Henri JEANSON (1900 / 1970)

Son truc en plume…

Henri JeansonHenri Jeanson

Henri Jules Louis Jeanson naît dans le 13ème arrondissement de Paris, le 6 mars 1900. Fils de Jules Jeanson, instituteur puis professeur d'économie, et de Marie Perret, femme au foyer, il s'honore éalement d'être le petit-fils d'un fondeur et d'un menuisier. Papa se revendiquant de la mouvance socialiste du début du XXème siècle, l'enfant n'est pas baptisé, ce qui ne sera pas sans conséquence sur son avenir de libre-penseur !

En 1906, celui-ci fait son entrée à l'école municipale de la Rue de l'Arbalète où il avoue préférer la compagnie des élèves chahuteurs à celle des fils de bonnes familles. tout gamin, il goûte au plaisir de jouer la comédie en faisant le clown dans un spectacle pour enfants. Déja, il fait preuve d'irrespect et, rebelle, manifeste un mépris appuyé de l'autorité.

En 1910, il n'a que 4 ans lorsque son père, âgé de 45 ans, décède de la tuberculose. Peu fortunée, sa mère doit prendre un travail. L'enfant qu'il est encore est admis au lycée Henri IV en tant qu'élève boursier. Sans doute soucieux de mettre du beurre dans les épinards, il confectionne des paquets pour les clients dans les sous-sols du "Bon marché", mais son caractère affirmé provoque son renvoi avant le terme du premier mois.

À onze ans, sentant sans doute naître en lui une vocation précoce, il se présente devant le grand Antoine, directeur de l'Odéon, pour une audition qui ne dure que le temps pour lui d'ânonner un quatrain du «Cid». Péremptoire, le maître renvoie promptement le gamin à ses jouets. Plus tard, n'ayant pas renoncé à ses ambitions artistiques, l'étudiant qu'il est devenu s'arrange, sur le conseil de Paul Fort, pour se faire recevoir par Mounet-Sully… qui ne le décourage pas. Commence alors pour lui le temps des vaches maigres : il pose pour des cartes postales dans des situations romantiques, tient quelques petits rôles dans des pièces et des opérettes et se rend compte rapidement qu'il n'a aucun avenir à attendre de ce côté-là.

Mais il dispose d'un beau brin de plume et fréquente un cercle d'amis aussi cultivés que lui avec lequel il décide bientôt de fonder une première revue, "Momus", qui ne connaîtra qu'une éphémère publication de 5 numéros. Peu après, dès 1917, il fait ses véritables débuts de journaliste à "La bataille syndicale" où il tient, sous le pseudonyme de "Général N", la rubrique des faits divers et rédige ses premières critiques, un art dans lequel il ne va pas tarder à se faire un nom.

Toujours agité, il “profite” des émeutes parisiennes du 1er mai 1919 pour passer une première nuit au “violon”. Revenu de ses émotions, il collabore successivement aux "Journal du peuple" et "Les hommes du jour" dirigés par Sébastien Faure, à "Bonsoir"… Payé 3 sous la ligne, il découvre l'art de découper un texte en un grand nombre de paragraphes pour arrondir ses fins de mois. À cette époque, il côtoie et fréquente Marcel Achard avec lequel il partage le serment de ne jamais devenir académicien. L'un des deux tiendra parole…

Époux de l'actrice Marion Delbo depuis le 16 juin 1926, il fait une entrée discrète dans le septième art en tant qu'assitant du dramaturge Alfred Savoir (1883/1934) engagé pour écrire le scénario du film que dirigera Albert Capellani, «Côte d'Azur» (1931). Après diverses péripéties, leur travail sera abandonné au profit de celui de Benno Vigny et les jeunes spectateurs du cinéma parlant devront attendre encore un peu pour se mettre dans l'oreille quelques uns de ses bons mots dont ils deviendront sous peu si friands…

Et le dialogue fut…

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Mais, pour leur plus grand bonheur – encore à venir  – Henri Jeanson a tremplé sa plume dans l'encrier du cinéma. Dès lors, elle ne cessera d'y plongera régulièrement pendant une bonne trentaine d'années…

Dès 1932, le producteur britannique d'origine hongroise, Alexander Korda, lui propose d'adapter la pièce de Georges Feydeau, «La dame de chez Maxim's» dont il écrira également les dialogues, un exercice dans lequel il fait rapidement la preuve de toute sa verve mordante. Robert Siodmak, lors de son intermède français, l'utilise à deux reprises, comme adaptateur-dialoguiste pour «Mister Flow» (1936), comme dialoguiste pour «Cargaison Blanche» (1936). Dès lors, les plus grands noms du cinéma hexagonal se l'attachent, à commencer par Julien Duvivier («Pépé le Moko» et «Carnet de Bal» en 1937). S'il ne dédaigne pas la gaudriole («Les rois du sport», 1937), il excelle dans les sujets graves («Prison sans barreaux» de Léonide Moguy en 1937, «Le patriote» de Maurice Tourneur ou «Le drame de Shanghaï» de Pabst en 1938).

Mais bien entendu, ses sommets d'avant-guerre restent et resteront pour l'éternité les dialogues composés pour «Entrée des artistes» (Marc Allégret, 1938) et «Hôtel du Nord» (1938). Pour ce dernier titre, il mettra dans la bouche d'Arletty ces mots célèbres qu'elle refusera de répéter jusqu'à la fin de sa vie ! Son art de la réplique devait naturellement l'amener à écrire pour le théâtre et sa première pièce aboutie, «Toi que j'ai tant aimée», sera jouée à la Comédie-Caumartin. D'autres suivront : «Aveux spontanés», «Le petit navire», «L'heure éblouisssante»… ainsi qu'un roman, «Amis comme avant».

Pour autant, le journalisme l'accapare encore. Ainsi couvre-t-il la Guerre d'Espagne pour le "Canard Enchaîné" de Maurice Maréchal dans les rangs de l'armée républicaine. Homme d'idées, pacifiste ouvertement déclaré, refusant toutes les contraintes, il démissionnera en 1938 en soutien de Jean Galtier-Boissière qui dénonçait la main-mise des membres du parti communiste sur le comité de rédaction de l'hebdomadaire satirique.

Faîtes l'amour, pas la guerre…

En 1938, Jeanson exerce au sein du bimensuel de Gaston Bergery, "La Flèche" dont il soutient la ligne antimilitariste. Dans "Solidarité Internationale Antifasciste", il écrit des mots qui lui valent une première condamnation à 18 mois de prison, lors d'un procès où il n'est pas représenté et qui devra donc être révisé. En l'attente, il ne se prive pas d'une réplique en forme de lèse-présidence du conseil !

Mobilisé à la déclaration de guerre, le pamphlétaire rejoint sans rechigner, contre toute attente, le 221ème régiment de travailleurs au sein duquel il ne se fait guère remarquer. Mais il a beaucoup d'ennemis et a laissé derrière lui, par ses écrits, matière à vengeance. Arrêté à Meaux pour "… provocation de militaires à la désobéissance, provocation à l'insoumission et complicité", il se voit frappé en révision de cinq années d'emprisonnement, malgré les témoignages favorables de Louis Jouvet, Tristan Bernard, Marcel Achard, Gaston Bergery, Saint-Exupéry,…

Taisez-vous, Jeanson !

Henri JeansonHenri Jeanson

Les armées allemandes déferlent sur la France. Si Paris est occupé, Henri Jeanson est libéré en mai 1940, grâce à l'intervention de Gaston Bergery. Journaliste à "Paris-Soir", il prend, dès septembre 1940, la tête de la rédaction d'"Aujourd'hui", publié avec l'autorisation de l'occupant. Il compose con comité de rédaction : Robert Desnos, Georges Auric, Pierre Mac Orlan, Marcel Aymé, Léon-Paul Fargue, Jean Anouilh, Henry Troyat, Henry Poulaille, Marcel Carné, Jean Aurenche.

La défaite lui ayant donné raison, il se range du côté de ceux qui viennent d'accepter l'arrêt des combats. "Qu'il n'y ait pas de paix possible en Europe sans un accord entre la France et l'Allemagne, c'est là une évidence vieille de plusieurs siècles et que nul ne songe à contester. Cet accord, nous l'avons toujours souhaité parce que nous avons mis la paix au-dessus des partis et parce que nous savons qu'en temps de guerre, la liberté perd ses droits. Et c'est pourquoi le devoir de tout pacifiste véritable, de tout Européen authentique est de se ranger loyalement aux côtés du maréchal Pétain, lorsque celui-ci nous dit : 'Collaborons !'" (cf."Aujourd'hui" du 6 novembre 1940).

Mais les dés sont pipés et l'homme ne tarde pas à le comprendre. Sommé par les Allemands de lancer une campagne antisémite, il démissione le 22 novembre 1940. Arrêté en 1941 par la Gestapo pour le même article dont une bonne âme aura rapporté le contenu à la Kommandantur et dans lequel il justifiait l 'attentat contre le conseiller d'ambassade Ernst von Rath, il est acquitté, faute de preuve : entre-temps, sa compagne, la comédienne Claude Marcy, s'est rendue aux archives de la presse où elle a déchiré, pour pouvoir mieux l'avaler, l'article compromettant ! Pour autant, l'écrivain n'est pas au bout de ses peines, une circulaire interdisant les studios de l'employer. C'est ainsi que ses contributions au septième art, jusqu' à la fin de la guerre («La nuit fantastique» et «L'honorable Catherine» de Marcel L'Herbier, «Carmen» de Christian-Jaque, «Florence est folle» de Georges Lacombe,…), se feront de manière clandestine, sans le moindre crédit aux génériques…

Le dernier mot…

En septembre 1944, après la libération de Paris, Henri Jeanson effectue son retour au sein de la rédaction du "Canard enchaîné". Il en démissionnera en 1947 après avoir vu son dernier article censuré, pour y revenir – à temps partiel – jusqu'à la fin de sa vie. Blâmé par la Commission d'Épuration pour avoir "… favorisé les desseins de l'ennemi", l'homme, se montrera méfiant et circonspect sur la tournure des événements à l'heure des soldes.

Autorisé à revenir sur le devant de la scène, il signe l'adaptation et les dialogues de «Boule De Suif» (Christian-Jaque, 1946) sur une nouvelle de Guy de Maupassant qui se prête bien aux règlements de comptes. «Un revenant» (Christian-Jaque, 1946) et «Les amoureux sont seuls au mode» (Henri Decoin, 1947) prouvent qu'il n'a rien perdu de sa verve. Il la met au service de sa première réalisation cinématographique, «Lady Paname», une évocation de La Belle Époque réunissant le couple de «Quai des orfèvres», Suzy Delair et Louis Jouvet. Si tout le monde en salue la tenue des dialogues, la construction et la mise en scène font l'objet de nombreuses critiques et ne reçoivent pas l'assentiment du public. Retenant la leçon, l'auteur de contentera de vivre de sa plume, abandonnant le petit bout de la lorgnette à plus éclairé que lui.

Pendant une quinzaine d'années encore, le nom d'Henri Jeanson au sommet d'un générique demeurera un gage de qualité et d'amusement, avant qu'un certain Michel Audiard ne vienne renouveler le genre. Citons «Fanfan la tulipe» (1951), «Madame Du Barry» (1954) et «Nana» (1955), tous trois de l'inévitable Christian-Jaque avec lequel il collaborera sur une bonne quinzaine de titres, «Pot-Bouille» (1957) et «Marie-Octobre» (1958) de Julien Duvivier, «Montparnasse 19» de Jacques Becker (1957), «La vache et le prisonnier» de Henri Verneuil (1959), «Le glaive et la balance» d'André Cayatte (1962),…

Membre du jury du 9ème Festival de Cannes (1956) en compagnie de son amie Arletty, il s'éloigne du cinéma en 1965 pour se consacrer définitivement au journalisme, signant des papers pour "L'Aurore", "Le Canard enchaîné", "Le Crapouillot" ou encore Cinémonde. En 1967, il épouse enfin Claude Marcy (née Odette Vaudrey), sa compagne depuis de nombreuses années. Sur le tard, il entame la rédaction d'un livre de souvenirs, «Soixante-dix ans d'adolescence». La mort viendra le prendre quelques mois avant sa publication, le 7 novembre 1970, dans son domicile d'Équemauville (Calvados, France) où l'a cloué un oedème pulmonaire.

Documents…

Sources : «Soixante-dix ans d'adolescence», souvenirs de Henri Jeanson (Éd.Stock,1971), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"On écrit pour un acteur, pas pour un film. Si au dernier moment on change la distribution, le travail est à refaire."

Henri Jeanson
"Les souvenirs ? Des verres vides…"
Christian Grenier (juin 2018)
«L'HONORABLE CATHERINE» (1942)

"Vous vivez, Monsieur, dans la dissipation, la luxure, le mensonge…

Vous n'aimez pas : c'est trop long. Non, vous désirez, ça va plus vite.

Vos journées n'ont pas vingt-quatre heures mais deux, car vous êtes du 5 à 7.

Vous ne faites pas l'amour : vous tuez le temps !"

Henri Jeanson

«LA NUIT FANTASTIQUE» (1941)

"C'est avec les épouses tristes qu'on fait les veuves joyeuses !"

Henri Jeanson

«LA VACHE ET LE PRISONNIER» (1959)

"- Saint Léonard, ayez pitié de lui.

- Saint Léonard ? Qui c'est celui-là ?

- Tu ne sais pas que Saint Léonard c'est le patron des prisonniers !

- S'il y avait un patron des prisonniers, il n'y aurait pas de prisonniers."

Henri Jeanson

«MADAME Du BARRY» (1954)

"- Que pourrait-on bien donner au roi pour l'anniversaire de ses soixante ans ? Quelque chose qui lui fasse plaisir…

- Donnez-lui quarante ans !"

Henri Jeanson

«HÔTEL DU NORD» (1938)

M. Edmond : - J'ai besoin de changer d'atmosphère… et mon atmosphère : c'est toi !"

Mme Raymonde : "- C'est la première fois qu'on me traite d'atmosphère ! Si j'suis une atmosphère, t'es un drôle de bled !

Oh là là… les types qui sont du milieu sans en être et qui cognent à cause de ce qu'ils ont été, on devrait les vider.

Atmosphère… atmosphère ! Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ?

Puisque c'est ça, vas-y tout seul à La Varenne… Bonne pêche et bonne atmosphère !"

Henri Jeanson

«ENTRÉE DES ARTISTES» (1938)

"Je te permettrai d'avoir le trac quand tu auras du talent.

Sois inconsciente. Le trac est une manifestation de l'esprit critique, donc de l'intelligence.

Par conséquent, tu es incapable d'avoir le trac."

Henri Jeanson

«UN REVENANT» (1946)

"Un mariage basé sur l'amour n'est pas une affaire sérieuse."

Henri Jeanson

«PÉPÉ LE MOKO» (1936)

"- Je te le jure sur la tête de mon père !

- Qu'est-ce que tu risques, il a été guillotiné !"

Henri Jeanson

«POT BOUILLE» (1957)

"- Enfin… Tu ne vas pas jeter ta fille dans le lit de cet avorton !

- Je ne lui donne pas un mari, je lui donne un magasin très bien placé."

Henri Jeanson

«FANFAN LA TULIPE» (1951)

"À mon avis, les généraux qui meurent à la guerre commettent une faute professionnelle."

Henri Jeanson

«AMIS COMME AVANT» (théâtre)

"Une excellente maîtresse, c'est une épouse manquée…

Mais une bonne épouse n'est qu'une maîtresse ratée !"

Henri Jeanson

«AMIS COMME AVANT» (théâtre)

"Si l’on ne souffrait pas de temps en temps, le bonheur ne serait plus supportable."

Henri Jeanson

"LA FLECHE"

"La guerre justifie l'existence des militaires. En les supprimant."

Henri Jeanson

"SOLIDARITÉ INTERNATIONALE ANTIFASCISTE" (17 août 1939)

"Sans doute assimile-t-on ma modeste personne à une partie du territoire et entend-on m’empêcher de soustraire ma silhouette de soldat de 2e classe aux prochaines corvées de tranchées ou aux caprices de l’adjudant de semaine.

Mille regrets, mon Daladier ! Cette partie du territoire qu’est mon corps imparfait, je n’en puis disposer à votre guise. Ma mère me l’a donné en dépôt. Je la lui conserverai jusqu’à mon dernier souffle.

Mon corps est à moi. Propriété privée. Attention, chiens méchants !

Avec ou sans dix-huit mois de prison, je ne me ferai pas assassiner pour vos conseils d’administration, pour les conseils d’administration des amis de vos amis, non plus que pour les amis des amis des conseils d’administration des amis de vos amis."

Henri Jeanson

«BOULE DE SUIF» (1945)

"Monsieur Loiseau, vous déshonorez les serins.

Vous n'êtes tout bien pesé qu'un lâche et un grossier personnage.

Vous ne valez pas la paire de claques qu'on a envie de vous octroyer.

Paire de claques ou coup de pieds aux fesses… on hésite d'autant qu'on ne sait plus distinguer votre derrière de votre visage.

Je bois à Élizabeth Rousset qui, en se donnant pour vous sauver, ne déshonorera que vous !"

Henri Jeanson

«LADY PANAME» (1949)

"Si l’homme avait ce qu’il mérite, il vivrait dans un extrême dénuement !"

Henri Jeanson

«MONTPARNASSE 19» (1959)

"Les souvenirs ? Des verres vides…

On ne sait plus ce qu’ils contenaient, ni si on a bu avec plaisir ou dégoût, mais on est quand même saoûl…"

Henri Jeanson

Éd.8.1.3 : 20-6-2018