Raymond PELLEGRIN (1925 / 2007)

Un jeune homme plein d'ambitions…

Raymond PellegrinRaymond Pellegrin

Fils de parents toscans venus s'installer en France au début des années 20, Raymond Louis Pilade Pellegrini est né le 1er janvier 1925 à Nice dans les Alpes-Maritimes. À quatorze ans, il perd son père, Attilius, restaurateur dans la Cité des Anges, ce qui l'oblige à quitter l'école pour  aider financièrement à la survie de la petite famille. Il devient apprenti dans le bâtiment, marchand de glaces ou encore garçon de restaurant…

Enfant, il rêvait de devenir un officier de la Marine Nationale,  mais au début des années quarante, il commence à s'intéresser au septième art et l'idée de faire du cinéma  trotte de plus en plus dans sa tête.  Décidé, il suit des cours d'art dramatique auprès de l'actrice et élève du conservatoire Pierrette Caillol, qui entrevoit pour ce jeune homme un avenir prometteur. Il fait ses premiers pas sur les planches dans «Le président Haudecoeur» au Palais de la Méditerranée, devenu le refuge de nombreux artistes ayant fui Paris occupé.

Il enchaîne par un timide début à l'écran, simple figurant sous la direction d'Yvan Noé dans «Six petits filles» (1941), un film tourné aux studios de la Victorine, avec Jean Murat et Pauline Carton.

Mais c'est sa rencontre avec Marcel Pagnol qui va définitivement lancer sa carrière. Le maître d'Aubagne assiste à une représentation locale de «Topaze», une pièce donnée sur la scène du théâtre de Monte-Carlo au sein d'une troupe de comédiens niçois ; son rôle de modeste professeur amoureux de sa collègue Ernestine qui le mène par le bout du nez, enchante Marcel Pagnol présent dans la salle, au point que celui-ci dernier l'engage  pour une reprise de la même pièce au Théâtre Pigalle de Paris. Mais cet élan va être perturbé par l'arrivée des troupes de la Wehrmach qui occupent Nice dès 1943…

Le bon et les méchants…

Raymond PellegrinRaymond Pellegrin

À la libération, on voit réapparaître Raymond Pellegrin dans un rôle secondaire de «Marie la misère» de Jacques de Baroncelli (1945), héroïne incarnée par une Madeleine Sologne oscillant entre Pierre Renoir et Paul Meurisse. Plus gravement, il sert d'otage, en compagnie de quelques concitoyens comme Pierre Larquey ou Pierre Brasseur, auprès de l'occupant germanique, dans le «Jéricho» de Henri Calef (1945) dont les murs tomberont sous les coups de boutoir de la R.A.F.. Peu après, le jeune acteur retrouve  Marcel Pagnol qui lui offre, en collaboration avec Raymond Leboursier, le rôle d'un bellâtre élégant et veule qui tourne la tête à la jeune «Naïs» (1945), incarnée par Jacqueline Bouvier (qui deviendra sous peu Madame Pagnol et non pas Mme Kennedy !), heureusement protégée par Fernandel, le bossu au grand cœur.

Les affaires reprennent sérieusement pour le jeune acteur qui enchaîne avec quelques films («La femme en rouge» en 1946, «Le diamant de cent sous» en 1947,…), lesquels, s'ils n'apportent guère à sa renommée naissante, ont au moins l'avantage de nourrir son homme, car le métier de comédien est avant tout un travail nourricier, à ce titre aussi respectable qu'un autre. Heureusement, Pagnol veille. Définitivement convaincu, le dramaturge le propulse à nouveau sur les planches, lui confiant le rôle de Césariot dans une reprise de «César» au théâtre des Variétés (1947). Cinq ans plus tard, il en fera le jeune instituteur amoureux de la ravissante sauvageonne Manon interprété par Jacqueline Pagnol (ex-Bouvier, mais pas future Kennedy !) dans «Manon des sources» (1952), une adaptation en deux volets – «Manon des sources» et «Ugolin» – de la seconde partie de son dyptique littéraire «L'eau des collines» : il faudra attendre n tiers de siècle pour connaître l'histoire de son papa, «Jean de Florette» (Claude Berri, 1990).

Rapidement, les producteurs, toujours à l'affût des pépites dorées, repèrent son double profil : l'acteur peut jouer le bon gars sympathique mais,  trahi par son regard froid et distant, il sait tout aussi bien se mettre dans la peau d'un méchant capable des pires méfaits,  tel le truand Corse de «Nous sommes tous des assassin» (1951) d' André Cayatte : il y est Gino, condamné à mort pour avoir vengé l'honneur de sa famille. Proxénète des quartiers malfamés de Paris dans «Les compagnes de la nuit» (1953) de Ralph Habib, il joue l'infâme souteneur d'Olga, une jeune fille mère récemment échappé d'un établissement de correction qui finira par l'abattre. Dans la foulée, il devient l'amant diabolique de la ténébreuse Jeanne Moreau dans «Les intrigantes» de Henri Decoin (1954). Georges Lacombe l'emploie ensuite dans un drame passionnel et tragique, «La lumière d'en face» (1955), en routier devenu impuissant à la suite d'un accident de la circulation qui voit sa sensuelle et provocante épouse tomber dans les bras d'un  pompiste (Roger Pigaut)…

Les bouchées doubles…

Raymond PellegrinRaymond Pellegrin (1971)

En 1954, Sacha Guitry propulse Raymond Pellegrin au sommet de sa carrière en lui offrant le rôle du redoutable «Napoléon». Inspiré, celui-ci habite son personnage avec une telle crédibilité que le Prix Triomphe du Cinéma Français lui est fort justement attribué. Pourtant, l'acteur ne le sait pas encore, mais son parcours cinématographique va bientôt prendre un tournant qu'il n'aura pas voulu. Il enchaîne les rôles dans toute une série de films faussement réalistes et sensés porter un regard moral sur des problèmes sociaux au travers de quelques histoires de moeurs dont on espère qu'elles vont attirer de nombreux spectateurs par le titre émoustillés : citons «La rage au corps» (Ralph Habib, 1953), «Marchandes d'illusion» (Raoul André, 1954), «Les impures» (Pierre Chenal, 1954), «La loi des rues» (Ralph Habib, 1956)…

Tantôt redresseur de torts, tantôt tortionnaire d'âmes, il alterne avec peu de discernement quelques rôles de policiers – «Le feu aux poudres» (Henri Decoin, 1956),… – et plus souvent de gangsters – «Chantage» (Guy Lefanc, 1955), «Ça n'arrive qu'aux vivants» (Tony Saytor, 1958), «Jusqu'au dernier» (Pierre Billon, 1956), … – qui vont le cataloguer dans un genre dont il aura du mal à sortir lorsque la bise sera venue. Et lorsqu'il franchit pour la première fois la barrière des Alpes pour rejoindre «La belle Romaine» (Luigi Zampa, 1954), c'est dans la peau d'un fasciste manipulateur qu'il se fait un costume à la mesure de sa réputation.

Mais tout n'est pas noir dans cette liste et sont talent – que nul ne met en doute – est mis à contribution pour soutenir médicalement les populations rurales dans «Les hommes en blanc» (1955) avec un dévouement qui attendrira la toute belle Jeanne Moreau. Il réendossera à nouveau la blouse blanche deux ans plus tard pour ordonner «La bonne tisane» à Bernard Blier avant de le confier aux soins attentionnés de la troublante infirmière Estella Blain qui vient tout juste d'obtenir son diplôme. Enfin, il partagera avec Dawn Addams ce «Secret professionnel» (1958) auxquels sont tenus tous les émules de ce cher Hippocrate.

Peu à peu, Raymond Pellegrin internationalise sa carrière principalement en Italie et aux États-Unis.  Citons, pour Nicholas Ray, sa compositiony d'un guide Arabe dans «Amère victoire» (1957) au milieu des dissensions opposant Curd Jürgens et Richard Burton en mission dans le désert de Lybie ; pour Sidney Lumet celle d'un immigré italien dans «Vu du pont» (1961) avec Raf Vallone ; pour Fred Zinnemann d'un traitre lors de Guerre Civile Espagnole dans «Et vint le jour de la vengeance» (1964), avec Gregory Peck, Anthony Quinn et Omar Sharif.

En Italie, Alberto Lattuada traite avec «L'imprévu» (1961) le sujet délicat de l'enlèvement d'un enfant d'un riche industriel perpétré par un couple d'apprentis kidnappeurs en quête de lendemains qui chantent (Tomas Milian et Anouk Aimée). Lucio Fulci le mettra également en scène dans «Le château des amants maudits» (1968) où il campera le Cardinal Lanciani dans le mélodrame historique italien inspiré de la vie tragique de Beatrice Cenci et de sa cruelle famille.…

Le temps des oeufs durs…

Raymond PellegrinGiselle Pascal et Raymond Pellegrin

Nous sommes à l'aube des sixties et le cinéma de papa, rejeté par "La Nouvelle Vague" montante, entreprend sa mutation sous les coups de boutoirs de jeunes réalisateurs aux dents longues : François Truffaut, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard… pour ne citer qu'eux. Les proxénètes et autres souteneurs, les gangsters musclés et les basses fripouilles ne sont plus à l'honneur. Au milieu de la décennie, le teléphone de Raymond Pellegrin ne sonne pratiquement plus, les producteurs ayant décrété que tout ce qui brille n'est pas d'or. L'acteur entame alors une période difficile qui fait naître en lui des doutes sur ses qualités professionnelles et l'amènent à s'interroger sur son caractère difficile et son franc-parler préjudiciable. Il sombre alors un temps dans l'alcool, un travers dont il sortira avec le soutien de sa deuxième épouse et au sujet duquel il se confiera avec franchise au cours d'un «Dossier de l'écran» conscré à l'alcoolisme et à ses dépendances (1968).

Ainsi, entre 1964 et 1965, il ne peut que prêter sa voix feutrée, sans être crédité, au personnage de «Fantômas», l'insaisissable criminel au visage caoutchouté, incarné par Jean Marais qui s'exprime pour le journaliste Fandor dans le triptyque d'André Hunebelle. C'est Jean-Pierre Melville, le coiffant à nouveau du galurin d'un truand marseillais, qui lui donnera ce «Deuxième souffle» (1966) tant attendu lui permetant de sortir de l'oubli. Hélas, si l'on excepte «Sous le signe de Monte Cristo» (1968), une déclinaison contemporaine de l'oeuvre d'Alexandre Dumas, il faut bien reconnaître que ses employeurs ne feront guère preuve d'imagination à son égard et ses apparitions dans «Le saut de l'ange» (Yves Boisset, 1971), «La part des lions» (Jean Larriaga, 1971), «Un officier de police sans importance» (Jean Larriaga, 1972) ou «Le complot» (René Gainville, 1973), si elles ont l'avantage d'être alimentaires, ne sont pas à la mesure de l'étendue de sa palette.

Par la suite, le cinéma transalpin l'emploiera, sans plus d'originalité, dans des oeuvres où violence et corruption feront bon ménage, s'attachant à mettre en doute l'efficacité et la probité des forces de l'ordre, comme il était de bon ton dans la foulée des oeuvres d'Elio Petri dont elle n'auront jamais la consistance : citons, mais simplement pour illustrer le propos, «Abus de pouvoir» (1972), «Un flic hors-la-loi» (1975), «La peur règne sur la ville», etc (il y en eut d'autres, mais ça suffit !).

…et l'heure des comptes

Au terme de son parcours, Raymond Pellegrin aura porté à son crédit plus de 120 films, tant en France qu'à l'étranger. Il se sera fait également remarquer sur nos petits écrans où son rôle le plus célèbre fut celui du méchant Monsieur Kovalic dans 26 épisodes de la saga «Châteauvallon» (1985) qui donnera sa notoriété à Chantal Nobel. Mais on put l'y voir également – et entre autres – dans «Les salauds vont en enfer» (1971), «Mais n'te promène donc pas toute nue» (1978), «Docteur Teyran» (1980), «L'homme de Hambourg» (1981), «Venise attendra» (1983),…. S'il fut moins présent au théâtre, n'oublions pas sa création du «Judas» de Marcel Pagnol (6 octobre 1955), que suivirent «Le zéro et l'infini» (1960), «Les petits renards» (1962),…

N'oblitérons pas le côté public de sa vie privée. Le 12 juillet 1949, Raymond Pellegrin épousa en premières noces l'actrice Dora Doll, qui donnera vie à la petite Danielle, aujourdhui acupunctrice à Saint Gilles (Gard, France) – et qui nous fit il y a quelques années la promesse non tenue de contribuer à la rédaction d'un article sur son célèbre papa – avant de divorcer d'un commun consentement (1954). Par la suite, le 18 octobre 1959, il épousera sa partenaire de «Le feu dans la peau» (1954), la gracieuse Giselle Pascal, pour une union heureuse de plus d'un demi-siècle, concrétisée par la naissance de Pascale, future comédienne, et qui ne s'achèvera qu'au décès de l'actrice le 2 février 2007. L'acteur, réfugié à la maison de retraite "Les Cinq Sens" de Garons (Gard, France), ne lui survivra que quelques mois. Emportant avec lui ses regrets et ses joies, il s'éteignit le 14 octobre 2007, à l'aube de ses quatre-vingt deux ans.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Raymond Pellegrin, un solitaire…

Citation :

"Je ne fais pas de concession pour jouer dans une pièce ou dans un film. Je trouve que la vie est trop courte pour s'amuser à patauger dans l'hypocrisie"

Raymond Pellegrin
Gary Richardson, Christian Grenier (juin 2020)
Éd. 9.1.4 : 18-6-2020