Jacques VILLERET (1951 / 2005)

Tourangeau, coeur fidèle…

Jacques VilleretJacques Villeret

Jacques Villeret est né le 6 février 1951, à Loches, petite ville d'Indre-et-Loire au sud-est de Tours, sous le nom de Mohamed Boufroura. De son père d'origine kabyle, Ahmed Boufroura, il n'apprendra l'existence qu'à l'adolescence et aura la surprise, la notoriété venue, de le rencontrer au détour d'une sortie des artistes. Car ses parents se séparèrent alors que l'enfant n'avait que 9 mois. Annette, sa mère, épousera Raymond Villeret, agent technique d'un établissement scolaire de la métropole régionale, et poursuivra son activité de coiffeuse dans le salon qu'elle dirige, à Loches même. Homme responsable, Raymond reconnaîtra l'enfant auquel il donnera une petite soeur, Ghislaine.

De cette enfance tourangèle, heureuse et paisible, Jacques ne garde que de bons souvenirs, souvent partagés avec cette grand-mère qu'il adore. Issu d'une lignée paysanne, il en gardera l'amour de la nature, la nostalgie des promenades dans les bois, la griserie aventureuse de la chasse aux vipères et la patience du pêcheur acquise au fil de longues heures consumées sur les rives d'une Indre encore poissonneuse. Sportif, il pratique le vélo avec mérite, handicapé par cette rondeur persistante qui le fera longtemps confondre avec son collègue Maurice Risch. Mais c'est le spectacle et l'exercice du football qui le captivent plus que tout…

Jacques ne sera pas pompier…

À 7 ans, un beau jour, il déclare à qui veut l'entendre qu'il sera acteur quand il sera grand, décision dont il aura toujours du mal à s'expliquer l'origine. Et ce n'est pas l'écoute et la vision de Jacques Brel, qu'il a le plaisir d'admirer sur scène, qui le fera changer d'avis ! À son passage chez les Éclaireurs il devra ses premières expériences du jeu dramatique.

Timide, complexé par son physique, Jacques se réfugie dans l'art comique, encouragé par ses camarades. Garçon simple, il fuit autant que possible les complications. Au lycée Descartes de Tours, un ancien séminaire transformé en établissement scolaire, il se montre bon élève et laisse un souvenir agréable à son compagnon de classe, Dominique Bussereau, futur ministre de l’Agriculture. Aux abstractions des mathématiques il préfère les matières littéraires. Studieux, il décroche une bourse de voyage Zellidja qui lui permettra de partir à l'étranger pendant plus d'un mois.

Poursuivant son ambition affirmée, il s'inscrit aux cours du Conservatoire de Déclamation de la ville de Tours et fait, dès le 2 février 1966, une première apparition sur la scène du Palace-Cinéma de Loches, dans une pièce de Roger Ferdinand, «Les J3 ou la nouvelle école». L'année, qui se conclue traditionnellement par les examens de passage, lui permettent de remporter les premiers prix de comédies classique et moderne en donnant notamment un extrait de «Jean de la Lune» de Marcel Achard devant Denise Gence et Samson Fainsilber.

Dès lors, son entourage extra-familial lui suggère de “monter” à Paris, mais ses parents se montrent inflexibles: "Passe ton bac d'abord". Ce qu'il fait brillamment au terme des deux années d'études qu'il lui reste à suivre. Quelques jours après avoir satisfait aux exigences parentales, le jeune homme gagne la capitale à bord d'un camion de passage…

Tourangeau chez Molière…

Jacques VilleretJacques Villeret (1975)

Décidé à accomplir son destin une fois installé dans la grande ville, Jacques Villeret s'inscrit au Cours Simon afin de préparer le concours d'entrée au Conservatoire National d'Art Dramatique. Il se présente plein d'espoir dans la classe où ne devrait pas tarder à apparaître le célèbre comédien qu'il admire tant, Michel Simon. Mais quand se présente un René homonyme, il se retire, déçu et piteux !

Il rejoint alors la troupe de Marcelle Tassencourt, comédienne, metteuse en scène et directrice du Théâtre Montansier de Versailles, qui lui a laissé une carte de visite lors de son passage à Tours. Bien reçu, il côtoie une pléiade d'apprentis-comédiens appelés à se faire un nom, sinon à devenir célèbres comme le seront de Roland Blanche ou Patrick Chesnais. Rapidement, il obtient un rôle dans l'unique représentation de la pièce «Hoche le patriote».

En 1970, enfin admis au Conservatoire de Paris, il y a pour compagnons de promotion Sabine Azéma, André Dussollier, Jean-François Balmer, Richard Berry, Daniel Mesguisch… et se lie d'amitié avec un "ancien", Francis Perrin. Élève de Louis Seigner, qui lui fait découvrir les grands textes classiques, il s'ouvre véritablement à l'art dramatique sous la direction de ce monument de la Comédie Française bientôt en fin de carrière. Parallèlement, il Interprète des sketches dans les cabarets avec l'ami Perrin, complice de la première heure. Engagé au restaurant "Ka Créole" de Montparnasse, il y assure tous les soirs une animation appréciée et parvient rapidement à une autonomie financière sans jamais vraiment manger "de la vache enragée". En janvier 1972, il monte sur la scène du Palais de Chaillot pour dévorer «Des frites, des frites, des frites», un spectacle mis en scène par Gérard Vergez. En mars de la même année, il enchaîne avec «Occupe-toi d'Amélie» au Théâtre des Célestins de Lyon. Le petit écran lui ouvre également ses plateaux pour une courte apparition dans une représentation «Au théâtre ce soir : Histoire d'un détective». L'année suivante, il rejoint Jacques Weber qui met en scène «Les fourberies de Scapin» au Théâtre de Reims alors dirigé par Robert Hossein.

En juillet 1973, au terme de deux années d'études, Jacques Villeret présente le concours de sortie du Conservatoire en jouant le Pierrot du «Dom Juam» de Molière ainsi qu'une scène du «Brave soldat Schweik». Il décroche, comme d'autres collègues, un second prix de comédie, une année rare où il n'y eut pas de récompense suprême. Les portes de la Comédie Française, entr'ouvertent par Jean-Paul Roussillon ou Jacques Charon, se referment sur l'opposition de Pierre Dux, convaincu que son comique ne correspond pas au répertoire de la Grande Maison.

Et chez Lumière…

En 1972, à la recherche de jeunes comédiens destinés à alimenter la pléthorique distribution de son prochain films, «R.A.S.», Yves Boisset remarque Jacques Villeret qu'il incorpore dans son régiment disciplinaire d'appelés de la classe 1956 devant servir en terre algérienne. Marqué par de multiples tracasseries organisées par le gouvernement français et relayées par le ministère des armées, ce tournage difficile et perturbé permet néanmoins à Jacques de découvrir ce monde nouveau du septième art qui ne va pas tarder à lui tendre les bras. Mais les débuts ne sont pas faciles : si Boisset lui renouvelle sa confiance pour «Dupont Lajoie» (1974) aux côtés de son "pays", Jean Carmet, l'apparition demeure des plus minimalistes.

Certes, les propositions cinématographiques tombent, mais restent encore décevantes : figuration intelligente pour «Un amour de pluie» (1974), scènes coupées au montage pour «La gueule ouverte» de Pialat (1974), court métrage de Gérard Mordillat intitulé «La choisie» (1974), gendarme sur un petit écran dans «Sérieux comme le plaisir»,… Pas de quoi satisfaire les ambitions de notre Lucien de Rubempré indroligérien.

Alors reste le cabaret où la proximité du public constitue chaque soir un véritable combat pour ce comédien timide et réservé.…

Tourangeau prend son vol…

Jacques VilleretJacques Villeret

En 1974, Jacques Villeret décroche un tout petit rôle dans la chronique séculaire de Claude Lelouch, «Toute une vie» : oh pas grand chose, mais ça ne se refuse pas. Subjugué, le réalisateur devine tout ce qu'il pourrait tirer de ce comédien au physique et au jeu si particuliers. L'année suivante, il en fait le compagnon de mauvaise route de Jacques Dutronc dans «Le bon et les méchants» (1975), une comédie douce-amère sur fond d'Occupation où les héros, gracieusement accompagnés par Marlène Jobert, profitent de l'incertitude de l'Histoire bien plus qu'ils ne songent à l'écrire. Avec ce film, notre bonhomme acquiert une petite notoriété publique au-delà de La Grande Couronne.

Et puisque l'époque est à la collaboration, nous n'en compterons pas moins de huit entre le metteur en scène et sa nouvelle vedette. «Si c'était à refaire», entre Catherine Deneuve et Anouk Aimée, en fait un agent immobilier pour une courte scène. Mais Lelouch sait où il va et fait de Villeret un des deux Robert de sa comédie satirique «Robert et Robert» (1978), la paire étant complétée par Charles Denner. Ces Robert-là, clients d'une même agence de voyage, vont partager leur solitude main dans la main, faute de trouver chaussure à leur pied. Nul doute que, pour la première fois, le scénario ait été écrit autour des deux acteurs, et notamment de Villeret que Lelouch propulse litéralement sur la scène de l'Oympia pour un sketch plus ou moins volontairement comique. Banco ! l'acteur rondouillard décroche le César du meilleur second rôle, alors qu'il en partageait le premier avec son compère toujours mal assuré.

Refusant de tomber dans le piège de la répétition, Villeret refuse les nombreux costumes de timides et de sots qu'on ne manque pas de lui proposer, préférant se réfugier dans l'univers confortable de Maître Lelouch («À nous deux» en 1979, «Les uns et les autres» en 1980, «Édith et Marcel» en 1982).

Pédale douce…

Au terme de cette décennie, on pourra estimer que Jacques Villeret aura parcouru la partie la plus personnelle de sa filmographie avant que sa bonhommie ne lui impose des costumes taillés sur mesure. Dans «Les naufragés de l'île de la tortue», film à petit budget de Jacques Rozier (1974) mené par Pierre Richard, il campe 'Petit Nono' en ayant pour complice de voyage un 'Gros Nono'' bien enrobé sous les replis épidermiques de Maurice Risch : de cette proximité date la confusion dont ils font encore l'objet de la part des profanes. Les deux Nono composeront tout naturellement le sujet d'un court-métrage du même Rozier, «Nono Nénesse» (1975).

En 1978, Jean-François Stévenin, un autre ami du Conservatoire, se souvient de lui jusqu'à en faire l'un des deux héros du «Passe-montagne», sa première réalisation dont il a également écrit le scénario et s'est réservé l'incarnation du second héros. Cette histoire d'hommes rêveurs, de poètes perdus, remarquée par la critique, ne retiendra pas pour autant toute l'attention espérée des spectateurs.

Avec «Confidences pour confidences», le plus beau film de Pascal Thomas à ce jour, Villeret confirme son éloignement du comique grossier. Il poursuit dans la même veine avec «Mais où est donc ornicar ?» de Bertrand Van Effenterre, ne serait-ce que pour un court rôle de patron de garage. Plus tragique, il parcourt «Un balcon en forêt» (1978) sous les ordres d'Humbert Balsan, son chef de patrouille lors cette la Drôle de Guerre qui ne s'achèvera pas dans la joie. Sélectionné au Festival de Cannes dans la section "Un certain regard", l'oeuvre ne connaîtra pas davantage le succès.

Pour autant, Villeret n'abandonne pas la scène. En 1975 il donne son premier "one man show" au Théâtre des Blancs Manteaux, créant à cette occasion la fameuse parodie des films d'Ingmar Bergman : une année de représentations ponctuée par un enregistrement produit par Eddie Barclay. Il prolongera l'expérience au Théâtre de la Gaieté Montparnasse (1978) dont il occupera la scène pendant plusieurs mois…

À Tourangeau les mains pleines…

Jacques Villeret… pêcheur devant l'Éternel

L'acteur estime que son temps est venu de changer de statut. En 1979, Claude Zidi n'hésite pas à en faire la tête d'affiche de «Bête mais discipliné» en utilisant tous les talents tennistiques que la profession lui reconnaît. Nonobstant la confiance que le public accorde au réalisateur, le résultat repose essentiellement sur ses épaules. Centrée autour du thème "le plus bête n'est pas toujours celui qu'on croit", l'oeuvre se fait démolir par une critique assassine. Si Jacques Villeret s'en tire avec des honneurs complaisants, l'affaire n'en constitue pas moins le premier échec de Zidi. «Rien ne va plus» l'avertit Jean-Michel Ribes (1979) en lui permettant de camper une dizaine de personnages dans un enchaînement de saynètes plus ou moins liées, comme il en est d'un spectacle de cabaret. Si Villeret se sent à l'aise, le public continue à “traîner des savates”. Alors l'acteur rentre dans le rang des seconds couteaux. Ainsi en est-il de «Malevil» (1980), une histoire dramatique et philosophique ancrée dans un espace ravagé par un accident nucléaire.

Les résultats le remettant à la place de faire-valoir de partenaires plus rentables, il est choisi par un De Funès sur le retour pour revêtir qui aurait pu être un carcan, la combinaison de l'extra-terrestre un peu niais de «La soupe aux choux», une sorte de gros navet appelé à remplir la marmite, acompagné de borborygmes gras et autres flatulences nauséabondes. S'il apprécie son célèbre compère, l'E.T. n'en refuse pas moins de le seconder dans «Le gendarme et les extra-terrestres» : jugeant le scénario par trop insuffisant, il laisse la place à… Maurice Risch ! Lui préfère traîner à la brasserie de la gare du Nord pour apprendre les rudiments du métier de serveur avant de devenir «Garçon !» derrière un Yves Montand caractériel, sa performance débouchant – au grand dam de son supérieur – sur une nomination au César du meilleur second rôle. Au rayon des déceptions, il se voit recaler au profit de Coluche, puis finalement (putain de camion !) de Daniel Auteuil sans son espoir d'incarner l'Ugolin de «Jean de Florette» : Montand aurait-il eu son (vilain) mot à dire ?

La sauce prend mieux avec Jean-Paul Belmondo aux côtés duquel il joue «Les morfalous» (1984) en caporal Béral freinant des quatre fers. Et lorsque celui-la montera un «Hold-Up» aventureux (1985) avec l'audace qu'on lui connaît, il sera le grain de sable venu gripper cette machine pourtant bien huilée. Certes, de telles collaborations le placent au devant de l'écran, mais il est bien difficile de le crever à côté d'aussi grosses pointures…

et le coeur gai…

Le 26 décembre 1979, après deux années de vie commune, Jacques Villeret épouse Irina Tarassov, fille d'un producteur, speakrine et actrice à ses heures perdues, dont il adopte le fils né d'une précédente union, Alexandre. Le couple s'installe dans un appartement parisien proche des Champs-Élysées. Rapidement, Irina devient l’impresario, la secrétaire et la gestionnaire des affaires de l'acteur, bien au delà de ces préoccupations terrestres.

Le 15 janvier 1980, celui-ci occupe neuf semaines durant la scène du Théâtre Bobino pour un one man show agrémenté de nouveaux sketches, dont certains écrits par Jean-Louis Dabadie, et qui finiront comme les précédents, gravés pour l'éternité dans un sillon de vinyle. Il enchaîne avec le Théâtre de la Ville en 1981, puis l'Espace Cardin en 1983, avant de mettre un terme définitif à cet exutoire commode.

En 1982, rencontre importante, il entre dans le monde hermétique de Jean-Luc Godard qui lui offre, dans «Prénom Carmen» (1983), une scène devenue fameuse où, allez savoir pourquoi, il mange avec ses doigts une compote pour enfants dans les toilettes d’une station service. Cinq ans plus tard, ce dernier en fera l'individu-fil rouge de «Soigne ta droite» (1987), un film dont on se demande encore s'il est à prendre au sérieux.

«Circulez, il n'y a rien à voir» prévient Patrice Leconte à la une de son nouveau film (1982). Ils furent nombreux à le prendre au mot ! Plus intéressante sur un plan artistique est cette composition à contre-emploi de tueur psychopate dans «Effraction» de Daniel Duval (1982), où Villeret apparaît par moment grimé d'une perruque blonde et de fausses moustaches.

Le Théâtre l'accapare en cette fin des années 80. Au Montparnasse, «C'est encore mieux l'après-midi» nous assure Ray Cooney adapté par Jean Poiret et sur une mise en scène de Pierre Mondy (1987). À condition de ne pas avoir «Un fil à la patte» précise Georges Feydeau (1989), toujours revisité par Pierre Mondy. De 1989 à 1992, le comédien jouera de «La contrebasse» au Théâtre Marigny, soliloque sur une mise en scène de Philippe Ferran qui débouchera sur 600 représentations à salle pleine !

Le retour de Tourangeau…

Jacques VilleretJacques Villeret "Césarisé"

Au mitan des années 80, Jacques Villeret renoue avec le succès cinématographique. Tête blanche d'affiche sur «Black Mic Mac» (1985), il a pour partenaires, entre autres, Daniel Russo, père de la petite Charlotte (1981) dont il est devenu le parrain. Si «Les frères Pétard» ne donnèrent qu'un feu mouillé, «L'été en pente douce» (1987), où il personnifie à nouveau un benêt virginal, l'oppose à Jean-Pierre Bacri avec davantage de bonheur. Satisfaction non négligeable, «Mangeclous» (1988) lui permet de se mesurer, outre Pierre Richard, à de nouveaux collègues reconnus, comme Bernard Blier ou Jacques Dufilho.

En 1991, Jean-Paul Belmondo achète le Théâtre des Variétés. Deux ans plus tard, ami fidèle, il en ouvre les portes à Francis Veber, de retour à l'art dramatique avec une nouvelle pièce, «Le dîner de cons : les protagonistes en sont Claude Brasseur et Jacques Villeret, le metteur en scène à nouveau Pierre Mondy. Le sujet en emprunte à cette vilaine manie qu'avaient les surréalistes d'organiser ce genre de rencontre où chacun se doit de présenter un “con” afin d'en savourer les aphorismes. Au terme de près d'un millier de représentations, tournées comprises, il faut bien parler de triomphe. Triomphe prolongé par une adaptation cinématographique (1998) pour laquelle, contrairement aux autres, l'absence de Villeret ne pouvait être envisagée : ce François là avait Pignon sur rue ! Les César 1999 couronnèrent le tout de trois César, dont celui du meilleur acteur, pour la première fois – à certains n'en déplaise – attribué à un con !

Quelle ne fut pas la surprise des téléspectateurs de cette fin de siècle de retrouver l'acteur sous les traits de Georges Mandel derrière la plaque vitrée de leurs petits écrans ! Si elles l'éloignent du cinéma, les années 90 le ramènent au théâtre. Pour autant, à la fin de la décennie, ils furent nombreux à aller voir le Riton des «Enfants du marais» (1998) qui ne le sont que dans leurs têtes. Le plaisir de tourner avec Jean Becker amena notre vedette à accepter de succéder à Michel Simon, son idole manquée, dans une reprise du scénario de Sacha Guitry («La Poison», 1951), rebaptisé «Un crime au paradis» (2000). Deux années plus tard, à nouveau affublé d'André Dussolier, son compagnon de Conservatoire, il labourait pour le même Becker d'«Effroyables jardins» sous la botte allemande…

Rien ne va plus !

En 1989, Jacques Villeret adapte pour lui-même une pièce anglaise, «Jeffrey Bernard est souffrant», mettant sur scène un alcoolique assoupi dans un bar au-delà de l'heure de la fermeture. À son corps défendant, d'aucuns y entrevoient une interférence avec la passe destructrice que traverse le comédien. Son épouse Irina dénoncera plus tard, en un récit biographique signé d'un nom qui n'est plus le sien (2005), ce penchant pour la dive bouteille comme la cause principale de leur divorce (1998).

Comble de malheur, les contrôleurs du fisc lui tombent dessus, réclamant arriérés d'impôts et pénalités avenantes. S'il obtient l'échelonnement de sa dette, il ne s'en retrouve pas moin sur la paille. Son engagement financier dans le film de Jean-Pierre Mocky, «Le furet» (2003), petit budget mais désastre économique, n'arrange rien à l'affaire. Alors il met les bouchées doubles, tournant pas moins d'une dizaine de films dans les cinq dernières années qu'il lui reste à vivre. Si «Malabar Princess» (2003), oeuvre intimiste, et «Les âmes grises», drame sombre, nous rappellent l'étendue de sa palette, «Iznogoud» (2004) n'est pardonnable qu'à la lecture de ces difficiles circonstances. Toutefois, le président de la République Jacques Chirac, plus indulgent que son ministre des Finances, ne craindra pas de (faire) accrocher à sa boutonnière, à l'aube de l'année 2003, le ruban d'une Légion d'Honneur qu'il ne portera pas souvent.

Sur un plan sentimental, Jacques Villeret se relève de son échec conjugal après avoir fait la connaissance, lors d'une tournée (2002), de Seny, une authentique (?) princesse sénégalaise qui entreprend de l'aider à sortir de l'ornière dans laquelle il s'embourbe. Le couple envisage de se marier lorsque le corps de l'acteur, fatigué par les vagabondages nocturnes et les vapeurs éthyliques, s'éteint le 3 février 2005, dans la petite commune de Perusson.

Tourangeau n'est plus de ce monde. "Si rien n'a vraiment changé, si tout est tout pareil, il va quand même nous manquer… un essentiel."

Documents…

Sources : «Jacques Villeret, le comique angoissé» de Philippe Durant (éditions Fabre, 2005), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je me méfie des gens qui ne sont pas timides, ce n'est pas normal."

Jacques Villeret
"Je suis timide mais je me soigne…"
Christian Grenier (mai 2019)
Timide et complexé…

"Gamin, quand vous êtes rond, vous faites face à des enfants quine prennent pas de gants. Ce sont des moments assez humiliants.

Je m'écrasais. Je finissais par penser qu'ils avaient raison et que je n'arriverai jamais à rien.

Heureusement, j'avais le rire pour contrer les attaques…"

"Jacques Villeret" par Philippe Durant (2005)

Claude Lelouch…

"Tourner avec Lelouch, c'est un vrai plaisir. Il n'y a jamais de heurts.

Ce climat de confiance est très important : il laisse chez l'acteur la faculté d'imaginer, de créer.

On joue dans les deux sens du terme : jouer la comédie et s'amuser. On ne se prend jamais la tête avec les mains pour se demander ce qu'on va faire.

Claude est si parfaitement maître de sa technique qu'on pourrait se promener entoute liberté sur le plateau sans que se posent des problèmes d'angles de prises de vues ou d'éclairage."

"Jacques Villeret" par Philippe Durant (2005)

Les démêles avec le fisc…

"Je dormais sur mes deux oreilles et je me suis retrouvé à mon insu à devoir au fisc une somme importante dont je n'étais pas responsable, qui a mis à bas trente ans de travail.

Au jour d'aujourd'hui, que l'on me croie ou non, je n'ai que mes chaussettes et mon travail. L'argent que je gagne maintenant, il est immédiatement remis aux impôts qui ne cessent de me harceler parce que, pour eux, je suis responsable…

Je n'ai jamais eu ni bateau, ni voiture de sport, ni maîtesse Je n'ai fait que travailler. Je vais prouver qu'il y a une injustice !"

Jacques Villeret, Paris Match

Éd. 9.1.4 : 24-5-2019