiselle Poche ! – dans «Miquette et sa mère» (1949).

D’autres grands cinéastes l’ont réclamée dès les années trente : elle tombe amoureuse du jeune Pierre Brasseur dans «Quick» (1932) de Robert Siodmak, joue la concierge désagréable de «Divine» (1935) de Max Ophüls et travaille sous la direction de Christian-Jaque, Marcel L'herbier ou Maurice Tourneur.

Julien Duvivier la choisit à trois reprises, d’abord pour de petits rôles – une chanteuse dans «L’homme du jour» (1936), une marchande de journaux dans «Carnet de bal» (1937) – mais dans «Marie-Octobre» (1958), fidèle gouvernante de Paul Meurisse, elle prend plaisir à houspiller toutes les vedettes présentes et particulièrement ce vieux briscard de Paul Frankeur.

In extremis, elle intervient en vieille toquée dans «Du mouron pour les petits oiseaux» (1962), l’un des derniers Carné dont elle est presque le seul atout. Surtout, elle brille dans «Falbalas» (1945) de Jacques Becker où, mauvaise tête mais bon cœur, elle dirige une armée de petites mains au service du génial couturier incarné par Raymond Rouleau. Reconnaissant, celui-ci la rappelle pour une émouvante prestation dans «Les sorcières de Salem» (1956) : lorsqu’elle marche vers la potence auprès d’Yves Montand, on ne peut malgré tout s’empêcher de penser qu’elle va s’en sortir par quelque facétie…

Au rayon des “nanars” : Maison Couzinet et associés…

Jeanne Fusier-GirJeanne Fusier-Gir

Bien sûr, les panouilles alimentaires n'ont pas manqué, et ce dès les années trente : il est vrai qu'elle participe à soixante films – courts métrages compris –  entre 1930 et 1936 ! Peut-être y dénichera-t-on  quelques pépites – le «Crainquebille» de Baroncelli en 1933 ? – mais ne rêvons pas : «Le coq du régiment» (1933), «Un tour de cochon» (1934) ou «Trois artilleurs au pensionnat» (1937) ont peu de chance d'entrer un jour au Panthéon du cinéma.

À partir de 1951, elle fréquente assidûment la Maison Couzinet et ses improbables nanars : second rôle dans «Quand te tues-tu ?» (1952) ou «La famille Cucuroux» (1952) – vieille sourdingue, elle se soûle au cognac et tombe amoureuse d'un Peau-Rouge – elle atteint le haut de l'affiche dans «Le congrès des belles-mères» (1954) : ex-cuisinière devenue baronne, elle n'a pourtant pas de quoi pavoiser, surtout quand son affrontement avec le pauvre Larquey tourne à la pantalonnade. Au moins les deux vieux complices eurent-ils le plaisir entre deux scènes d'échanger quelques conseils de jardinage, leur passion commune… Était-il bien raisonnable de se retrouver par deux fois – en 1935 et 1950 – au générique d'«Et moi j'te dis qu'elle t'a fait de l'œil» ? Elle a un peu plus de chance en tante à héritage dans «Les femmes sont des anges» (1952) ou en protectrice de Bourvil dans «Le trou normand» (1952) face à cette harpie de Jane Marken. Même maltraitée par des cinéastes médiocres – Jayet, Pujol ou Loubignac – Jeanne Fusier-Gir conservera jusqu'au bout la sympathie des spectateurs qui se souviennent de ses meilleurs rôles.

L'âge venant, elle connaît enfin le luxe de choisir ses rôles : "Lorsqu'on me propose un film qui me plaît, je n'hésite pas, j'accepte, et cette fois pour le plaisir". Plaisir de renouer avec d'anciennes connaissances comme Fernandel dans «Les vignes du Seigneur» (1958) ou Suzanne Dehelly dans «Cadavres en vacances» (1961) pour un ultime rôle de vieille fille ; plaisir de croiser pour la première fois Jean Gabin dans «Le jardinier d'Argenteuil» (1966), son dernier film, où elle joue une altesse aux cheveux rouges qui dispute une partie de bataille acharnée avec Curd Jürgens ; plaisir d'être dirigée sur le petit écran par son fils François Gir – l'ex-assistant de Sacha Guitry est devenu réalisateur – dans «Châteaux en Espagne» (1958) ou «Gerfaut» (1966)…

À 82 ans, Jeanne se retire dans sa petite maison de la Place Blanche où elle se consacre à ses chrysanthèmes et à sa famille : "Jeanne Fusier Gir ne veut plus jouer qu'avec ses petits-enfants !" titre "L'Écho de la Mode" en 1970. L'actrice meurt à Maisons-Laffitte le 24 avril 1973. C'est dans le Val-d'Oise, à Grisy-les-Plâtres, où se trouvait l'atelier de son mari qu'elle repose aux côtés de Charles Gir.

Documents…

Sources : «Marguerite Pierry et Jeanne Fusier Gir, deux actrices ambiguës amies de Sacha Guitry» de Yves Uro (éditions L'Harmattan, 2015), interview de Jeanne Fusier-Gir dans «Télé 7 Jours» en octobre 1966, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Et moi j'te dis qu'elle t'a fait de l'œil !"

Citation :

"Je suis fière que Gémier, ce grand homme de théâtre, ait dit que j’avais été une des plus convaincantes Ophélie qu’il ait vue… Mais vous voyez, pour gagner sa vie, c’est une grande chance que d’être comique. Je le suis et, finalement, c’est à ce don que je dois ma carrière"

Jeanne Fusier-Gir
Jean-Paul Briant (mars 2019)
Éd.8.1.4 : 8-3-2019