Mary MARQUET (1895 / 1979)

La comédie française et moi…

Mary MarquetMary Marquet

Sa mère, Louise Loisel (1871-1953) – que l'on remarque encore en 1939 dans «La fin du jour» de Julien Duvivier (1939) – joua enfant devant le tsar. Son père, Marcel Marquet (1863 – 1921), accepta de remplacer Lucien Guitry sur la scène du Théâtre Michel à Saint-Pétersbourg. C'est dans cette ville que naquit leur fille, Micheline Marie Marguerite Marquet, le 14 avril 1895.

“Maniouche” passe sa prime enfance en Russie avant de regagner la France à l'âge de cinq ans. Elle paraît pour la première fois sur scène à quatorze ans auprès de ses parents mais sans convaincre vraiment son entourage. À dix-sept ans, elle ne rêve que de théâtre et refuse, nous dit-elle, un "… contrat pour l'Amérique" que lui propose Max Linder car Sarah Bernhardt l'encourage : "Tu vas faire du théâtre parce que tu es belle, parce que tu es grande et que je te prédis une carrière brillante". Un échec au concours d'entrée du conservatoire ne la décourage pas; elle suit les cours de Paul Mounet et, sur une suggestion de la grande Sarah, prend sa relève dans le rôle-titre de «L'Aiglon» où elle triomphe à vingt ans, en 1915. Accessoirement, elle séduit l'auteur, Edmond Rostand, dont elle sera la compagne pour les trois dernières années de sa vie…

Plus de cinquante ans plus tard, l'émotion est palpable lorsqu'elle raconte dans ses mémoires les derniers moments de l'écrivain. Inconsolable, elle accepte pourtant la proposition d'un bon camarade, Maurice Escande, qui l'épouse : "Nous sommes restés ensemble neuf mois, le temps de ne pas faire d'enfants !" commentera-t-il gaiement. Elle le quitte pour le metteur en scène Firmin Gémier dont elle aura un fils, François, reconnu ensuite par Victor Francen, son deuxième époux. Entre temps, elle aura été la maîtresse quasi-officielle du Président du Conseil André Tardieu !

Si sa vie privée semble agitée, sa vie professionnelle suit la voie royale : engagée à la Comédie-Française en 1923, elle en devient la 376e sociétaire en 1932, année où elle crée «Christine» de Paul Géraldy, et devient la grande prêtresse du théâtre classique, qu'elle joue «Andromaque» (1934), Célimène ou «Lucrèce Borgia» (1935). «Athalie» (1939) lui vaut la légion d'honneur pour services rendus à Racine, ce dont elle n'était pas peu fière, la modestie n'étant certes pas sa qualité première.

À en croire Jacques Charon, tout jeune sociétaire d'alors, "Mary Marquet n'a pas quitté de toute l'Occupation sa loge de la Comédie", y apportant même "… son immense lit Empire à colonnes" ! Dans un style différent, son arrestation à la Libération pour collaboration sera tout aussi spectaculaire : elle est aussitôt limogée de la Comédie Française. Dans sa cellule du commissariat, elle déclame Hugo et Rostand devant les agents de police médusés. On lui reproche d'avoir rédigé en 1941 quinze chroniques dans le journal pétainiste «Aujourd'hui» ainsi que sa participation aux émissions de «Radio-Paris»; or, comme on le sait, «Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand !». La comédienne retraça son internement à Drancy puis à Fresnes, d'août à octobre 44, dans «Cellule 209» dédié à son "fils bien-aimé". À contrario de l'exemple maternel, François Francen avait choisi d'entrer dans la Résistance : arrêté, il fut déporté à Buchenwald où il mourut de septicémie, un drame dont sa mère ne se remit pas. Une délation anonyme accusa l'actrice d'avoir provoqué indirectement la mort de son fils en intervenant auprès d'officiers allemands pour obtenir sa protection…

Mes “nanars” et moi…

Mary MarquetMary Marquet

"Que la vie ne te trouve jamais vaincue !". Forte de ce principe cher à sa marraine de théâtre, Mary Marquet, son purgatoire achevé, change de registre et devient une artiste comique grâce au succès d'«Interdit au public» pièce représentée plus de 700 fois à partir de 1948. C'est l'adaptation cinématographique faite par Alfred Pasquali (1949) qui semble la réconcilier avec le grand écran. Si l'on en croit ses souvenirs, elle se serait fendue d'une figuration auprès de Sarah Bernhardt dans «La reine Elisabeth» en 1912. Elle tint ensuite le premier rôle dans «La ferme du Choquart» (1922) et paraît auprès de Harry Baur dans le dernier film de Sarah, «La voyante» (1924).

Les années 30 sont ses années de gloire au théâtre ; elle tient la vedette d'un seul film, «Sapho» (1934), d'après Alphonse Daudet, dont l'insuccès la détourne du cinéma. La cinquantaine bien tassée, elle y reviendra régulièrement au long des vingt-cinq années suivantes. On doit regretter, dans un premier temps, son manque de clairvoyance quant au choix de ses réalisateurs : trois films signés Léo Joannon et trois Jean Loubignac, était-ce bien raisonnable ? Passe encore pour l'aristocrate agitée dans «Le 84 prend des vacances» (1949) mais «Piédalu fait des miracles» (1952) où elle préside un club nautique n'est qu'une galéjade ; du même Loubignac, elle venait d'interpréter le sinistre «Foyer perdu» (1951) dont le titre initial, «Tu es un imbécile», fut prudemment modifié pour déjouer l'ironie des critiques. Joannon n'arrange pas ses affaires avec «Le secret de sœur Angèle» (1955), sombre mélo où elle joue la mère supérieure du couvent de Marseille.

Tombant de Charybde en Scylla, la voilà en patronne d'auberge chez Ralph Habib dans «Au voleur» (1960) ; «Les hommes en blanc» (1955), du même tâcheron, attire davantage notre attention car elle y a Jeanne Moreau et Raymond Pellegrin pour partenaires et campe une infirmière nommée Ledragon ! «Lettre ouverte» d'Alex Joffé (1952), où elle joue la belle-mère de Robert Lamoureux, est plus réussi, de même que «Minuit, Quai de Bercy» (1952) où on la voit, moins altière qu'à l'accoutumée, en grand-mère alcoolique. Surtout Sacha Guitry l'invite à lui donner la réplique dans «Si Versailles m'était conté» (1953) où elle sera sa royale épouse, Madame de Maintenon. C'est aussi l'époque où elle se lance dans l'aventure du récital poétique – "l'aristocratie de ma carrière" dira-t-elle – et dit sur microsillon les poèmes de Prévert et de Brassens : certaines interprétations sont brillantes mais d'autres, comme celle de «Brave Margot», nous semblent aujourd'hui emphatiques ou surannées…

Ma brocante, ma gloire et moi…

Mary MarquetMary Marquet

Les années soixante s'annoncent sous de meilleurs auspices : reine-mère de Moldavie dans «Arsène Lupin contre Arsène Lupin» d'Édouard Molinaro (1962), elle travaille pour Claude Chabrol dans «Landru» (1962) où elle appelle Charles Denner "mon poète, mon grand fou", brûlant déjà d'amour pour lui sans se douter qu'elle devra terminer ses jours dans la fameuse cuisinière de Gambais ! Dès lors, elle devient une figure populaire du grand comme du petit écran…

Jean Gabin la recrute pour un rôle d'antiquaire dans «Le jardinier d'Argenteuil» (1966) ; malgré sa longue expérience, le trac lui fait oublier son texte et Gabin, grand seigneur, feint lui aussi de se tromper, histoire de la mettre à l'aise. Même si le rôle est bref, c'est dans «La grande vadrouille» (1966) qu'elle trouve son interprétation la plus célèbre ; mère supérieure aux Hospices de Beaune, elle n'a pas son pareil pour lancer à Terry-Thomas alias “Big Moustache” : "Langue blanche, œil jaune, nez rouge : le foie ! Vous aimez bien tout ce qui est bon ? C'est très mauvais !". Toutefois on préfère la voir mener «La vie de château» (Jean-Paul Rappeneau, 1966) où, châtelaine hostile à l'occupant, elle a Pierre Brasseur pour métayer : l'affrontement des deux monstres autour d'une table de billard est l'un des plaisirs de ce film euphorisant où on aime aussi la voir se griser de champagne ou conduire par le licol sa brave jument, Fifine. Hasard du casting ou malice de scénariste, il est amusant de constater a posteriori que dans ces deux rôles elle penche nettement du côté de la Résistance et des libérateurs.

Elle sera duchesse face à Michel Simon, autre monstre sacré, dans «Ce sacré grand-père» (1967). On la revoit auprès de sa copine Marie Bell – elles sont devenues sociétaires le même jour – dans «Phèdre» (1968) où elle honore encore Racine en jouant Oenone. La télévision lui propose de reprendre le rôle principal de «La visite de la vieille dame» de Dürrenmatt (1971) mais elle paraît aussi dans des feuilletons célèbres comme «Quelle famille !» (1965) ou «Les saintes chéries» (1968, elle y joue la mère de Daniel Gélin). Raymond Souplex dans un épisode des «Cinq dernières minutes» et Jean Richard dans «Maigret se fâche» (1972) se font un plaisir de la mettre sur le gril. Enfin, pour Claude Autant-Lara, elle apparaît en vieille aristocrate au générique de «Lucien Leuwen» (1973).

De grands cinéastes la réclament dès qu'un rôle d'aïeule se présente et c'est le cas de Michel Deville pour «Le mouton enragé» (1973) ou de Marcel Carné pour son dernier film, «La merveilleuse visite» (1974) où elle campe une "duchesse illuminée" : "On m'avait dit : 'Attention, c'est une emmerdeuse !' Et de fait, elle le fut !" écrira laconiquement Carné dans son livre de souvenirs. Comme pour couronner sa carrière au cinéma, Federico Fellini la réclame à Cinecitta pour son «Casanova» (1976) : hélas, des dix jours de tournage, ne resteront que deux minutes de présence à l'écran en mère momifiée du séducteur vieillissant.

La boutique de la vieille dame…

Antiquaire à ses heures perdues, elle tient boutique au Village Suisse dans le 15e arrondissement : il semble que l'authenticité des objets proposés prêtât souvent à discussion. On pourrait tenir le même discours sur ses trois livres de mémoires qui furent pourtant de vrais succès de librairie : «Ce que j'ose dire…» (1974), «Ce que je n'ai pas dit…» (1976) et «Tout n'est peut-être pas dit» (1977) ne manquent pourtant pas de verve. Toujours modeste, elle cite à ce propos Montherlant qui l'aurait encouragé en ces termes : "Quand on écrit comme Mary Marquet, on ne s'arrête pas !".

À quatre-vingts ans, elle joue encore sur scène «Mère Courage» mais sa santé décline et elle décide de se consacrer exclusivement à l'écriture, envisageant sereinement un destin de centenaire comme son personnage dans le médiocre «Opération Lady Marlène» (1975). Son premier roman, «Du caviar à la louche» (1978), sera pourtant le dernier: une crise cardiaque vient à bout de ce monument national le 29 août 1979. Fidèle à son goût du spectacle, la grande Mary sut faire parler d'elle jusqu'à ses obsèques à Saint-Pierre de Montmartre, largement relayées par les journaux télévisés de l'époque, du fait de la présence d'un public fidèle et d'une amie inattendue, la princesse Grace de Monaco.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Une comédienne démesurée… Une taille grandiose, un beau visage doué d’un étonnant pouvoir d’expression, une superbe voix, colossale, capable de toutes les incantations. Une femme dévorée par le théâtre. Incapable de ne pas jouer le rôle de Mary Marquet, fût-ce pendant cinq minutes. Les événements privés de sa vie finissaient tous en public."

Jacques Charon
"L'Encinémathèque vous dit le reste !"
Jean-Paul Briant (novembre 2019)
Éd. 9.1.4 : 16-11-2019