Marguerite PIERRY (1887 / 1963)

"Une comique de grand avenir…"

Marguerite PierryMarguerite Pierry

Marguerite Peter naît à Paris le 26 décembre 1887. Comme elle le raconta en 1930 dans un article au titre ironique – "Comment je suis devenue tragédienne" - elle prit très tôt goût aux spectacles de Noël où elle s'attribuait volontiers les rôles de garçon : "Quand je pouvais porter une moustache, j'étais folle de joie ! J'ai même joué Horace… ce devait être magnifique !".

À vrai dire, son père la destinait à l'enseignement mais elle fit tout pour s'opposer à ce projet, ratant volontairement l'examen d'entrée à l'École Normale pour se contenter, tout en rongeant son frein, d'un poste d'institutrice suppléante : "Je démissionne pour commencer assez brillamment ma carrière : après deux ans de Conservatoire, je ne suis pas admise à concourir. Bon !".

Elle rêve de "… jouer les princesses de tragédie" mais on la voit plutôt en “jolie soubrette”. Indocile, elle peine à s'imposer et sera renvoyée de la Comédie Française. Le cabaret lui tend les bras. Grande de taille, de bouche et de nez, la voix haut perchée, elle devient Marguerite Pierry, chanteuse, fantaisiste et comédienne.

Un critique de 1920 voit en elle "… une comique de grand avenir". Son sens aigu de la caricature enchante le public des années vingt et trente, du cabaret "La pie qui chante" aux "Folies-Bergère" où elle se produit encore en 1934 dans «Femmes en folies». Dans les revues de Rip, elle chante «Ce coquin de porto» ou «Paris, t'es la reine des vaches !».Les critiques la trouvent "… éblouissante de verve, d'alacrité cocasse", "… pittoresque et vraie", "… étincelante de gaîté, d'esprit et de malice".

En 1912, elle paraît pour la première fois à l'écran en princesse arabe… et disparaît aussitôt pour vingt ans !

Pierry-clown au théâtre…

Au théâtre enfin, elle connaît de beaux succès, " …étourdissante Môme Crevette" dans «La dame de chez Maxim» de Feydeau avant de se spécialiser dans la caricature de femmes délaissées ou de vieilles filles amoureuses, de «La fleur d’oranger» d’André Birabeau en 1924 au grand succès d’Yves Mirande en 1929, «Le trou dans le mur», où elle peut "… lâcher bride à Pierry-Clown" sans oublier les notes de mélancolie. Deux pièces de son ami Alfred Savoir la mirent en avant : elle sera la vieille et digne impératrice Elisabeth de Russie dans «La petite Catherine» en 1930 puis une «Pâtissière du village» délurée dans une mise en scène de Louis Jouvet en 1932. Si l’on en croit Gabriel Marcel, elle joue avec une "… drôlerie macabre une espèce de vieille enfant peinte et jacassante qui tient le milieu entre une guenon apprivoisée, une perruche et une poupée mécanique" dans «Y’avait un prisonnier» (1935) de Jean Anouilh.

En 1941, elle crie «Vive l’Empereur !» au Théâtre de la Madeleine, à la demande de Sacha Guitry. Comme on aurait aimé la voir face à Saturnin Fabre dans «Les petites Cardinal», l’opérette d’Albert Willemetz créée en 1938 aux Bouffes Parisiens ! C’est Jean Meyer qui lui propose ses derniers succès théâtraux signés Colette – elle joue Madame Alvarez dans une reprise de «Gigi» en 1954 – ou Molière lorsqu’elle fréquente enfin les classiques. On l’imagine sans peine, tout en malice et franc-parler, dans «Madame Sans-Gêne» en 1932.

De Renoir à Guitry, via René Pujol…

Marguerite PierryMarguerite Pierry

À 44 ans bien sonnés, elle en rajoute pour son retour aux affaires dans «On purge Bébé» (1931) de Jean Renoir : débraillée, en chemise de nuit, des papillotes dans les cheveux, un seau de toilette à la main, elle est irrésistible en Julie Follavoine, héroïne loufoque de la pièce de Feydeau. L'air sévère, elle joue la prof de piano d'une débutante de quatorze ans, Danielle Darrieux, dans «Le bal» (1931). Bonne pudibonde et drolatique de Françoise Rosay dans «Le rosier de madame Husson» (1931), ses mimiques sont impayables lorsqu'elle refuse le prix de vertu à toutes les jeunes filles du village.

La suite sera moins réussie, à l'exception de «Courrier Sud» (1936) – où elle a le rôle sympathique de Tante Sophie – et de deux films de Léonide Moguy : auxiliaire indocile de l'intraitable Maximilienne, elle se réjouit de l'arrivée d'une directrice plus humaine à la tête de la «Prison sans barreaux» (1937) et trinque à la santé de sa copine Pauline Carton dans «Conflit» (1938), un film où elles conservent toutes deux leur prénom.

Commentant en 1933 la nouvelle revue des Capucines, Colette admirait sa "… compétence en matière de composition, sa force hallucinée", tout en regrettant que son talent soit trop peu employé. Qu'a-t-elle pu penser des aventures cinématographiques de notre Marguerite ? Sollicitée par de redoutables tâcherons de la pellicule, elle ne leur résista guère et tourna six films pour René Pujol, l'immortel auteur de «J'arrose mes galons» (1936), "… joyeux vaudeville militaire qui vous fera tordre de rire" aux dires d'un critique contemporain : institutrice et vieille fille dans «Trois artilleurs au pensionnat» (1937) – "… l'aventure la plus comique qui ait jamais existé" selon la publicité ! – elle épouse Pierre Larquey dans «Trois artilleurs en vadrouille» (1938), une aventure peu glorieuse à la fin de laquelle son époux, en kilt et perruque, sourit près de sa "tourterelle", une Pierry hilare, sans que le spectateur consterné en comprenne la raison.

Dieu merci, elle paraît enfin chez Sacha Guitry qui lui fit d'abord signe au théâtre où elle "… anime de sa verve caricaturale" son personnage de comédienne ratée dans «Châteaux en Espagne» (1933). Directrice d'une accueillante maison de passe, elle épouse par intérêt un Saturnin Fabre déjanté dans «Ils étaient neuf célibataires» (1939). Douce et compatissante dans «Donne-moi tes yeux» (1943), “le maître” la remercie de son amabilité inédite en lui baisant la main. En revanche, elle doit céder la place à sa nouvelle égérie, Lana Marconi, dans «Le comédien» (1947) et «Aux deux Colombes» (1949) où elle incarne l'amour conjugué à l'imparfait. Dès l'ouverture de «Napoléon» (1954), elle se fait rembarrer par Guitry-Talleyrand avant de pérorer dans «Si Paris nous était conté» (1955) en cocotte de la Belle-Époque devenue centenaire. «La vie d'un honnête homme» (1952) lui confère son personnage le plus complexe : loin des hystériques qu'elle aime composer, elle représente l'hypocrisie bourgeoise d'une femme prête à tout pour conserver son héritage, même s'il lui faut épouser une nouvelle fois Michel Simon ! N'oublions pas Lady Braconfield, la veuve que plus personne ne parvient à faire rire, pas même Fernandel, metteur en scène improvisé d'«Adhémar ou le jouet de la fatalité» (1951) sur un scénario de Sacha.

Le meilleur et le pire…

Marguerite PierryMarguerite Pierry

Si peu de cinéastes importants la recrutent, Marguerite Pierry trouve parfois de bons personnages de femmes aigries ou d'agitées du bocal. Elvire Popesco la fiche à la porte, pour impertinence caractérisée, cette bonne atypique dans «Parade en sept nuits» (1940). Épouse délaissée par Raimu, alias «Monsieur Brotonneau» (1939), elle craint de perdre son cher Larquey, l'un des «Otages» (1939) de Raymond Bernard. Volubile commère mariée à un sympathique escroc qu'elle voudrait faire passer pour Louis XVII, elle est "… étonnante" – c'est André Lefaur qui le dit – dans l'excellent «Baron Fantôme» de Serge de Poligny (1942), où elle porte le prénom singulier de Fébronie.

Les vieilles filles comme Camille Paloiseau dans «Chèque au porteur» (1941) ou l'austère Telcide, aînée de «Ces dames aux chapeaux verts» (1948), lui conviennent à merveille. Son inexpérience en la matière ne l'empêche pas de tenir la rubrique du courrier du cœur dans «Dernière heure, édition spéciale» (1949) où elle voit en Paul Meurisse un obsédé sexuel alors qu'il n'a qu'une envie : la faire taire définitivement ! Il faut dire qu'elle peut être odieuse, comme le montre «Les condamnés» (1947) : "Si elle n'était pas méchante, elle serait ennuyeuse" constate Pierre Fresnay à propos de sa Tante Marthe qui se régale des différends conjugaux de son neveu et donne dans la rédaction des lettres anonymes.

Tant que Marguerite dura…

La soixantaine sonnée, elle ne songe pas à raccrocher, proclamant, bravache, dans une interview : "Dans la vie comme sur les plateaux, je suis une sexagénaire. Puisque je suis laide, je veux l'être avec défi !". Au lieu de miser sur son grain de folie, ses metteurs en scène se contentent de plates adaptations théâtrales : Émile Couzinet affiche son sourire carnassier en vedette pour «Un trou dans le mur» (1949) et «Le don d'Adèle» (1950) où sa voix suraiguë peut indisposer le spectateur. Elle a plus de chance tout de même en Comtesse Apolline de Mont-Vermeil dans «J'y suis, j'y reste» (1953) : il faut la voir hausser le sourcil lorsque la pétulante Jane Sourza se met à l'appeler "Tantine" !

Elle joue «La sainte famille» d'André Roussin au théâtre en 1946 et couve ses «Œufs de l'autruche» en 1957 au cinéma. Jules Romains et Louis Jouvet aidant, elle anime l'une des meilleures scènes du «Knock» (1950) de Guy Lefranc : un chapeau à plume, une canne et un  face à main et la voilà devenue une prétentieuse dame Pons, née demoiselle Lempoumas. Christian-Jaque la voit en entremetteuse pour «Nana» (1955) – c'était déjà le cas dans «Mamzelle Bonaparte» (1941) de Maurice Tourneur – ou en vieille aristocrate complaisante dans «Madame du Barry» (1954). À cette époque, sur la scène du Théâtre du Palais-Royal, Jean Meyer la distribue dans «L'avare», «Les femmes savantes» et «Georges Dandin» : Frosine l'intrigante, Bélise, la vieille fille cintrée, ou Madame de Sottenville, l'aristo snobinarde, c'est du nanan pour Marguerite ! Et cela fait tout de même meilleur effet sur un CV que les personnages conventionnels concoctés par Léo Joannon, Jean Gourguet ou Jean Loubignac.

A l'exception de «La marquise d'O» de Claude Barma en 1959, on ne la vit guère à la télévision mais, peu avant sa mort survenue à Paris le 20 janvier 1963, on la découvrit dans une adaptation de «Candide» par Pierre Cardinal : âgée de 75 ans, elle était certes crédible dans le rôle de “la vieille” mais plus encore si l'on se souvient que ce personnage hors-normes est à la fois la fille du pape et une esclave amputée d'une fesse !

Les “compagnons de la Marguerite” furent au nombre de deux : après une première union avec Jacques Baumer, Marguerite Pierry vécut plus de trente ans avec le comédien et metteur en scène Marcel Simon (1872-1958), son mari infidèle de «Paris – New York» (1940). Le couple connut des temps difficiles sous l'Occupation car Marcel Simon dut porter l'étoile jaune et mettre sa carrière entre parenthèses alors que Marguerite continua de travailler, entre autres pour Sacha Guitry, leur ami de toujours. Malicieusement, dans «Ils étaient neuf célibataires», il avait situé l'accueillante maison close tenue par “Guite” au 22, rue Marcel Simon !

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"J'y suis… j'y reste!"

Comment je suis devenue tragédienne :

"Du haut en bas de l’échelle sociale, je me suis promenée, louée par ceux-ci, blâmée par ceux-là et je m’amuse, je m’amuse, je m’amuse… J’aime mon art, je ne donnerais pas ma place pour un empire. Tout compte fait, j’ai eu raison de ne pas rester institutrice."

Marguerite Pierry, , article paru en octobre 1930 dans "L’Intransigeant"
Jean-Paul Briant (février 2020)
Éd. 9.1.4 : 26-2-2020