Jacques MARIN (1919 / 2001)

Jacques le moussaillon…

Jacques MarinJacques Marin

Jacques Raymond Marin est né rue de Charonne, dans le XIe arrondissement de Paris, au matin du 9 septembre 1919. L'histoire ne dit pas si Maurice et Angèle, ses parents, s'opposèrent à sa vocation. Toujours est-il qu'en 1937, âgé de dix-huit ans, il fréquente la classe d'André Brunot, éminent professeur au Conservatoire National d'Art Dramatique.

On ne le repère guère dans les années 40, sinon – à condition d'avoir de bons yeux – en spectateur du théâtre dans «Les enfants du paradis» (1945) : une figuration certes mais prestigieuse. Encore fluet, il paraît en barman dans «L'assassin est à l'écoute» (1948) ou en pêcheur de l'île de Sein dans «Dieu a besoin des hommes» (1950). Il a deux scènes dans «Jeux interdits» (1951) où il joue le frère du petit Georges Poujouly, un paysan écrasé par une charrette et qui meurt faute de soins.

S'il tourne beaucoup à partir de 1953, on ne s'en rend pas toujours compte : ivrogne au comptoir dans «L'amant de Lady Chatterley» (1955), gardien de la Bastille dans «Si Paris nous était conté» (1955) ou conducteur du bus sous lequel se jette Brigitte Bardot dans «La vérité» (1960), il bénéficie rarement de longues tirades mais s'impose peu à peu. Dans une scène de «J'y suis… J'y reste !» (1953), il joue parfaitement le rôle de l'ahuri qui rapporte à Jane Sourza un bébé qui ne lui appartient pas. En bon voisin, il trinque avec Robert Lamoureux dans «Papa, Maman, la bonne et moi» (1954) et il a bien raison : ils se retrouveront régulièrement – entre autres pour la première aventure de la «… Septième Compagnie» (1973) où il jouera l'épicier collabo – mais aussi à l'affiche de «Jo», pour un grand succès théâtral dix ans plus tard.

L'un de ses personnages de prédilection semble le patron de restaurant ou le garçon de café. Vingt ans après, il tient encore "L'Auberge de Mère l'Oie" où Émile Buisson (Jean-Louis Trintignant) se fait coffrer par l'inspecteur Borniche (Alain Delon) dans «Flic story» (1975). Pour une bonne trentaine de rôles, il intègrera la police ou la gendarmerie, comme simple agent, inspecteur ou commissaire, aimable ou bourru à la demande. Sa bonhomie n'est parfois qu'apparente : on ne l'attendait pas en policier brutal, spécialiste du passage à tabac des suspects désignés par son chef (Noël Roquevert), et c'est pourtant sous ce jour qu'il paraît dans «Le dossier noir» (1955) d'André Cayatte, cinéaste qui l'engage à six reprises, de «Nous sommes tous des assassins» (1951) à «Mourir d'aimer» (1971)…

Le drapeau noir flotte sur la marmite…

Jacques MarinJacques Marin (1961)

Une apparition en spectateur du «French Cancan» (1954) de Jean Renoir inaugure vingt ans de contribution régulière aux films de Jean Gabin dont il sera finalement le partenaire le plus récurrent. À dire vrai, il s'agit souvent de rôles brefs, moins marquants que ceux des éternels Paul Frankeur et Robert Dalban : un gendarme dans «Gas-oil» (1955) et «Les vieux de la vieille» (1960), un routier aux mains baladeuses dans «Des gens sans importance» (1955), un agent de police dans «Le sang à la tête» (1956) et «Le rouge est mis» (1957), un garçon de café trop bavard dans «Le désordre et la nuit» (1958) sans parler de ses apparitions dans «En cas de malheur» (1958), «Maigret et l'affaire Saint-Fiacre» (1959) ou «Le président» (1961).

On le remarque davantage dans «La traversée de Paris» (1956) dont le premier quart d'heure se passe dans son bistrot où se rencontrent Gabin et Bourvil. Il sera encore Mimile, un comparse d'«Archimède le clochard» (1957), l'inspecteur Larpin de la Brigade des mœurs dans «Le cave se rebiffe» (1961), le turfiste Raoul du «Gentleman d'Epsom» (1962) et dans «L'année sainte»s (1976), le dernier “Gabin”, le gardien de prison Moreau. Un seul film met les deux comédiens sur un pied d'égalité : «Le drapeau noir flotte sur la marmite» (1971) signé Audiard. Gabin récompense son fidèle compagnon en lui donnant un rôle important : "Je suis content pour lui…", dira-t-il à Pierre Tchernia, "on a eu l'idée de le prendre parce que physiquement il était tout à fait le personnage". Ce personnage, issu d'un roman de René Fallet, c'est Antoine Simonet, un modeste chef de train qui construit avec des allumettes une maquette de goélette, gagne un premier prix au Salon des Cheminots et, pour faire le bonheur de son jeune fils décide de construire un vrai voilier. N'y connaissant rien, il fait appel à l'oncle Ploubaz qui passe pour un vieux loup de mer et le mènera tout droit à la catastrophe : l'un des plaisirs de ce film charmant est d'entendre Jacques Marin appeler Gabin "Tonton" !

Logiquement, ses cinéastes de prédilection seront les réalisateurs attitrés du “Vieux» : Le Chanois, Delannoy, Verneuil, Autant-Lara pour quatre films chacun et, encore mieux, Gilles Grangier pour treize films ! Il semble plus à sa place dans «Porte des Lilas» (1957) de René Clair ou «Les tricheurs» (1958) de Marcel Carné que du côté de la Nouvelle Vague mais rencontre quelques cinéastes atypiques comme Norbert Carbonnaux pour qui il croque une amusante silhouette de pêcheur à la ligne dans «Le temps des œufs durs» (1957) ou Nelly Kaplan qui fait de lui Félix Lechat, l'épicier de «La fiancée du pirate» (1969), délaissant son épouse, la Goulette, pour les charmes monnayés de Bernadette Lafont. «Pantalaskas» (1959), film méconnu de Paul Paviot, est l'un des rares titres à lui accorder alors un rôle essentiel…

Escale à Hollywood…

Jacques MarinJacques Marin

En 1957, Jacques Marin joue un petit rôle dans «Les vendanges» avec Michèle Morgan et Mel Ferrer. C'est le début d'une carrière américaine où il sera dirigé par John Huston, Richard Fleischer, William Wyler, John Frankenheimer, Blake Edwards et même Gene Kelly pour qui il campe le pilier de bar qui harcèle Jackie Gleason alias «Gigot, le clochard de Belleville» (1962).

Coproductions européennes, ces films seront tournés le plus souvent en France et Jacques Marin ne séjournera finalement que trois fois à Hollywood. Dans une interview donnée à Alain Servel pour son ouvrage «Frenchie Goes to Hollywood», Jacques Marin semble ravi de l'orientation nouvelle de sa carrière : il faut dire qu'il côtoie deux fois Audrey Hepburn – "… une grande dame" – mais aussi Sophia Loren, Julie Andrews et même Katharine Hepburn – "… une femme extraordinaire" – pour deux jours de tournage et une scène coupée au montage dans «La folle de Chaillot»s (1969). Si Marlon Brando, son partenaire dans «La nuit du lendemain» (1968), lui parut "… un acteur impressionnant mais un peu cinglé", il apprécia particulièrement ses rencontres avec James Mason, Gregory Peck ou Anthony Quinn, "… un homme charmant" avec qui il tourna trois films.

En tête de son palmarès, retenons «Charade» (1963) de Stanley Donen : pour la critique du New York Herald Tribune, en inspecteur Edouard Grandpierre, "Jacques Marin is delightful". On se souvient de son rôle de chef de gare et résistant dans «Le train» (1963), du gardien-chef du musée dans «Comment voler un million de dollars» (1966) ou encore du Major Duvalle, "… officier du deuxième bureau gaffeur, très digne" qu'il incarne dans «Darling Lili» (1970). Dans «Les 'S' pions» (1973) d'Irvin Kerschner, il s'appelle tout bonnement Lafayette !

Trois films produits par Darryl Zanuck en firent le partenaire de Juliette Gréco : «Les racines du ciel» (1958), «Drame dans un miroir» (1960) et «Le grand risque» (1961) où il tient un hôtel miteux en Afrique, le premier cité lui laissant le souvenir d'un tournage épuisant et d'une rencontre avec un "… Errol Flynn au bout du rouleau, souvent ivre, menant une vie incroyable". Là encore, les rôles deviennent plus conséquents avec le temps, en particulier dans deux productions Disney : Capitaine Brieux, il conçoit un ballon dirigeable partant au Pôle Nord à la recherche de «L'île sur le toit du monde» (1974) ; dans «La coccinelle à Monte Carlo» (1977), il joue l'inspecteur Bouchet qui enquête sur le vol d'un extraordinaire diamant.

C'est lui aussi qui double le Shérif de Nottingham dans le dessin animé «Robin des Bois» (1973), une autre facette de son talent puisqu'il ne cessa de donner sa voix aux comédiens anglo-saxons à la morphologie voisine de la sienne, de Danny de Vito à Richard Attenborough. Jacques Marin n'en finissait pas de s'étonner de sa nouvelle popularité : "Une fois où j'avais emprunté un sens interdit à Los Angeles, le policier qui avait arrêté ma voiture m'avait reconnu : 'But you are Jacques Marin ! My wife is in love with you !'"

Marin d'eau douce…

Jacques MarinJacques Marin

Parallèlement à sa carrière au cinéma, Jacques Marin brûle les planches sous la direction de Jacques Mauclair, Pierre Mondy ou Jean Anouilh. À partir des années 70, c'est à Lyon, au Théâtre des Célestins, qu'il se produisit le plus fréquemment, paraissant dans «L'avare», «Topaze» ou «Knock» dans les mises en scène de Jean Meyer. «Au théâtre ce soir» présenta certaines de ces pièces, en particulier «Les affaires sont les affaires» en 1974 et «Volpone» en 1978, deux œuvres où il excelle en homme d'argent et de magouille. Très présent sur le petit écran – on compte plus de soixante prestations – il joue le pleutre Montfleury, le comédien ridiculisé par «Cyrano de Bergerac» (Daniel Sorano) dans une belle version de Claude Barma en 1960. Commissaire matois, il affronte un Claude Piéplu roublard dans une adaptation des «Mystères de Paris» en 1961. Dès 1955, en inspecteur Lacoste, il seconde Serge Reggiani dans une série éphémère, «Les enquêtes du commissaire Prévost». On le retrouve bien sûr dans les fictions policières des années 60 – «Les cinq dernières minutes» et «L'inspecteur Leclerc enquête» – comme dans «Le parfum de la dame en noir» signé Yves Boisset en 1966. Petit chef odieux et concupiscent, il excelle en méchant de mélodrame dans un célèbre feuilleton, «La porteuse de pain» (1973), ce qui ne l'empêche pas à la même époque de s'amuser à interpréter des sketches comiques pour l'émission «Sérieux s'abstenir».

Marin jette l'ancre…

Dans la dernière ligne droite de sa carrière, Jacques Marin ne fit pas toujours preuve d'un grand discernement, mais comment ne pas céder aux sollicitations de bons camarades comme Robert Lamoureux ou Jean Lefebvre ? On comprend son plaisir à retrouver dans «Jo» (1971) le rôle d'inspecteur qu'il avait créé au théâtre mais était-il nécessaire d'enchaîner sur cinq films du même Jean Girault ? Marin guetté par le naufrage, il s'échoue dans la Bretagne caricaturale et grotesque de «Vos gueules les mouettes !» (1974), la triste fin de carrière de Robert Dhéry cinéaste, et, pire encore, chez Jacques Besnard qui mitonne alors une trilogie de navets, du «Jour de gloire» (1976) – son rôle est très original : un bistrotier à béret ! – à «Te marre pas… c'est pour rire !» (1981) qui ne tient pas sa promesse… Fort heureusement, il mène mieux sa barque lorsqu'il s'agit de films américains : il se fait étrangler dans l'excellent «Marathon Man» (1976) de John Schlesinger, risque le même sort dans «La grande cuisine» (1978) et clôt sa carrière avec «A Star for Two» (1991) dont les têtes d'affiche sont tout de même Anthony Quinn et Lauren Bacall.

Marié à Patricia Hutchinson, Jacques Marin se retira à Mouans-Sarthoux dans les Alpes Maritimes. Il avait créé à Mougins une école de théâtre pour la jeunesse et participé à la création de l'ADAMI qui défend les droits des artistes interprètes. Le 16 mai 1994, Gérard Courant le filme quatre minutes, tranquille et souriant sous le soleil de Cannes, pour un épisode de son «Cinématon» : c'est là sa dernière apparition à l'écran, amicale et bienveillante, à l'image de son caractère. Il meurt sept ans plus tard, le 10 janvier 2001.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jacques Marin dans «Le monocle noir» (1961)

Citation :

"C’était un second rôle merveilleux qui jouait les petits râleurs. Dans les rôles de mal embouché populaire, il était formidable."

Georges Lautner
Jean-Paul Briant (juillet 2020)
Éd. 9.1.4 : 21-7-2020