De trois westerns…

Monument Valley

Monument Valley

Le western - ou film de cow-boys - se confond avec le cinéma. Il se confond, surtout, avec l’histoire des Etats-Unis et plus spécifiquement de l'Ouest américain.

C'est l'histoire des Blancs et des colons qui repoussent les frontières et les Indiens vers l’océan Pacifique, ultime impasse avant la mort.

Quand on essaie d’aller encore plus loin dans l’analyse, et au contraire d’autres cinémas de genre, la richesse du western est sans limite.

Genre intemporel et voué à l'éternité, il a de tout temps inspiré les plus grands maîtres du cinéma hollywoodien…

Patrick Glanz

«The Searchers / La prisonnière du désert» (1956)

Prenom_Nom«The Searchers» (1956)

En 1956, quand John Ford réalise «La prisonnière du désert», il n’a plus rien à prouver. Il est déjà un metteur en scène de légende et quelques-uns de ses films comme «Vers sa destinée» (1939), «La chevauchée fantastique» (1939), «Les raisins de la colère» (1940), «La charge héroïque» (1949) et «La poursuite infernale» (1946) figurent au panthéon du cinéma.

"Il y a un certain temps que j’avais envie de refaire un western. C’est bon pour mon moral et ma santé" déclare t-il à l’époque.

Bref, quand commence le tournage tout est en place pour un western de plus avec sa bande habituelle d’Irlandais et ses Indiens navajos. Alors, par quel miracle ou alchimie cinématographique John Ford va-t-il réussir un tel monument ? Comment peut il avoir rendu si merveilleuse cette bouleversante odyssée à travers le temps et les saisons qu’à chaque vision du film on redécouvre sans lassitudes ses trésors ? La réponse est impossible, mais ce film représente l’art de Ford à son sommet tant sur le plan narratif que pictural. Pourtant il reste inscrit dans un contexte fordien traditionnel : John Wayne joue un héros indestructible et la famille au sens le plus large de la communauté est là.

Mais pour une fois, John Ford est allé plus loin dans l’analyse, la psychanalyse presque de son héros. Il l’a durci, assombri à tel point que, durant une longue partie du film, on se demande même si Ethan Edwards est un ange ou un démon…

"Duke (John Wayne) avait dans ce film le regard le plus méchant, le plus froid que j’ai jamais vu. Je ne sais pas comment il a modelé ce personnage. Il ne plaisantait pas sur ce film. Il était Ethan Edwards tout le temps" a même raconté Harry Carey Jr.

Par analogie, on pourrait presque parler, pour «La prisonnière du désert», du premier “western noir”. ScarsHenry Brandon, le balafré, que Ethan Edwards pourchasse durant des années afin de retrouver sa nièce Debbie, apparaît comme une sorte de double de notre héros chacun se nourrissant de la haine de l’autre.

Le personnage d’Edwards, à qui John Wayne offre la meilleure interprétation de sa carrière, est un héros freudien dont les “perversions innocentes” traversent l’âme. Il ne retrouvera son humanité qu’à la fin du film dans une scène inoubliable ou tenant à bout de bras Debbie, il lui dit : "Let’s go home, Debbie…" (comprenez "Rentrons à la maison, Debbie…".

L’histoire est tirée d’un livre d’Alan Le May qui raconte l’enlèvement d’une jeune enfant blanche de 9 ans, Cynthia Ann Parker, par les comanches sur la rivière Navasota. Elle sera baptisée Naduah et va devenir l'épouse du chef Pete Nacona (dans le film Scar), chef de la tribu Naconu. Elle aura même un fils, Quanah Parker, qui deviendra un terrible chef de guerre.

A une époque (1956) où les noirs se réveillent et revendiquent les droits qu’ils auraient toujours dû avoir, John Ford confectionne une parabole sur les races, le personnage du métis Martin Pawley (Jeffrey Hunter), qui accompagne Ethan Edwards dans sa chasse, n’étant pas le moins intéressant ("Je n’ai qu’un huitième de sang indien et le reste est anglais" dit-il). Il confectionne surtout une œuvre magnifique servie par un format, le Vistavision, parfait pour son cinéma de plans larges. Chaque scène du film est une merveille et les couleurs éclatent sur l’écran comme des tableaux de maîtres.

John Ford a déjà 61 ans quand il réalise «La prisonnière du désert». Il tournera encore 12 films, dont un autre chef d’œuvre, «L'homme qui tua Liberty Valance», avant de prendre une retraite forcée. Mais il faudra attendre 1972 pour que «La prisonnière du désert» prenne la 18ème place du classement des meilleurs films de l’histoire de l’American Institute Films. En 1992, il atteignait même la cinquième place, en attendant de rejoindre le trio de tête auquel sa qualité lui donne droit. Chapeau, Monsieur Ford !

«Rio Bravo» (1959)

Prenom_Nom«Rio Bravo» (1958)

Dans «Rio Bravo», le chef d’œuvre d’Howard Hawks, John Wayne n’est pas un homme, c’est une montagne, une force de la nature.

Il a pourtant besoin d’aide pour repousser le clan Burdette mais, contrairement au shérif Kane du «Train sifflera trois fois» de Fred Zinnemann, John T. Chance pourra compter sur Stumpy (Walter Brennan), une vieille carcasse, sur son ancien adjoint Dude (Dean Martin) devenu “bourracho” et un jeune coq, Colorado (Ricky Nelson) qui n’est pas sans rappeler Chance, jeune.

Sur un sujet archi-classique mettant en scène les bons résistant aux méchants, Howard Hawks compose un “western de chambre” - puisque tout se passe entre un hôtel, une cellule de prison et deux rues - d’une précision d’horloger suisse. Sa recette : un scénario au cordeau, un zeste d’humour et une attention particulière pour des héros encordés du début à la fin du film.

Comme tous les grands artistes, Hawks sait installer une ambiance. A tel point qu’à chaque nouvelle vision, on a l’impression de retrouver de vieux potes dont on suit les aventures avec une certaine délectation. Les quatre premières minutes sans dialogue du film sont même inoubliables. On y voit un Dean Martin, fatigué d’une vie qui lui tombe des mains, obligé de ramasser une pièce de monnaie dans un crachoir afin de pouvoir s’offrir un verre. John Wayne, qui lui vient en aide, ne gagnera qu’un coup de chaise dans le portrait ! A partir de là, John T Chance, alias John Wayne, n’aura qu’un but : interrompre le chemin de croix de son ami.

La suite est du même niveau. Chaque scène s’encube comme un légo. Hawks construit ses scènes méticuleusement. Il laisse le temps au temps.

Le tournage, qui dura 66 jours, se passa sans aucune anicroche. John Wayne et Dean Martin sympathisèrent énormément et prirent l’habitude de jouer aux échecs entre les prises. Quant à Angie Dickinson, l’héroïne féminine du film, elle passa son temps avec l’autre jeune de la troupe, Ricky NelsonRicky Nelson, qui était déjà une star montante du rock and roll. La jeune femme se souvient que, le premier jour du tournage, les hommes l’invitèrent au restaurant et lui offrirent à manger des huîtres de montagne. En clair, des testicules de bétail !

Rien cependant ne vint troubler le travail de Hawks. Il n’eut pas besoin de beaucoup de prises pour chaque scène car ses acteurs se sentaient très concernés et se montrèrent professionnels. Cette ambiance “bon-enfant” se traduira sur l’écran avec comme point d’orgue cette merveilleuse scène dans la cellule où, accompagnés par Stumpy, Dude et Colorado poussent la chansonnette.

Le montage du film fut prêt dès la fin de l’année 1958, mais la Warner décida de sortir le film que le 18 mars 1959 en avant-première au Roxy de New York. Le succès fut total puisque, après quelques mois seulement, il avait déjà fait 5, 2 millions de dollars de recette aux Etats-Unis.

Longtemps numéro 1, il ne fut finalement devancé au classement de l’année que par «Certains l’aiment chaud» de Billy Wilder.

C’était au temps où Hollywood fabriquait des chef-d’œuvres à la chaîne…

«Dances With Wolves / Danse avec les loups» (1990)

Prenom_Nom«Dances With Wolves» (1990)

En 1990, le western a déserté les écrans. Ses thèmes, son style semblent aussi anachroniques que les colonnes doriques, le temple d’Apollon ou la marine à voile.

Pour les petits garçons que nous sommes restés, il garde pourtant une magie incomparable. John Ford, Howard Hawks, Anthony Mann, Delmer Daves ou Budd Boetticher ne sont pas que des noms !

Kevin Costner, dont on dit que du sang indien coule dans ses veines, est au sommet du box-office quand il entreprend son premier film comme réalisateur. Il choisit le livre de Michael Blake racontant l’histoire du lieutenant Dunbar qui va s’installer dans un fort abandonné de tous pour y tracer une frontière artificielle et qui va rencontrer les Sioux et devenir l’un des leurs.

Le projet est ambitieux, d’autant que Costner décide rapidement que les Indiens devront parler leur langue, le Lakota.

Malgré son statut, il a même du mal à financer le film. Sur le budget de 17 millions de dollars, Costner va en mettre un bon quart de sa poche. Mais, alors que le plan de tournage est prévu pour 60 jours, il en durera 108 !

Au fil des semaines, et malgré de nombreuses difficultés, Costner va affirmer sa personnalité. Il a aussi l’intelligence de laisser une grande liberté à Dean SemlerDean Semler, son chef opérateur, un vieux routier qui est arrivé sur le film avec toute son équipe. "Le film lui doit beaucoup" avoue le réalisateur.

Plus encore que les classiques «La flèche brisée» de Daves et «Les Cheyennes» de Ford, «Danse avec les loups» est un film sur les Indiens, leur vie, leurs traditions. C’est une œuvre pas comme les autres par sa grandeur, son discours, sa beauté élégiaque et son merveilleux scénario. Ce n’est pas un coup d’essai pour Costner, c’est un coup de maître ! Son récit, débordant de grâce, atteint les sommets. Les scènes magnifiques se succèdent grâce à une distribution qu’on sent impliquée dans le projet.

"Ce fut une expérience enfantine", se rappelle la délicieuse Mary McDonnell qui interprète Dressée avec les poings. "J’étais innocente et je m’amusais. J’ai perdu cette innocence, mais je m’en suis remise. C’était tellement magnifique d’être là… ". Et encore : "C’était plus qu’un film. C’était ramener à la vie, porter à la connaissance du monde moderne un si long combat d’un peuple pour sa survie".

Pour Kevin Costner, "le film fut une grande chevauchée".

Quand on regarde le résultat final, on pense à Ford, bien entendu, mais aussi à David LeanDavid Lean et à AKira KurosawaAkira Kurosawa. Le public ne s’y est pas trompé puisque le film fut un triomphe dès sa sortie. Il est resté à l’affiche cinquante semaines et a rapporté plus de 180 millions de dollars !

"Dans la vie, il y a des parfums et des endroits qu’on n’oublie jamais" se rappelle Costner.

C’est chaud, c’est romantique, on dirait l’œuvre d’un peintre. Nommé douze fois aux oscars, le film en obtiendra 7 et sera classé film de l’année aux Etats-Unis. Il est aujourd’hui, à juste titre, l’égal des plus grands westerns de Ford, la fibre épique en plus. Et John BarryJohn Barry a composé une éblouissante musique qui permet d’interpeller l’absolu.

"Danse avec les loups, n’oublie pas que je suis ton ami" hurle Cheveux aux vents à la fin du film.

Inoubliable !

Trois westerns inoubliables…

Prenom_Nom«Rio Bravo» (1958)

Cliquez sur les millésimes soulignés…

1956 - THE SEARCHERS (La prisonnière du désert), de John Ford.

1959 - RIO BRAVO, de Howard Hawks.

1990 - DANCE WITH WOLVES (Danse avec les loups), de Kevin Costner.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Patrick Glanz (avril 2009)
Ed.7.2.2 : 7-5-2016