Georges SIMENON (1903 / 1989)

… "l'homme aux dix milles livres"…

… "l'homme aux dix milles livres"… Georges Simenon

Georges Simenon, écrivain belge à ses origines, devint rapidement un citoyen du monde.

Installé en France pendant quelques années, pays où se déroule la plupart de ses histoires, il émigra vers le Canada et les États-Unis pour vivre, après une parenthèse varoise, ses dernieres années en Suisse. Ajoutons les multiples voyages qu'il accomplit tout autour de notre planète, et notre assertion n'en sera que plus justifiée.

Le père de Maigret connut par ailleurs une existence tourmentée, marquée par une sexualité exubérante: il se qualifia lui-même, dans une boutade, d'homme aux dix mille femmes (ce qui est mathématiquement impossible !). Il nous en livra la teneur dans un de ses derniers ouvrages, «Mémoires intimes».

Bien qu'il prit rapidement ses distances avec le cinéma, sa présence est d'importance dans l'histoire de cet art désormais séculaire. C'est à ce titre que L'Encinémathèque le met à l'honneur.

A moins que ce ne soit le contraire !

Christian Grenier

Eléments biographiques…

Georges SimenonGeorges Simenon

Georges Simenon est né à Liège, le 12 février 1903, selon les documents d'état-civil, d'un père comptable et d'une mère “sans profession”. Toutefois, son apparition en ce bas monde serait advenue le vendredi 13 février, mais l'événement aurait été anticipé auprès des autorités pour des raisons relevant de la superstition maternelle ! On lui connaît un frère, Christian, qui eut quelques ennuis à la Libération…

Devenu jeune homme, après des études primaires et secondaires dans sa ville natale non récompensées par le moindre diplôme, il exerce différents petits métiers avant de se retrouver journaliste (Ah ! L'heureux temps !) à la Gazette de Liège.

Sous le pseudonyme de G. Sim, il écrit un premier roman dès 1920, «Au pont des arches», publié en 1921 à quelques centaines d'exemplaires.

Après une année de service militaire, en Allemagne et en Belgique, il choisit de s'installer à Paris avec sa compagne Régine Renchon, par lui rapidement surnommée Tigy. Garçon de courses, secrétaire particulier, il épouse la jeune femme en 1923. Le couple aura un fils, le futur réalisateur Marc Simenon (1939/1999), qui fera de son illustre papa le beau-père de l'actrice française Mylène Demongeot (1968).

Rencontrant quelques succès, G. Sim écrit plusieurs romans et nouvelles à bord de différentes embarcations, refuges littéraires qui lui permettent de découvrir l'Europe depuis ses canaux et rivières, errances aquatiques qui lui donnent l'occasion de “rencontrer” les personnages de quelques unes de ses oeuvres futures. Parmi les plus pittoresques de ces oeuvrettes, relevons, publiés sous divers pseudonymes, les contributions à la "Collection Gauloises", recueils aux titres significatifs : «Orgies bourgeoises», «La pucelle de Bénouville», etc.

En 1930, il donne naissance au personnage de l'inspecteur Maigret dans «La maison de l'inquiétude», récit paru sous la forme d'un feuilleton publié dans "L'Oeuvre" et repris en 1932 dans une version “livresque”. La même année, le cinquième “Maigret” (déjà !), «Pietr le Letton», est l'occasion pour l'auteur de signer un roman de son véritable patronyme, Georges Simenon.

Les années trente sont marquées par différents voyages (Afrique, croisière autour du monde…) qui élargissent sa vision de la planète et de ses locataires et dont il rapporta de nombreuses et magnifiques photographies.

La Seconde Guerre Mondiale le surprend en France, où il se met à la disposition de l'ambassade de Belgique à Paris. Les autorités de son pays lui confient la responsabilité des "réfugiés belges pour le département de Charente Inférieure", tâche dont il s'acquittera avec un zèle reconnu.

Ennuyé par les mouvements d'épuration pour n'avoir pas cessé ses activités sous l'Occupation, Simenon quitte l'Europe (1945), une fois les accusations enterrées, pour s'installer au Canada, puis aux États-Unis, en compagnie de son épouse, de leur fils et de leur fidèle servante, la fameuse Boule.

Les lecteurs de «Mémoires intimes» savent que c'est au Nouveau Monde qu'il fait la connaissance de Denyse Ouimet, aussitôt engagée comme secrétaire particulière. Le 21 juin 1950, régularisant une situation reconnue, Georges divorce pour épouser la jeune femme le lendemain : il est vrai que le couple se trouvait à Reno (Nevada)… Ils auront ensemble trois enfants, dont Mari-Jo, qui connut un destin tragique.

En 1955, les Simenon s'installent sur la Côte d'Azur, où ils demeureront deux années. On connaît les attaches de la famille avec la région varoise et notamment l'île merveilleuse de Porquerolles…

C'est finalement la Suisse qui les accueillera dès 1957 et, pour ce qui concerne l'auteur, jusqu'à la fin de ses jours. La “période helvétique”, ne fut pas de tout repos pour Georges Simenon, marquée qu'elle fut par les dépressions nerveuses de sa deuxième épouse et l'amour excessif que lui porta sa fille Mari-Jo, jusqu'à son suicide survenu en 1978. La jeune femme fut incapable de trouver un équilibre loin de son père, qui n'osa jamais la suivre sur le chemin où elle souhaitait sans doute le voir arriver. Ces événements bouleversants (qui me tirent encore une larme au moment de rédiger ce paragraphe), sont relatés avec franchise, tact, et un amour immense dans l'ouvrage déjà cité: «Mémoires Intimes» (1980). Si je m'autorise à reprendre une des ultimes lettres de la jeune fille à son père, c'est donc parce que celui-ci eût le courage de les rendre publiques, nous prenant à témoin de son impuissance à éviter le drame…

En 1973, installé à Lausanne, l'écrivain interromp brusquement la rédaction de son dernier roman, décidant à jamais d'abandonner cette forme littéraire. Il fait remplacer, sur son passeport, la mention “romancier” par celle, tranchante, de “sans profession”. Mise à part «Mémoires intimes», ses oeuvres ultérieures, qui ne seront donc plus romanesques, seront confessées à l'attention originale d'un simple magnétophone.

A Lausanne, où il a répandu les cendres de sa fille dans le jardin de sa demeure, Georges Simenon partage ses derniers jours avec celle qui fut engagée, en 1961, comme femme de chambre pour Denyse, Teresa Sburelin. Opéré d'une tumeur au cerveau (1984), il décède le 4-9-1989. Le lendemain de ce funeste jour, Teresa mêle les cendres du père de Maigret à celles de son autre enfant, Mari-Jo…

Simenon et le cinéma…

Georges SimenonGeorges Simenon

A l'aurore de sa carrière d'écrivain, Georges Simenon est un cinéphile assidu. Enchanté par «Les rapaces» de Von Stroheim, amusé par «Le kid» de Charles Chaplin, impressionné par «La chienne» de Jean Renoir, il fréquente tout autant les salles populaires que les cinémas d'avant-garde.

Devenu un auteur remarqué, il a la surprise de voir Jean Renoir l'attendre au pied de son embarcation, "L'Ostrogoh", pour négocier avec lui les droits d'adaptation de son roman «La nuit du carrefour». Il résultera de cette rencontre une profonde amitié (Renoir sera le parrain de son deuxième fils), qui n'empêchera pas l'auteur d'écrire, en 1936, "On a tiré de mes romans trois navets…"

Aussi envisage-t-il rapidement de mettre en scène lui-même ses propres oeuvres. Le projet prend forme autour d'un "Maigret", «La tête d'un homme», pour lequel il envisage Pierre Renoir dans le rôle-titre. Mais l'auteur supporte pas mal l'omnipotence des producteurs. L'affaire capote, qui sera reprise par Julien Duvivier, avec Harry Baur dans le rôle principal.

Profondément écœuré par les magouillages financiers qui précèdent et entourent la création d'un film, Simenon décide de ne plus accorder les droits d'adaptation cinématographique de ses créations.

Au cours de son voyage en Afrique, il découvre, avant de les dénoncer, les légendes et faux semblants du cinéma colonial. Locataire de la “maison maudite” de Murnau, il fustige «Tabou» et «Ombres blanches» pour leur exotisme de pacotille.

Pestant sans cesse contre l'adaptation de ses oeuvres, qu'il autorise à nouveau pour des raisons financières depuis le début des années quarante, il envisage d'écrire directement pour le septième art. Mais les conditions qu'il pose lui-même à cette éventualité ne seront jamais réunies.

Georges Simenon aime les acteurs : Chaplin, qu'il considére comme le plus grand, Brigitte Helm, dont il tombe virtuellement amoureux après la vision de «Metropolis», Gabin, qu'il remarqua avant qu'il n'incarnât ses propres personnages, Raimu, dont il clame le génie…

En 1958, Simenon préside le Festival du film de Bruxelles. Installé sur la côte varoise, il fait plusieurs apparitions au Festival de Cannes, avant d'en présider la XIIIe édition (1960). Il use de cet honneur et des droits qui lui sont attachés pour faire attribuer la Palme d'Or à «La dolce vita» de Federico Fellini. Les deux hommes entretiendront une liaison épistolaire suivie : "Vous êtes la personne au monde avec laquelle je me sens les liens les plus étroits dans le domaine de la création".

Simenon ne vit que très rarement les adaptations que l'on fit de ses “enfants”. La raison en est simple : il imaginait de ses personnages bien davantage que ce qu'il en disait dans le texte. Et la confrontation de son imaginaire avec le voyeurisme qu'impose le cinéma ne pouvait que le décevoir, comme nous sommes déçus à la vision de l'adaptation cinématographique d'une oeuvre littéraire qui nous a émue lors de sa lecture.

Oui, Georges Simenon aimait le cinéma, mais un cinéma qui n'existe pas, un cinéma libéré de toutes ses contraintes financières pour devenir le support d'un nouveau moyen d'expression auquel, dans sa quête de la vérité humaine, il se serait donné pleinement. Prêt à se donner, certes, mais pas à se damner.

Maigret…

Georges Simenonun «Maigret» parmi tant d'autres…
au cinéma…

Courte biographie : Jules Maigret est né en 1884, à Saint-Fiacre, petit ville imaginaire du département français de l'Allier. A l'âge de 45 ans, il fut nommé inspecteur (avant d'être commissaire) pour la littérature; il occupa ces postes de 1930 à 1972, période pendant laquelle il vieillit… de huit ans ! Parfois accompagné d'une épouse anodine, il n'élucida pas moins de 102 énigmes, dont 14 nous furent révélées dans les salles obscures.

On nous a enfin signalé l'existence d'un Maigret soviétique derrière le rideau de fer : Bruno Tenine («Megre i staraya dama / Maigret et la dame mystérieuse», 1974). Mais nous n'eûmes pas le courage d'aller vérifier !

… et à la télévision

Par la suite (et même avant !), Simenon comprit que la télévision lui offrait une manne considérable. Les téléspectateurs français se souviennent de Jean Richard (1967/1990) auquel le créateur - qui jugeait l'acteur très mauvais - offrit l'une de ses pipes. Son successeur, Bruno Cremer (1991/2005), plus convaincant, n'apparût qu'après le décès de l'écrivain.

Mais il y eut avant eux le déjà cité Gino Cervi (1964/1972), il y eut des Maigret belges (Wies Andersen), britanniques (Rupert Davies, le chouchou de son papa pour la lignée télévisuelle), irlandais (Michael Gambon, Richard Harris), hollandais (Jan Teulings, Kees Brusse), et même des Maigret polonais et japonais (Kinya Aikawa). Cerise sur le chapeau, on nous annonce pour 2016 un Maigret incarné par Rowan Atkinson !

… Et les autres…

Georges Simenon«Le président» (1961)

L'adaptation cinématographique d'une oeuvre littéraire doit-elle rester fidèle à l'œuvre originale ? Si oui, dans quelle mesure ?

Vaste débat ! Si l'on admet mal, sauf peut-être dans une parodie, que Rodrigue puisse épouser Chimène, il serait tout de même hâtif de répondre définitivement par l'affirmative. Que de chefs-d"oeuvre du septième art faudrait-il alors renier…

Mais pour un auteur, il en va bien sûr tout autrement. Et, nous l'avons vu, pour Simenon en particulier, qui laissa pourtant à d'autres le soin (?) de faire ce travail. Décision d'ailleurs bien regrettable, car rares furent ses personnages, et surtout pas Maigret, qui supportèrent de parler la langue d'Audiard !

La filmographie d'un auteur a “l'avantage” de ne pas s'arrêter au décès de celui-ci. D'autres oeuvres de Simenon furent tournées depuis ce triste événement et beaucoup d'autres le seront encore…

Si l'auteur réfuta aussi fort qu' Arletty le mot et l'idée d'atmosphère pour décrire son univers, il n'empêche que celui-ci englobe toute une veine d'histoires dont il nous semble parfois reconnaître la paternité, même là où elle n'existe pas : «Gas-oil» (Gilles Grangier, 1955), «Voici le temps des assassins» (Julien Duvivier, 1956), «Des gens sans importance» (Henri Verneuil, 1955),…

Car, héros sans panache, les personnages de Simenon, même quand ils sont commissaires, demeurent essentiellement des gens sans importance. N'est-ce pas cela qui nous les rend si attachants ?

Documents…

Sources : Simenon au cinéma de Claude Gauteur, Simenon, l'homme, l'univers, la création publié par le Centre d'études Georges Simenon de l'Université de Liège, Passion Simenon de Jean-Baptiste Baronian et Michel Schepens, le site internet Tout sur Simenon, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

«La pipe de Maigret»

Citation :

"Si je n'avais pas été romancier, j'aurais probablement été metteur en scène…"

Georges Simenon
Christian Grenier (avril 2007)
La lettre de Mari-Jo
Marie Joe Simenon
"

Je voudrais, Dad, que tu devines derrière ces mots d'incohérence l'Amour si douloureux que je t'ai porté.

De loin, dans les murmures de mon oreiller, ou dans mes sanglots désespérés qui demandaient tes bras.

J'ai couru après un rêve que je savais impossible: je me sentais femme pour toi, mon but de devenir n'était que par rapport à toi.

Te retrouver plus jeune, jeune homme d'avant ma naissance, ou petit garçon que j'aurais conçu.

J'aurais pu me reconnaître en toi, m'épanouir dans le reflet de tes yeux.

Save me Daddy. I'm dying. I'm nothing more. I dont see my place. I'm lost in the space, the silence of the death. Forget my tears, but please, believe in my smile, when I was your little girl, many years ago.

Be happy for me. Remember my love, even if it was crazy.

That's for what I've lived and for what I die now…

"
Mari-Jo Simenon, 1978

Lettre de Renoir à Simenon (extrait)
"

Ta lettre me touche à tel point que je suis incapable d'exprimer mon émotion. Elle ne fait que confirmer un état de choses que nous connaissons bien, toi et moi; c'est celui de notre amitié, plus forte que les distances entre les continents, tendre comme un souvenir d'amour.

Je t'aime, Georges, et tu m'aimes.

"
Jean Renoir , 1978

Ed.7.2.1 : 8-1-2016