Suzy PRIM (1896 / 1991)

La petite Arduini…

Suzy PrimSuzy Prim

Comédienne issue du sérail, Suzanne Mariette Arduini est née le 11 octobre 1896 au numéro 27 de la rue Lesage dans le vingtième arrondissement de Paris. Sa mère, Blanche Daout, était chanteuse lyrique et comédienne. Son père, Gaston Arduini, était le rejeton magnifique d'une longue lignée de comédiens italiens ambulants. Directeur pendant un demi-siècle d'une troupe itinérante, il mourut en 1931 alors que sa fille était devenue une vedette de renom. C'est lui, bien sûr, qui poussa Suzanne et ses deux sœurs sur les planches : à onze mois, elle y fit même des débuts pour le moins précoces. Déjà cabotine, la petite Suzanne sut très vite mettre les rieurs de son côté comme ce soir où, confondant réalité et fiction, elle oublia son rôle et, au lieu de se précipiter vers celui qui incarnait son père innocent arrêté par la police, elle se jeta dans les bras de son vrai père qui jouait, lui, le commissaire !       

À 14 ans, Suzanne tourne son premier film, «Petits poèmes antiques», sous la direction de Louis Feuillade. Léonce Perret et Henri Fescourt guident ses premiers pas à l'écran. Entre 1910 et 1921, "la petite Arduini" est à l'affiche d'une vingtaine de titres aujourd'hui voués à l'oubli. On aimerait pourtant la découvrir dans «Le petit Poucet» (1912) aux côtés de Bébé Abélard – le futur René Dary qui sera son partenaire, trente ans plus tard, dans «Après l'orage» (1941)  – ou dans «L'Aiglonne» (1921), un ciné-roman en douze épisodes, sans parler des mélodrames tournés en Italie comme «Carmen» (1914), «Papà» (1915) ou «Le due rose» (1919). Dans un article paru en 1919 et consacré aux comédiens prometteurs de l'écran français, Louis Delluc fait l'éloge de son interprétation dans «Haine» (1917) et «Le Noël d'Yveline» (1918), deux réalisations de Georges-André Lacroix.

À vingt-cinq ans, devenue Suzy Prim, elle délaisse le cinéma pour se consacrer au théâtre où Lugné-Poe et Gabriel Signoret seront ses brillants metteurs en scène. Elle affectionnera toujours le mélodrame et connaîtra encore un beau succès sur les planches en 1952 dans «Back Street». Pourtant, aux dires de ses contemporains, son titre de gloire reste son interprétation de Marguerite Gautier, «La dame aux camélias», en 1937. Dans «La jumelle noire», Colette évoque "… son beau cou de colombe, sa joue à fossette [et son] "talent nourri de sensualité, de précision, d'une intelligence parfaitement maîtresse de soi" avant de commenter cette interprétation : "Au lieu d'exhaler son personnage en cris romantiques et mimique de martyre, elle use de discrétion, à aucun moment ne hausse le ton. Elle habille magnifiquement sa Dame blonde et s'épanouit comme une fleur parmi des capitons de damas rouge".

Suzy et son Jules…

Suzy PrimSuzy Prim

En 1925, au Théâtre de la Madeleine, elle crée – "… belle et gracieuse" aux dires de l'auteur lui-même – la première pièce de Marcel Pagnol, «Les marchands de gloire», avec Pierre Renoir ; est-ce un hasard si, trois ans plus tard, Pagnol prénomme Suzy l'héroïne vénale de «Topaze» ?

Sollicitée lors de la création de la pièce, la comédienne ne créera pourtant pas le rôle car la rencontre de Jules Berry vient de donner un tour nouveau à sa carrière. En couple à la scène comme à la ville, ils deviennent les rois du boulevard avec «Baccara» en 1927, «La vie est belle» de Marcel Achard en 1928 ou «Guignol» en 1930. «Banco», une pièce d'Alfred Savoir créée en 1929, vaut à la comédienne cet éloge, un brin sexiste : "Mademoiselle Suzy Prim fait valoir ses hanches, sa gorge et ses yeux chargés de volupté". Femme de caractère, elle refuse un soir, à la fin de la pièce, de venir saluer les spectateurs qui avaient manifesté trop bruyamment leur impatience face au tardif lever de rideau ; Jules Berry, dépité, vint excuser sa partenaire : "Il n'y a rien à faire, elle est fâchée ! À la création de «Bluff» en 1932, la critique encense un "… couple moderne et fantaisiste" au service d'une œuvre où Suzy est "exquise de sensibilité et de délicatesse".

Comment le cinéma parlant n'aurait-il pas fait les yeux doux à ce duo tapageur ? «Mon cœur et ses millions» (1931) d'André Berthomieu réunit les deux vedettes pour la première fois. Suivront deux courts métrages comiques – «Un petit trou pas cher» (1934) et «Le crime de Monsieur Pégotte» (1935) – et huit longs métrages en commun. Leur rencontre fera souvent des étincelles, en particulier dans «Arsène Lupin détective» (1937) où nos anciens tourtereaux badinent encore avec l'amour. Si elle chante une chanson de Prévert dans «27, rue de la Paix» (1936), elle y reçoit aussi cette réplique cinglante d'un Jules Berry qui se fait la barbe : "Je me rase toujours lorsque tu es là !" Dans ce film, comme dans «Le chemin de Rio» (1936) et «Carrefour» (1938), elle connaît un sort funeste puisqu'elle y meurt assassinée par son “ex” quand elle ne se suicide pas après l'avoir tué.

Suzy fait son cinéma…

Suzy PrimSuzy Prim

En 1936, année où elle crée sur la scène du Théâtre Michel «Trois… Six…  …», une comédie de Michel Duran avec André Luguet, elle s'affirme en vedette de l'écran et tourne dix films d'affilée sans craindre d'affronter quelques monstres sacrés comme Raimu qu'elle tyrannise dans «Les jumeaux de Brighton» (1936) ou Harry Baur dont elle incarne la maîtresse délaissée dans «Samson» (1936) et plus tard dans «Le patriote» (1938), un emploi qu'elle tiendra sans doute trop souvent.

Jean Renoir lui donne son plus beau rôle dans «Les bas-fonds» (1936) où elle campe l'impérieuse Vassilissa, maîtresse de Jean Gabin et jalouse de sa sœur, la tendre Natacha (Junie Astor) qu'elle bat comme plâtre dans un très grand numéro ; parfaitement dirigée, toute en colère retenue avant que la violence ne se déchaîne, elle donne le meilleur d'elle-même dans une belle scène de rupture écrite par Charles Spaak. "Fière de tourner sous la direction d'un metteur en scène extraordinaire", l'actrice accepta le rôle "… avec enthousiasme".

Spécialiste des femmes coquettes et légères, elle joue avec les nerfs de Gaby Morlay dans «Vertige d'un soir» (1936) et séduit Fernandel sous le soleil d'«Un de la légion» (1936) – ils se retrouveront dans «Berlingot et Cie» (1939) – avant de roucouler en comtesse russe froufroutante dans «Mayerling» (1936) où elle arrange les rendez-vous secrets du couple Boyer-Darrieux. «Au service du Tsar» (1936), ou plutôt de sa jalousie, elle n'hésite pas à liquider Véra Korène qu'elle soupçonne de vouloir lui enlever son amant, le grand-duc. Ce crime ne l'empêche pas, deux ans plus tard, de camper une Catherine II inattendue – et pleine de "sex appeal" selon la critique de l'époque - dans «Tarakanova» (1938). On s'étonne de la rencontrer, malade et neurasthénique, au détour des «Pirates du rail» (1937) de Christian-Jaque mais elle sera aussi Camélia – clin d'œil à son grand rôle au théâtre –- la mélancolique entraîneuse de «L'homme de Londres» (1943) d'après Simenon, dernier film à réunir le couple Berry-Prim.

Mieux vaut peut-être retrouver cette parisienne gouailleuse à l'affiche de «L'étrange Suzy» (1941), comédie écrite par Yves Mirande qui rêve de consommer avec elle un hypothétique adultère dans «Les petits riens» (1941). N'oublions pas Sacha Guitry qui la choisit dans «La Malibran» (1943) pour conter l'histoire de la fameuse cantatrice. Au rayon des adaptations littéraires trop apprêtées, elle campe une servante arriviste et balzacienne surnommée «La rabouilleuse» (1943) ou, chez Zola et Cayatte, une grande bourgeoise jalouse dans «Au bonheur des dames» (1943), des personnages où elle convainc davantage qu'en dame patronnesse amoureuse de Raimu dans «Le bienfaiteur» (1943) d'Henri Decoin.

Suzy s'attarde…

Suzy PrimSuzy Prim

L'après-guerre lui sera moins favorable, si l'on excepte les retrouvailles avec Julien Duvivier. Leur première rencontre pour «Untel père et fils» (1940) fut une déception : Raymond Chirat ne lui fait pas vraiment un compliment lorsqu'il évoque son "application" dans le rôle d'Estelle, la “fourmi” dévouée de la famille Froment.   ans plus tard, le cinéaste lui réserve une partition sur mesure dans un film méconnu, «Au royaume des cieux» (1949) : vieille fille sadique, détestée de tous, Mademoiselle Chamblas dirige une maison de redressement pour jeunes délinquantes qu'elle s'amuse à mettre au cachot lorsqu'elles résistent à ses avances ; à la fin du film, en récompense de ses bons services, elle se fait quasiment dévorer par un molosse ! Nettement moins inspiré, on s'en doute, Maurice de Canonge reprend quelques touches de ce personnage pour le rôle de Melle Bénazer, l'odieuse gouvernante de Denis d'Inès dans «Les deux gamines» (1950).

La suite sera décevante : on la voit en prostituée sur le retour dans des séries B comme «Les compagnes de la nuit» (1953) ou «Mémoires d'un flic» (1955), à moins que son rôle ne soit trop bref car sa mort suspecte lance l'intrigue du film comme dans «Suivez cet homme» (1952) – c'était déjà le cas pour «Les caves du Majestic» (1944). À l'approche de la soixantaine, elle garde la main leste comme on le voit dans «Les pépées font la loi» (1954) où elle décoche une dizaine de crochets du droit à un gangster soupçonné d'avoir enlevé l'une de ses quatre filles, dans une scène de passage à tabac ahurissante ! En souvenir de la belle époque où ils partageaient l'affiche d'«Alexis, gentleman chauffeur» (1937) ou d'«Êtes-vous jalouse ?» (1937), elle joue l'ex-maîtresse de son vieux complice André Luguet dans «Lorsque l'enfant paraît» (1956).

Espérant des jours meilleurs, elle crée sa société de production, Estella Films – clin d'œil à son personnage du «Chemin de Rio» - et cela donne «Clara et les méchants» (1958) avec Minou Drouet ou «Douze heures d'horloge» (1958), un des tout premiers rôles en vedette de Lino Ventura, un film où elle trône au comptoir du café. Au générique de «La Fayette» (1961), fresque historique de Jean Dréville, on découvre que l'une des scénaristes n'est autre que Suzanne Arduini, un nom qui nous rappelle quelque chose…

On la voit peu à la télévision, sinon en baronne dans une retransmission d'«Un chapeau de paille d'Italie» en 1957 par Stellio Lorenzi avec Jacques Charon et Lucien Baroux puis en 1964 dans «Valentin le désossé» de François Gir et l'on regrette que Raymond Souplex, qui avait épousé sa jeune sœur, ne lui ait réservé un emploi de machiavélique suspecte pour l'une de ses populaires «Cinq dernières minutes».

Fernand Ledoux lui demande bien de jouer Frosine dans «L'Avare» en 1971 – ce sera sa dernière apparition sur scène – mais on doit reconnaître qu'elle est presque oubliée lorsque Jean-Claude Brialy songe à elle pour le rôle principal de son deuxième film, «Les volets clos» ; Marie Bell, initialement sollicitée, rabroue Brialy en ces termes : "Suzy Prim ? Tu n'y penses pas ! Elle est peut-être morte ! D'ailleurs elle porte malheur, Suzy Prim !". On ne dira jamais assez la fraternité des gens du spectacle ! À 76 ans, Suzy amorce toutefois un bref retour à l'écran dans «Profession : aventuriers» (1972) avec Nathalie Delon avant de recevoir, pour son dernier rôle en marquise de Chaumes dans «Le corps de mon ennemi» (1976), un bel hommage de Jean-Paul Belmondo, éternel admirateur de Jules Berry. Ensuite, on n'entendit plus parler de l'extravagante Suzy qui mourut dans sa quatre-vingt-quinzième année, le 7 juillet 1991, à Boulogne-Billancourt.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

L'étrange Suzy…

Citation :

"Moi qui aurais aimé pleurer toutes les larmes de mon corps, exprimer la mélancolie, la révolte en même temps que la joie, on m’a surtout fait incarner coquettes, bavardes, femmes sans cœur ni âme, même des monstres de méchanceté, et c’est assez décevant…"

Suzy Prim, citée dans la rubrique des "Immortels du Cinéma" de "Ciné Revue", juillet 1974
Jean-Paul Briant (avril 2020)
Éd. 9.1.4 : 25-4-2020