Boris BILINSKY (1900 / 1948)

… costumier, décorateur et affichiste…

… costumier, décorateur et affichiste… Boris Bilinsky

Boris Bilinsky… Ce nom ne dira sûrement pas grand chose aux cinéphiles des dernières générations. Et sans doute guère davantage à ceux dont les tempes grises attestent pourtant d'une plus grande persévérance dans la connaissance d'un art qui, somme toute, reste encore très jeune…

Seuls les névrosés du générique de mon espèce auront remarqué ce patronyme d'origine slave crédité sur des bandes dont la notoriété fut autrement plus universelle.

Mais tout en serait resté là pour nous si, en 2005, je n'avais été contacté par René Clémenti-Bilinsky, descendant de notre “mystérieux” personnage, en quête de coupures de presse destinées à retracer le chemin de ce talentueux ancêtre pour faire en sorte qu'il ne conduise plus irrémédiablement vers l'oubli.

Christian Grenier

Les origines…

Boris BilinskyLa ville de Bendery, aujourd'hui

Boris Bilinsky est né le 21-9-1900, de nationalité russe, ce qui ne devrait surprendre personne à la lecture de son patronyme. Il vit le jour à Bendery, une ville imposante de l'Empire russe, également connue sous le nom de Tighina. Objet de multiples convoitises, cette cité fut à tour à tour ottomane, russe, roumaine, soviétique… pour finir aujourd'hui sous le contrôle de la Pridnestrovie (ou Transnitrie), petit État indépendant (non reconnu) en sécession de la république de Moldavie.

Le régiment de son père, Konstantin Bilinsky, officier supérieur de l'armée impériale du dernier tsar de Russie Nicolas II, tenait garnison en ce lieu historique. Tout naturellement, le jeune Boris entre comme cadet dans une école militaire, tenu de suivre la voie paternelle.

Mais la victoire de l'armée bolchevique devait chambouler le destin du jeune étudiant. Son père fusillé par les Bolchevicques parce que noble et officier, il se réfugie en Allemagne (1920), en compagnie de sa mère et de ses sœurs. À Berlin, ayant quelques aptitudes pour le dessin et la peinture, il présente certaines de ses créations dans des expositions locales. Cotoyant quelques artistes du même monde (notamment Georges AnnenkovGeorges Annenkov, au parcours similaire), il étudie les arts graphiques avant de travailler pour des compagnies théâtrales dirigées par des émigrés russes, chaque jour plus nombreux.

En 1923, le jeune peintre (c'est ainsi qu'il se qualifie dans les annuaires professionnels de l'époque), s'installe à Paris où il côtoie de nombreux artistes, dont son compatriote Léon Bakst auprès duquel il perfectionne son art, suivant en cela l'exemple de Marc Chagall

Boris Bilinsky affichiste…

Boris BilinskyIllustration pour la promotion française
du film de Fritz Lang, «Métropolis» (1927)

Au début des années vingt, le cinéma, tout en demeurant muet, n'en devient pas moins adulte. À cette époque apparaissent un grand nombre de revues spécialisées traitant du sujet: "Mon Ciné", "Ciné-Magazine", "Ciné-Miroir" et, un peu plus tard, "Cinémonde", pour ne citer que les plus connues.

À Paris, une importante communauté d'émigrés russes s'est constituée autour de la maison de production Albatros, dont L'Encinémathèque vous a déjà entretenus dans le dossier consacré à Ivan Mosjoukine. Tout naturellement, le jeune Boris entre en contact avec ce petit groupe d'artistes. Sa rencontre avec le grand acteur semble être décisive quant à ses futures contributions dans tous les domaines graphiques touchant au 7e art: conception d'affiches, de costumes et de décors. Sa collaboration avec les réalisateurs vedettes de la société, Alexandre Volkoff et Nicolas RimskyNicolas Rimsky, sera régulière entre 1924 et 1927.

Parmi ses multiples activités, la création d'affiches tient une place importante. L'une de ses premières créations pour le film de Jean Epstein, «Le lion des Mogols», lui vaut une médaille d'or à l'Exposition des arts décoratifs de Paris (1925).

Les plus célèbres réalisateurs du cinéma muet (français ou de distribution française) bénéficièrent de ses talents d'affichiste pour assurer la promotion de leurs oeuvres : Marcel L'Herbier («Feu Mathias Pascal»,1924), Jacob Protozanov («Le père Serge», 1924), Georg Wilhelm Pabst («La rue sans joie», 1925), Jacques Feyder («Gribiche», 1925), Hans Schwarz («La petite téléphoniste», 1925), Jean Epstein encore («Mauprat», 1926), René Clair («La proie du vent», 1926), Carl-Theodor Dreyer («La passion de Jeanne d'Arc», 1928)…

Célèbres demeurent les quatre affiches qu'il produisit pour la distribution française (1927) de «Metropolis» (1926) de Fritz Lang.

Fort de ces succès, en 1928, Boris Bilinsky annonce par voie de presse la création de sa propre société de publicité cinématographique, Alboris, fusion évidente des mots Albatros et Boris…

Le travail d'affichiste de Boris Bilinsky ne s'arrêta pas à l'avènement du parlant, pas plus qu'avec le développement de son implication dans d'autres formes créatrices. Ainsi, il illustra «L'Atlantide» de Georg Wilhelm Pabst en 1932, et la version des «Misérables» tournée par Raymond Bernard en 1933.

Par la suite, il abandonnera cette spécialité, qu'il ne reprendra qu'exceptionnellement en 1942 pour le film italien «Orizzonte di sangue».

Dans le N°16/1927 de la revue Cinémagazine, Boris Bilinsky exprima sa conception de l'art de l'affichiste, article reproduit par L'Encinémathèque

NDLR : Il convient de ne pas confondre notre homme avec l'affichiste Constantin Belinsky, qui fut son contemporain mais lui survécut plusieurs années…

Décors et costumes pour le cinéma français d'avant-guerre…

Boris BilinskyCostume pour le «Casanova» de Volkoff (1927)

Plus connues du grand public - qui n'associe pas l'affichiste aux techniciens ayant contribué à la création d'un film - les activités de costumier et de décorateur de Boris Bilinsky se poursuivront jusqu'à ssa mort, au-delà de la Seconde Guerre mondiale.

Elles commencent également dès 1924 avec «Le lion des Mogols» de Jean Epstein, film pour lequel il crée les costumes de tous les acteurs, dont ceux d'Ivan Mosjoukine. La même année, autre facette de son talent, ce sont les décors d' «Âme d'artiste» qui sortent de son imaginaire.

Pendant la “période muette”, Bilinsky “habilla” Mosjoukine à plusieurs reprises, et jusque dans le film inachevé que celui-ci tenta de réaliser en 1925, «1975». Citons le «Casanova» (1927) et «Le diable blanc» (1930), d'Alexandre Volkoff. Pour ce même réalisateur, il composa également les costumes de la superproduction «Shéhérazade» (1928). L'artiste faisait ainsi preuve d'une grande fidélité envers les hommes qui furent les premiers à lui faire confiance lors de son arrivée en France.

Jusqu'au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le cinéma “parlant” français faisait appel au costumier Bilinsky lorsque la production exigeait des costumes d'une qualité particulière. Ce fut notamment le cas pour «Fra Diavolo» (1930), le «Casanova» de René Barberis (1934), «Michel Strogoff» (1936), «Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg» (1937), «Katia» (1938) et jusqu'au «Volpone» de Maurice Tourneur (1940). A ces occasions, il vêtit respectivement Mrs Tino Pattiera, Ivan Mosjoukine, Adolf Wohlbrück et Mmes Gaby Morlay, Danielle Darrieux et Jacqueline Delubac, pour ne citer que ceux-ci.

Plus étonnante demeure sa collaboration avec Marcel Carné pour «Le jour se lève», et la série de costumes qu'il dessina pour Arletty, parures sobres mais sensuelles, étonne encore par son modernisme.

Le grand décorateur français Léon Barsacq juge ainsi le travail, plus rare dans cette branche, de son confrère russe : "Bilinsky a introduit en France les nouvelles techniques du décor construit, du staff, des maquettes en volume… Un certain faste décoratif, inconnu jusque-là dans les studios français mais pratiqué à la UFA de Berlin" (source bibliothèque du Film).

Une fin de carrière italienne…

Boris BilinskyFranca Belli-Bilinsky dans «Amore imperiale» (1941)

En 1936, Boris Bilinsky travaille sur les décors d'une obscure production italienne, «Tredici uomini e un cannone», qui n'eut pas l'avantage d'une distribution française. A cette occasion, il fait la connaissance de Franca Phelan, 18 ans, fille du chirurgien Epifanio Scalia, et d'une Irlandaise dont elle porte le nom, Mrs Eva Phelan.

Boris et Franca se marièrent en 1936. Sous le pseudonyme de Franca Belli, on put apercevoir la jeune femme dans trois films des années quarante (notamment «Amore imperiale» d'Alexandre Volkoff, 1941) dans des décors et des costumes dessinés par son époux. Elle fit également quelques apparitions sur scène.

À la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Boris - qui, rappelons-le, n'a jamais pris la nationalité française - propose ses services aux autorités de son pays d'adoption. Comme pour d'autres émigrés russes, celles-ci rejetèrent la proposition, arguant, pour ce qui concerne notre homme, de sa future paternité.

En effet, le couple se rend bientôt en Italie pour attendre la naissance de son premier enfant (qui devait rester unique). La future maman préfère accoucher à Catane, Sicile, dans la clinique dirigée par son père. Quelques semaines plus tard (4-12-1939), Valeria vient au monde.

Sans doute inquiet de la tournure des événements, davantage encouragé par son épouse, Boris Bilinsky décide de rester en Italie. Entre 1941 et 1947, il travaille sur les décors et les costumes d'une douzaine de films transalpins, dont le plus connu en France demeure l'œuvre déjà citée d'Alexandre Volkoff, «Amore imperiale».

La carrière de Boris Bilinsky eut-elle à souffrir de cet exil ? Pour son volet cinématographique, parcourant sa filmographie, il est permis de le penser. Mais il n'est pas aisé de faire la part de l'espace et du temps dans cette comparaison, car si le cinéma transalpin des années quarante n'a pas la valeur du cinéma français des années trente, il le doit sans doute davantage aux incertitudes de l'époque qu'à son origine géographique.

En 1946, le conflit achevé, Boris Bilinsky se rend en France où l'appelle un projet de film (dont l'identité reste à déterminer). Mais il se découvre une tumeur cancéreuse qui le contraint à subir deux opérations. Un long repos s'avérant nécessaire, les Bilinsky rentrent alors en Sicile (1947), repoussant l'éventualité d'un définitif retour parisien.

Mais, le 3 février 1948, la maladie en décida autrement. La dépouille de l'artiste fut inhumée à Catane, Sicile. Franca avait alors trente ans, Valeria venait d'en avoir huit… Le 3 février 1956, le conseil municipal de Catane fit transférer sa tombe, ornée d'une sculpture de Pietro Pappalardo, dans "l'allée des hommes illustres" de son cimetière.

Depuis, n'en doutons pas, au Paradis où il ne manqua pas d'être convoqué, il aura su habiller les anges…

Il n'y a pas que le cinéma dans la vie…

Boris BilinskyAffiche publicitaire
pour les vêtements-Conchon-Quinette

Le talent de Boris Bilinsky ne se cantonna pas à ses contributions cinématographiques. Si ses travaux pour la scène - théâtre, opéras et ballets - , par essence moins universels, nous demeurent à jamais inconnus, ils ont pour la plupart laissé suffisamment de traces dans les mémoires et les revues spécialisées pour qu'il fût possible à ses descendants d'en établir une liste importante (voir partie Documents, théâtre et opéra).

Ainsi, dès 1923, à Berlin, tout en exposant ses aquarelles dans diverses expositions, il illustre le ballet d'Igor Stravinski, Petrouchka.

En 1930, après la mort de Serge DiaghilevSerge Diaghilev, créateur des fameux Ballets Russes qui ne lui survécurent pas, il collabore (1930/1932) avec Bronislava NijinskaBronislava Nijinska, sœur du célèbre danseur Vaslav NijinskyNijinsky et créatrice de la première chorégraphie du «Bolero» de Ravel. La grande danseuse et chorégraphe, perpétuant l'école de son maître, fit appel à son compatriote afin d'illustrer quelques-uns des grands airs pour ballet de la musique russe (œuvres de Rimski-Korsakov, Glinka…).

Parallèlement, son intérêt pour cet art l'amène à travailler sur la matérialisation de morceaux classiques sous forme de dessins animés en couleurs, travaux précédant de plusieurs années le «Fantasia» de Walt Disney.

En 1937, lors de la présentation de «Pelléas et Mélisande» célébrant le couronnement du nouveau roi d'Angleterre, ses décors (créés en 1933 pour une production française) lui valent une Médaille d'or à l'Exposition internationale de Paris (Collection David Levine).

La “période italienne” n'interrompit point ces activités dont on put admirer les fruits à maintes occasions : citons les décors et les costumes du ballet de Tchaïkovski, «Casse-Noisette», (1945, théâtre Adriano de Rome), ainsi que «Follie Viennesi» sur une musique de Johann Strauss (1947, Scala de Milan)…

Enfin, il dessina également quelques affiches publicitaires dont la découverte demeure récente (2000)…

Il peut paraître surprenant que Boris Bilinsky, dont les costumes firent autorité, ne se soit pas davantage impliqué dans la création de vêtements de haute couture ou autres articles de luxe. Interrogé à ce sujet, René Clémenti-Bilinsky nous confie: "Je sais par ma grand-mère qu'il a dessiné des modèles de chaussures de femme en Italie entre 1939, date de son arrivée dans ce pays, et 1948, date de sa mort. Malheureusement, je n'ai aucune information plus précise, ni aucune trace documentaire…" Mais les recherches autour de l'œuvre de Boris Bilinsky, entamées par sa fille Valeria (morte en 1996) et poursuivies par son petit-fils, sont loin d'être achevées…

Documents…

Nous dédions ces pages à la mémoire de Franca Phelan-Bilinsky, décédée ce 6 juin 2012.

Sources : Ce dossier n'aurait jamais pu voir le jour sans l'étroite participation de M. René Clémenti-Bilinsky, petit-fils de Boris Bilinsky, qui sut répondre avec courtoisie et diligence à mes questions les moins discrètes et m'aider dans le rassemblement des illustrations. Qu'il en soit mille fois remercié.

Pour le reste, selon la formule habituelle… Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

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Un ouvrage illustré est en préparation. Je cherche aussi toute référence de document citant Boris Bilinsky : catalogues (vente, exposition), article, livre…"

René Clémenti-Bilinsky
Christian Grenier (janvier 2008)
Ed.7.2.1 : 7-7-2016