Claude CARLIEZ (1925 / 2015)

… de cape et d'épées

Claude Carliez

Le souvenir me vient d’un rituel que mon père et moi avions adopté en regardant se dérouler, sur petits ou grands écrans, les indicatifs de films ou télé-films de cape et d’épée.

Nous guettions le passage “Combats réglés par…” et prenions le pari que le nom du Maître d’armes Claude Carliez apparaîtrait.

Nous perdions rarement !

Pierre Monier. Extrait de «La biscotte de d’Artagnan» (2009)

En passant par la Lorraine……

Claude CarliezClaude Carliez

Claude Michel Robert Carliez est né le 10 janvier 1925, à Nancy. Son papa est chorégraphe et créateur d’une académie de danse de salon. Claude nous confiera avoir été un bon danseur, qualité dont il se servira plus tard pour régler des scènes de cinéma ! Quant à sa maman, elle aura bien à faire à la maison avec 7 enfants !

Claude, dernier de la fratrie, fréquente l’école communale à Nancy, puis l’Ecole supérieure. C'est un bon élève. Un jour, papa inscrit ses deux plus jeunes rejetons (14 et 12 ans) à un cours d’escrime. La présentation promotionnelle de ce cours vante ce sport comme éminemment français, dans la pure tradition des héros de notre histoire, et comprenant une formation éducative. Seul Claude persévèrera. Il se rappelle avec amusement ses professeurs, deux frères Corses, qui ressemblaient aux Dupont d’Hergé, avec des chapeaux melons, et des parapluies fermés qu’ils utilisaient comme épées, lorsqu’ils venaient à manquer de lames : "Les 'Dupont' me faisaient rire, mais j’étais conscient que leur technique n’était pas assez pointue".

Le président de la ligue d’escrime le pousse à devenir maître d’Armes à l’Ecole de Joinville. L'adolescent qu'il est encore termine ses études, apprend à monter à cheval et met l’idée dans un coin de sa tête…

Maître d'armes…

Nous sommes en 1943, en pleine Occupation : Claude a maintenant 18 ans. Reprenant l'idée à son compte, il se retrouve à l’Ecole Magistrale d’Escrime de Joinville, institution rattachée au Ministère de la Jeunesse et des Sports. Le jeune homme y séjourne une année avant de rejoindre, pour deux ans, l’Institut National des Sports (devenu aujourd’hui l’INSEP). Durant ces trois années, il aura appris non seulement l’escrime mais également tous les sports de combat, les arts martiaux, et l’entraînement à l’endurance. Il en sort en 1946, 3ème sur 27 diplômés, avec le titre de Maître d'Armes. Aujourd'hui encore, il aime à citer ses grands-maîtres : Raoul CleryRaoul Clery ("… peut-être le plus grand !"), Pierre Lacaze qui pratiquait l’escrime ancienne, et André Gardère, le précurseur en matière d'escrime cinématographique. Il envisage de créer au plus tôt une salle d’armes , mais l'argent fait défaut. Pendant deux ans, dans sa Lorraine natale, il délivrera des séances d'éducation physique à des élèves de tous âges. A cette époque, il rencontre une jolie jeune femme. Claude est un bien séduisant chevalier, Eliane est charmante, la vie est belle… Elle l’est toujours pour eux puisqu’ils fêteront bientôt leurs 65 ans de mariage !

En garde au Grand Duché…
Claude CarliezPremière apparition à l'écran (1953)

Sur le plan professionnel, Claude saisit l'opportunité, de 1948 à 1951, d’être le Maître d’Armes officiel de la Cour du Grand Duché de Luxembourg. Il y gère bientôt 4 clubs dont deux créés par lui-même. Il dispense également des cours de culture physique corrective à de jeunes garçons que lui envoient les médecins. Il imagine l’escrime ambidextre : un fleuret dans une main, une dague dans l’autre, afin de faire travailler simultanément les deux bras. L’escrime artistique naît de cette expérience, un concept synonyme de maintien, de bonne éducation entraînant une éducation complète et générant un plaisir évident.

Revenu à Paris, Claude Carliez s’inscrit au Racing Club de France, se présente aux Championnats de France des Maîtres d’Armes (1956), avant d'être sélectionné pour les championnats du monde…

Le cinéma…

Claude CarliezClaude Carliez acteur (1959)

Hasard qui sera providentiel, Claude Carliez retrouve à son cours un de ses anciens professeurs qui œuvre dans le cinéma, André Gardère, qui s'apprête à travailler sur le film de Christian-Jaque, «Lucrèce Borgia» (1953) : "Claude, j’aurais besoin de toi. Sais-tu monter à cheval ?". l'intéréssé confirme et rejoint l’équipe d’André sur le plateau où il tiendra le rôle d'un garde du corps, en l'ocurrence celui de la belle Martine CarolMartine Carol.

Il est nécessaire, pour les profanes, de bien comprendre ce que Claude Carliez et son équipe ont apporté au cinéma sur le plan des effets d’escrime. Si l’on regarde de près les duels filmés avant (et juste après) guerre, on s’aperçoit, sans pour autant minimiser le réel talent des acteurs comme Gene KellyGene Kelly ou Pierre BlancharBlanchar, qu’il s’agissait davantage de chorégraphies très bien réglées, accompagnées de cliquetis de fer, mais d’où les gestes techniques étaient absents. André Gardère et ensuite Claude Carliez auront installé l’escrime dans le septième art, avec toutes ses figures, ses positions et ses exigences.

La bande à Carliez…

La vie se marque par les rencontres que nous avons l’occasion de faire, dit-on. Celle de Claude va croiser les chemins de grands noms de la cascade et du cinéma. A commencer par Roland ToutainRoland Toutain, surnommé “Casse-cou” tant il était téméraire ! Viendront ensuite les audacieux Gil DelamareGil Delamare, Rémy Julienne, spécialiste des cascades en voiture, Jean Falloux qui périra dans un accident d’avion. Claude rencontrera souvent ses collègues-amis, aux talents complémentaires aux siens, comme Henri CoganHenri Cogan (cascades et bagarres) ou François Nadal (cascades équestres).

Prenant ainsi la succession du maître André Gardère, Claude décide de former une équipe dès la fin des années 50. Parmi la vingtaine de membres, citons Guy DelormeGuy Delorme, si méchant à l’écran mais si sympathique à la ville, Raoul BillereyGuy Delorme qui poursuivra une belle carrière au cinéma, Antoine BaudAntoine Baud, athlétique et sportif, habitué des films d’action, Rico Lopez, un des petits-fils Fratellini, Gérard Moisan, Daniel Breton, Lionel VitrantAntoine Baud, André Cagnard (“Coin-coin” pour tout le monde). N'oublions pas Yvan Chiffre qui travaillera à ses côtés pendant 5 ans avant de fonder sa propre équipe. Connu et apprécié, notre ami forme des bretteurs, des bagarreurs, des cascadeurs, des champions de l’escalade… Parfois, il apparaît furtivement au hasard d’une scène comme dans «Cadet Rousselle» et «Le fils de Caroline Chérie» (1954), «Austerlitz» et «Le bossu» (1959), «Le miracle des loups» et «Les trois mousquetaires» (1961), «Les grandes vacances» (1967), «Moonraker» (1979), etc.

Claude Carliez et les metteurs en scène…

Claude CarliezJean Marais et Claude Carliez

Nombre de grands metteurs en scène ont fait appel à l'inévitable technicien de l'escrime artistique qu'il est devenu. Pour se rappeler les bons souvenirs, nommons de manière non exhaustive : Christian-Jaque, le premier; André Hunebelle, outre tous les films de cape et d'épée que nous connaissons, citons la série des «OSS 117» et celle des «Fantomas»; Bernard Borderie, spécialisé dans les films d’action historiques l'utilisera pour «Les trois mousquetaires» (1961), «Le chevalier de Pardaillan» (1962) et le premier volet des «Angélique…» (1964); Edouard Molinaro, par trois fois; Gérard Oury pour pratiquement tous ses films si populaires, etc.

Ajoutons des personnalités aussi différentes que Georges Lautner (à quatre reprises), Abel Gance, Robert Lamoureux, Henri Verneuil, Jean Delannoy, Jacques Deray, Pierre Gaspard-Huit, Gilles Grangier, Michel Deville, Philippe de Broca, Eric Rohmer… sans oublier les étrangers renommés que sont Sergio Gobbi, Luis Bunuel, Stanley Donen ou Richard Fleischer.

Claude Carliez et les acteurs…

Les tournages cinématographiques sont propices à l'émergence de belles amitiés :

Et citons encore Bourvil, Georges Marchal, Jean-Claude Pascal, Louis Jourdan, Georges Rivière, Yves Montand, Sophie Marceau, Jacques Weber, Bernard Giraudeau, etc… Parmi les acteurs étrangers, distinguons Robert Taylor, Kirk Douglas, Tony Curtis , Curd Jürgens, Roger Moore , Robert Mitchum, Michael Caine, Rod Taylor, Peter Fonda…

"C’étaient de grands professionnels, et sympathiques en plus !"

De riches expériences…

Claude CarliezClaude Carliez et Gérard Barray à Pérouges (juin 2009)

Bien évidemment, le petit écran fera appel à ses nombreux talents : un regard attentif nous permet de retrouver son nom au défilé de nombreux génériques : «Corsaires et flibustiers», «Les compagnons de Jéhu», «La dame de Monsoreau», «Joseph Balsamo» (où il retrouvait à la fois André Hunnebelle et Jean Marais), «Ardéchois cœur fidèle», «La chambre des dames», etc.

Demandé par tout le monde, Claude Carliez travaillera notamment pendant 4 ans avec Herbert Von Karajan, à Salzbourg, lors des mises en scènes de grands opéras. Toujours dans le domaine classique, il oeuvrera à l’opéra de Paris, à la Comédie Française et au théâtre de l’Odéon comme maître d’armes, Il prêtera son concours pour des spectacles au Lido ou lors de shows de la troupe Hollyday on Ice.

Aujourd'hui…

Claude Carliez a pris sa retraite en l’an 2000. Mais ne nous y trompons pas : il s’agit d’une retraite active pour cet éternel jeune homme ! Il la partage entre la région parisienne, la côte Charentaise où nous l'avons rencontré en ce bel été 2010, et ses nombreux déplacements dans toute la France et à l’étranger. Il continue avec passion à animer des stages de formation d’escrime artistique dans l'Hexagone. On lui doit en particulier de nous avoir permis de redécouvrir les grands saluts solennels des Mousquetaires et autres chevaliers tels qu'on les pratiquait sous Louis XIII , Louis XIV et Louis XV.

Homme respecté dans tous les clubs d’escrime dont il demeure le maître de référence, il est, depuis 1992, le Président de l’Académie d’Armes de France. Sur le plan familial, Claude et Eliane sont les parents heureux de Marie-Claude (qui a travaillé dans le cinéma comme monteuse) et de Michel (qu’il a formé pendant 5 ans et qui a assuré la relève parternelle), qui les ont fait deux fois grands-parents.

Claude Carliez a été fait Chevalier des Arts et des Lettres en 2002. C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris sa disparition, le 17 mai 2015.

Documents…

Sources : Un grand merci à Claude et Eliane Carliez pour la confiance qu'ils ont bien voulu me témoigner en me confiant leurs souvenirs, et pour leur grande et amicale disponibilité. Pour le reste, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "L’escrime sportive est nécessaire, mais l’escrime artistique - les belles armes - fera toujours battre mon cœur." (Claude Carliez)

Donatienne (novembre 2012)
Ed.7.2.1 : 20-5-2015