Donald CRISP (1882 / 1974)

Vérités et mensonges…

Donald CrispDonald Crisp

Né à Londres (Angleterre), dans le district de Bow, le 27 juillet 1882, le futur Donald Crisp est issu d’une famille modeste de dix enfants.

On imagine qu’il montra très tôt un goût certain pour l’affabulation, au point qu’il s’avère difficile de distinguer le vrai du faux dans les récits divergents de ses années de jeunesse. C’est ainsi qu’il s’inventa sur le tard une date et un lieu de naissance erronés en 1880 à Aberfeldy en Écosse. À l’appui de ses dires, il prenait volontiers un accent écossais pur malt du meilleur effet !

Selon l’inspiration du moment, il faisait de son père un fermier, un ouvrier ou… le médecin personnel du roi Edouard VII ! On peut même émettre quelques doutes sur la réalité de ses études à Eton ou Oxford ; sa participation à la Guerre des Boers en 1900 paraît toutefois avérée.

Une certitude : il émigre aux États-Unis en 1906 et devient d’abord chanteur d’opéra dans la compagnie de John C. Fisher. George M. Cohan – le fameux show man incarné par James Cagney dans «La glorieuse parade» (1941) – l’engage comme directeur de plateau. C’est à cette époque qu’il rencontre celui qui sera son mentor et ami, David Wark Griffith, qu’il va suivre à Hollywood…

À l'ombre de Griffith…

Donald CrispDonald Crisp

George William Crisp signe sous le nom de Donald Crisp son contrat avec la Biograph où il s'active de 1909 à 1913 avant de rejoindre la Mutual Films en même temps que Griffith. D'abord figurant, il tourne une vingtaine de courts métrages en 1911, volontiers policeman ou domestique, parfois mendiant ou peau-rouge, il se plie à toutes les tâches, passant d'une comédie de Mack Sennett – «Mabel plongeuse» (1911) où il parade en maillot de bain – à l'un des tout premiers westerns, «The Mountain Rat» (1914) de James Kirkwood.

À la même époque, Griffith en fait son assistant à la mise en scène. Avec les sœurs Lillian Gish et Dorothy Gish, Mary Pickford, Mae Marsh ou Lionel Barrymore, il fait partie de ces pionniers que l'on retrouve au générique des courtes bandes signées D.W. Griffith entre 1910 et 1914. Dans le cas de Donald Crisp, on en compte une trentaine, dont «The Miser's Heart» (1911), «The Musketeers of Pig Alley» (1912) ou «The Sheriff's Baby» (1913). «The Bracelet», un court métrage de 1913, lui donne le premier rôle. Griffith en fera l'interprète du général Grant dans «La naissance d'une nation» (1915) dont Crisp dirige quelques scènes de bataille ; sur «Intolérance» (1916), il ne sera que figurant mais il trouve un rôle majeur, deux ans plus tard, dans «Le lys brisé» (1919) où, comme dans «The Battle of the Sexes» (1914), sa fille est jouée par Lillian Gish.

Poussé par son maître et ami Griffith, il débute dans la réalisation en 1914 : «The Mysterious Shot», interprété par Dorothy Gish et Donald lui-même, est le premier des treize courts métrages qu'il met en boîte cette année-là. Tout en paraissant à l'occasion devant les caméras de Christy Cabanne ou Allan Dwan, il s'attelle à la réalisation d'un premier long métrage, «Ramona» (1916), où il ne tient qu'un rôle secondaire.

Jusqu'à l'avènement du parlant, il sera avant tout réalisateur et dirigera William Boyd, Lupe Velez, Bessie Love ou Douglas Fairbanks qu'il met en scène dans le fameux «Don X, fils de Zorro» (1925) où il s'octroie, pour le plaisir, le rôle du redoutable Don Sebastian. Abordant tous les genres, il passe du film d'aventures historiques – comme «The Fighting Eagle» (1927) avec Rod La Rocque – au drame contemporain ou même à la comédie burlesque puisqu'il demeure dans nos mémoires comme le co-réalisateur de «La croisière du Navigator» (1924) dont le générique précise : "Directed by Donald Crisp and Buster Keaton". Au total, il dirige soixante-douze films, tous métrages confondus, mais referme la parenthèse en 1930 avec «The Runaway Bride» (1930), une comédie sentimentale interprétée par Mary Astor.

S'il se fait alors un peu oublier comme comédien, on peut tout de même le voir en kilt dans «The Bonnie Brier Bush» (1921) – dirigé par un certain Donald Crisp – ou composant une extraordinaire figure de pirate écossais allié de Douglas Fairbanks, «Le pirate noir» (1926). Il tient même la vedette d'une épopée de Roy William Neill, «Les Vikings» (1928), où il joue le précurseur de Christophe Colomb, l'Islandais Leif Erikson, découvreur du continent américain en l'an 1000 !

Le grand “second rôle” des studios Warner…

Donald CrispDonald Crisp (1941)

Le passage au cinéma parlant ne lui posa aucun problème. Avec déjà vingt ans de carrière au compteur, il fait preuve d’un jeu solide et efficace qui lui permet de figurer en bonne place auprès de grandes stars comme John Barrymore – l’inquiétant «Svengali» (1931) – ou Jean Harlow – «La belle de Saïgon» (1932) – qu’il tente vainement de séduire. Sobre et bourru, il joue le médecin d’un petit village écossais dans «The Little Minister» (1934) avec Katharine Hepburn, qui sera sa fille dans «La rebelle» (1936) et sa reine (d’Écosse !) dans «Marie Stuart» (1936).

Sous contrat à la Warner, il sera le partenaire privilégié des plus grandes vedettes maison, comme Bette Davis (six films en commun) ou Errol Flynn (cinq films). C’est ainsi que, dans «Une certaine femme» (1937), il joue un père fortuné et intraitable qui gifle son grand fiston Henry Fonda afin de briser son union avec Bette Davis. Au contraire, dans «Nuits de bal» (1938), il campe un journaliste sportif, soutien fidèle du couple Bette Davis-Errol Flynn. Dans «La vie privée d’Elisabeth d’Angleterre» (1939), il penche courageusement du côté d’Essex-Flynn plutôt que de celui de la reine Bette et tient un rôle similaire dans «L’aigle des mers» (1940) où, face à Flynn, la même reine est cette fois jouée par Flora Robson. Colonel de l’armée des Indes, il périt au cours de «La charge de la brigade légère» (1936) avant de retrouver Flynn dans un cadre militaire pour «La patrouille de l’aube» (1938) où il seconde efficacement Basil Rathbone à la tête d’une escadrille pendant la Première Guerre Mondiale. On le retrouve, protecteur et rassurant, à l’affiche d’excellents films de Bette Davis comme «L’insoumise» (1938) ou «La vieille fille» (1939).

Tantôt bienveillant, tantôt intransigeant, Donald Crisp aima incarner des personnages à l’autorité manifeste, qu’ils soient médecin comme dans «Les hauts de Hurlevent» (1939), policier comme dans «Le mystérieux docteur Clitterhouse» (1938), juge au Far West dans «Terreur à l’Ouest» (1939), prêtre ou moine comme dans «Brother Orchid» (1940) ou avocat de la défense comme dans «La vie d’Émile Zola» (1937). Se souvenant de son personnage du «Lys brisé», il est l’entraîneur de boxe de James Cagney dans «Ville conquise» (1940). On le retrouve même au nombre des marins mutinés contre l’intraitable Capitaine Bligh (Charles Laughton) dans «Les révoltés du Bounty» (1935)…

Total respect pour le vétéran !

Donald CrispDonald Crisp (1948)

À soixante ans, revêtu de son uniforme de colonel de réserve, il reçoit l'hommage de ses pairs en remportant l'oscar du meilleur second rôle masculin pour «Qu'elle était verte ma vallée». Il faut dire que son interprétation est remarquable : mineur gallois plus vrai que nature, il est totalement crédible comme il le fut à chaque fois qu'il imposa un accent britannique différent. De fait, s'il montra une prédilection – of course ! – pour l'accent écossais, il tâta également de l'irlandais – pour Old Martin, père de Tyrone Power dans «Ce n'est qu'un au revoir» (1955) - et du british bon teint comme dans «Docteur Jekyll and Mr Hyde» (1941) où il joue Sir Charles Emery, père sourcilleux qui n'apprécie guère que sa fille se laisse embrasser en public par Spencer Tracy.

Son caractère bougon peut donner l'impression, parfois justifiée, de froideur mais il fut aussi une sympathique figure paternelle, toujours de bon conseil, attentive à la jeunesse comme le prouvent ses relations réitérées avec Roddy McDowall ou Elizabeth Taylor. C'est ainsi qu'il devint une figure familière des films tous publics, montrant d'ailleurs un sympathique attachement pour la race canine : dans «La fidèle Lassie» (1943), il joue Sam Carraclough, le premier propriétaire de la chienne colley, contraint de la céder, au désespoir de son jeune fils ; si la chienne est fidèle, le public le sera aussi, et Mr Crisp participera à trois suites, retrouvant d'abord le même personnage avant de s'amuser à camper un vieux berger écossais dans «Le défi de Lassie» (1949). En toute fin de carrière, on le retrouve dans «A Dog of Flanders» (1959) puis en tête d'affiche d'une production Disney, «Greyfriars Bobby, the True Story of a Dog» (1961) adapté d'Eleanor Atkinson, l'auteur de «Lassie». Grand succès populaire, «Le grand National» (1944) lui donnait cette fois pour partenaires des chevaux menés par Mickey Rooney, sans parler de la petite Elizabeth Taylor qui jouait sa fille. En souvenir du Viking Leif Erikson, il joue le roi Aguar, père de «Prince Vaillant» (1954), dans l'adaptation de la célèbre bande dessinnée de Harold Foster. Lorsque les studios Disney adaptent «Pollyanna» (1960), autre best-seller destiné au jeune public, Donald est aussi de la partie.

En parallèle, il trouve d'autres rôles marquants dans la dernière partie de sa carrière comme le propriétaire d'une maison hantée dans «La falaise mystérieuse» (1943), le grand patron d'une aciérie dans «La vallée du jugement» (1945) ou le Commandant Singleton qui se fait voler par Gary Cooper son titre de «Roi du tabac» (1950). Il retrouve John Ford pour la dernière fois dans «La dernière fanfare» (1958) où le voilà promu cardinal : contrairement à ses deux prestations fordiennes précédentes, il n'y pousse pas la chansonnette, dignité ecclésiastique oblige. Toutefois, c'est lorsqu'il renoue avec l'univers du western qu'il imprime le mieux notre mémoire. Shérif intègre – et donc traîtreusement assassiné – dans «Femme de feu» (1947) d'André de Toth, juge plein de noblesse dans «Le pays de la haine» (1956), il apparaît le plus souvent en propriétaire terrien influent, de «Smith le taciturne» (1948) à «Libre comme le vent» (1958). «L'homme de la plaine» (1955) d'Anthony Mann lui donne sans doute sa partition la plus subtile : rancher menacé de cécité, il est obsédé par le rêve récurrent d'un étranger – peut-être James Stewart ? – qui viendrait abattre son fils.

Loin de l'image traditionnelle de l'artiste insouciant et dépensier, Donald Crisp fut aussi un homme d'affaires avisé – preuve finalement d'un authentique atavisme écossais ?. C'est ainsi qu'il officia au sein du conseil d'administration de la Bank of America. Avec à son actif plus de cinquante ans de présence à l'écran, il choisit de se retirer à l'âge vénérable de 80 ans.  Son dernier film, «La montagne des neuf Spencer» (1963), signé Delmer Daves, en faisait le patriarche d'une famille dirigée par deux de ses ex-enfants de cinéma, Henry Fonda et Maureen O'Hara. Douze ans plus tard, le 25 mai 1974, Donald Crisp s'éteignait à Van Nuys, en Californie.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

le vieux Denis Deneen

Dialogue de film :

"Je préfère envoyer un de mes fils à cheval et ne plus jamais le revoir que de devoir l'enterrer."

«Libre comme le vent» (1958)
Jean-Paul Briant (juillet 2019)
Éd. 9.1.4 : 24-7-2019